‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 172 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

Iéna, le 5 juillet 1796.

Maintenant que je domine mieux du regard l'ensemble du roman, je ne puis assez vous dire à quel point vous avez heureusement choisi le caractère de votre héros, — à supposer que ce genre de choses se laisse choisir. Il n'était pas possible d'en imaginer un autre qui fût aussi bien fait pour porter les événements, et, outre que la position même et la résolution du problème supposait nécessairement un caractère pareil, aucun autre ne se fût adapté aussi parfaitement à l'histoire qui fait la trame du roman. Et, d'autre part, en même temps qu'il était requis par le sujet, il était indispensable au lecteur. Le pencha rit à la réflexion, qui est inné chez Wilhelm, a pour effet que le lecteur se tient immobile tandis que l'action défile devant ses yeux, fût-ce à toute allure, et ne peut se dispenser de jeter à tout moment un regard en avant et en arrière, et de méditer sur les événements. Wilhelm concentre en quelque sorte sur soi l'esprit, la portée, la signification intime de ce qui se passe autour de lui, transforme chaque sentiment confus en idée claire et en pensée, traduit chaque expression particulière en une formule plus générale, nous fait plus accessible le sens de chaque chose, et, tandis que, ce faisant, il réalise son propre caractère, il réalise du même coup, et de la manière la plus parfaite, le dessein de l'ouvrage entier.

La condition et la situation sociale que vous lui avez donnée l'y rend particulièrement apte. Voici qu'un monde particulier s'offre à lui, et est pour lui chose entièrement nouvelle : il en est très vivement frappé, et, tandis qu'il travaille à se l'assimiler, il nous introduit avec lui jusqu'au cœur de ce monde, et il nous fait voir ce que l'homme peut

y trouver de réalité. Il porte en soi un type pur et moral d'humanité ; cette norme lui sert à éprouver chacune des formes que les choses humaines revêtent dans la réalité extérieure, et, en même temps que, d'une part, l'expérience lui fournit le moyen de mieux préciser ses idées incertaines, d'autre part son idée, son sentiment intime vient à son tour corriger l'expérience. Ainsi le caractère propre de votre personnage vous aide merveilleusement, en présence de chaque fait et de chaque situation qui vient à surgir, à en dégager et à en cueillir ce qui s'y trouve de purement humain. Son cœur est à coup sûr un miroir fidèle du monde, mais non pas un miroir passif, et sa vision des choses, bien qu'elle subisse l'action de son imagination, est néanmoins idéaliste sans rien de fantastique, poétique sans rêvasserie, c'est-à-dire que ce qui la dirige et l'inspire, ce n'est pas le caprice arbitraire de l'imagination qui se joue, mais la belle liberté morale.

Ce qui le peint avec une admirable vérité et une parfaite justesse, c'est le mécontentement de soimême qui se traduit dans le récit qu'il fait à Thérèse de l'histoire de sa vie. Il vaut par les intentions, et non par les effets, par l'effort intérieur et non par les actes extérieurs ; et c'est pourquoi sa propre vie, sitôt qu'il veut en rendre compte à une autre personne, lui apparaît si vide de contenu. Au lieu qu'une Thérèse et d'autres caractères du même niveau trouvent toujours à payer en argent comptant, trouvent toujours à présenter un objet extérieur et concret. Que vous ayez néanmoins donné à Thérèse un certain sens, une certaine équité d'appréciation pour une nature plus haute que la sienne, c'est un nouveau trait, fort beau et fort délicat, de son caractère : il sied que ce qu'elle ne possède pas elle-même puisse pourtant se réfléchir aussi dans le pur miroir de son âme, et, par là, vous la placez d'un seul coup très haut au-dessus de" toutes ces natures bornées

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qui sont incapables de dépasser, même en imagina tion, la misère de leur propre être. Que finalemen une sensibilité comme celle de Thérèse accorde s; foi et sa confiance à un mode de penser et de senti qui lui est si parfaitement étranger, qu'elle aime estime le cœur qui en est capable, c'est une preuve d plus, et une preuve excellente, de la réalité véritabl de sa belle âme, et il ne se trouvera aucun lecteur qui une fois parvenu à cet endroit, n'en ressente de la joie. Ce qui me plaît aussi tout particulièrement dans ce huitième livre, c'est que Wilhelm commence à avoir un sentiment plus net de sa valeur devant ces autorités imposantes que sont Jarno et l'abbé. C'est une nouvelle preuve qu il est à peu près arrivé au terme de ses années d'apprentissage, et la réponse que lui fait Jarno à ce propos est pleinement selon mon cœur : « Vous êtes amer ; c'est bel et bien, mais, le jour où vous vous déciderez une bonne fois à vous mettre en colère, ce sera mieux encore. » Je l'avoue, n'était cette preuve que notre héros nous donne du sentiment qu'il a de sa dignité, il me serait pénible de songer à la dépendance étroite à l'égard de cette classe d'hommes où va le placer bientôt son union avec Nathalie. Etant donné le vif préjugé qu'il nourrit en faveur des avantages de la noblesse, et l'honnête défiance qu'il a de lui-même et de sa classe, et qu'il laisse voir en des circonstances si fréquentes, il ne fait p;s précisément l'effet d'être homme à se réserver éncrgiquement, dans ce milieu, une indépendance parfaite, et, aujourd'hui encore que vous le montrez plus vaillant et plus autonome, on ne peut se défendre de rester quelque peu inquiet sur son compte. Oubliera-t-il tout, à fait le bourgeois qu'il est, et n'est-il pas indispensable qu'il l'oublie, si l'on veut que sa destinée s'accomplisse dans toute sa belle plénitude? Je crains qu'il ne parvienne pas à l'oublier entièrement ; il y a trop réfléchi, et il n'arrivera jamais à s'assimiler parfaitement ce qu'il

