‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 175 sur 199 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Je vous remercie bien cordialement de votre lettre si bienfaisante, et de la manière dont vous me faites

(1) Charlotte de Kalb et son mari, et sa tante, Mme de Steiu.

(2) « Elle », c'est Cliarlotte de Kalb. Dans une lettre à Jean-Paul, où elle raconte ce même entretien, elle tient dp tout autre langage sur Alexis et Dora, dont elle juge les personnages sans intérêt, sans réalité, «ans vérité humaine.

part des impressions et des réflexions que vous a suggérées le roman, et en particulier le huitième livre. Si celui-ci s'accorde avec votre façon de sentir, vous ne manquerez pas d'y discerner la marque de votre influence personnelle, car il est hors de doute que, sans nos relations d'amitié, je n'eusse pas été en état de mener l'œuvre à bonne fin, du moins de la manière que je l'ai fait. Cent fois, tandis que je m'entretenais avec vous de problèmes théoriques et d'exemples concrets, j'avais présentes à l'esprit les situations dramatiques que vous avez maintenant sous les yeux, et je les jugeais silencieusement à la lumière des principes sur lesquels nous étions occupés à nous mettre d'accord. Et aujourd'hui c'est encore votre vigilante amitié qui me met en garde contre quelques fautes qui sautent aux yeux. Pour quelques-unes de vos critiques, j'ai trouvé immédiatement un remède, et j'en ferai usage au moment de faire exécuter la nouvelle copie.

Combien il est rare, dans les occupations et les besognes de la vie ordinaire, de trouver la sympathie active dont on aurait un si grand besoin 1 — et, à plu8 forte raison, dans un cas comme celui-ci, où les plus hauts intérêts artistiques sont en jeu, est-il à peu près vain d'y compter ; combien y a-t-il d'hommes qui envisagent l'œuvre d'art en ellemême, combien en existe-t-il qui soient capables de l'embrasser vraiment du regard? Sans compter qu'il y faut encore une inclination à voir vraiment tout ce que l'œuvre contient, et cette disposition candide qui permet de voir en outre ce qui lui fait défaut. Et que j'aurais encore de choses à ajouter, si je voulais rendre pleinement le cas unique au monde des rapports où je me trouve avec vous, et avec vous seul (1) !

(1) Ici finit le fragment de la réponse dont parlait la lettre du 5 juillet (n° 183). Dans le brouillon, qui a été conservé, et qui a été publié depuis à diverses reprises, figuraient

J'avais écrit immédiatement ce qui précède au reçu de votre première lettre ; des obstacles tant extérieurs qu'intérieurs m'ont empêché de poursuivre, et d'ailleurs je me rends fort bien compte que, même si j'étais tout à fait mon maître, je ne serais pas en état de vous fournir des raisons théoriques en échange des vôtres : il faut que tout ce que vous m'écrivez, ensemble et détails, pénètre en moi et y devienne ressort d'action, si je veux que le huitième livre profite pleinement de votre sympathie. Continuez donc de me révéler ma propre œuvre ; déjà je me suis ingénié, en pensée, à donner satisfaction à vos remarques, et j'espère, peut-être mercredi prochain, rédiger, au moins sommairement, les grandes lignes de ce que je compte faire. Je voudrais bien que le manuscrit fût de retour ici le samedi 16, et, ce même jour, Gellini se présentera devant vous.

Sitôt que la copie des xénies sera achevée, je vous renverrai votre exemplaire, et je travaillerai de mon côté sur le mien.

J'avais confié l'idylle à Knebel, pour la faire circuler. Les quelques observations qu'il a ramassées et qu'il m'a apportées, aussi bien que celles que vous me communiquez, me convainquent une fois de plus que ce qui manque le plus à nos auditeurs et à nos lecteurs, c'est l'attention qu'exige impérieusement de leur part une œuvre aussi étudiée. Ils veulent bien accepter