a discerné comme étant extérieur à lui-même, et marqué de traits si catégoriques. La distinction de Lothario et la double supériorité que donnent à Nathalie et sa classe et le cœur, le maintiendront toujours à un certain niveau d'infériorité. Et quand, par surcroît, je songe qu'il devient le gendre du comte, en qui la distinction aristocratique n'est adoucie par aucune délicatesse de goût et est bien au contraire fortement marquée de pédantïsme, j'en frémis par moments pour lui.

Au reste, ce qui est tiès bien, c'est que, tout en accordant à certaines formes positives extérieures toute la considération qui leur est due, vous vous empressiez, sitôt que ce qui est en question est de pure humanité, de renvoyer naissance et classe sociale à leur néant, ce que vous faites, ainsi qu'il sied, sans même leur faire l'honneur de le dire. Mais il est peu probable que ce tra.t, crui est à mon sens une beauté incontestable, rencontre une faveur générale. Il se trouvera plus d'un lecteur pour se montrer surpris qu'un roman qui mérite vraiment aussi peu que possible d'être taxé de « sans-culottisme », et qui, bien au contraire, paraît en plus d'un endroit parler la pure langue de l'anstocratisme, s'achève sur trois mariages qui sont tous trois des mésalliances. Moi qui ne voudrais pas que rien, dans la conduite générale du roman, fût autrement que vous ne l'avez conçu, et qui pourtant serais lâché que l'esprit véritable de l'ouvrage n'apparût pas clairement jusque dans les moindres détails et les moindres contingences, je vous demande d'examiner s'il n'y aurait pas moyen d'aller au-devant d'une méprise possible en usant de quelques simples mots placés dans la bouche de Lothario. Je dis : < dans la bouche de Lothario », parce que celui-là est le personnage typiquement aristocratique. C'est lui qui trouve la plus parfaite créance auprès des lecteurs de sa classe, et c'est chez lui que la mésal-

liance (1) a de quoi surprendre le plus; et enfin,' ce|serait une occasion, qui ne se présente déjà^pas si souvent, de manifester pleinement le|caractère;> i de Lothario. Je, n'entends pas dire que cette décla-^ ration doive nécessairement se placer à l'endroit U où le lecteur devra en faire l'application; elle n'en aurait au contraire que plus de prix si elle jaillis-* sait du fond de sa nature, indépendamment de toute application concrète, et sans qu'elle se donnât poua une maxime de conduite improvisée en vue d'un cas particulier.

Pour ce qui est de Lothario, on pourrait évidemment alléguer que la naissance illégitime et bourgeoise de Thérèse est un secret de famille ; mais c'est tant pis, dira peut-être maint lecteur, puisqu'il va se trouver dans la nécessité de tromper les gens, s'il tient à assurer à ses enfants les prérogatives de sa classe. Vous jugerez vous-même mieux que personne du plus* ou moins d'attention qu'il convient de prêter à ces misères.

Je m'en tiens là pour aujourd'hui. Je vous ai donc dit pêle-mêle toutes sortes de choses, et j'en ai encore beaucoup à vous dire, à ce que je présume. Je souhaite qu'il se trouve quelque chose dans le nombre qui vous soit de quelque utilité.

Adieu ; portez-vous bien, et soyez de bonne humeur. — Sch.

S'il vous est possible de vous passer du Vieilleville (2) pour les huit jours qui viennent, ma femme vous prie de le lui prêter, et moi-même j'aurais plaisir à en faire ma lecture nocturne.

Ayez encore la bonté de me faire savoir combien vous avez dépensé au total pour mes papiers peints,

(1) En français dans le texte.

(2) Carloix, Mémoires de la vie de François de Scepeaux, sire de Vieilleville et comte de Duretal, Paris, 1757. Gathc, dans bon journal, note à la date du 7 mai 1796 qu'il a lu ce volume.

et portez en compte les deux écus de six francs que je vous ai demandé de payer pour moi à M. Facius pour le cachet des Heures. Le caviar que Humboldt vous a envoyé, et que je règle avec lui, coûte huit écus d'empire (1), ce qui me paraît un peu beaucoup pour un mets déjà consommé.

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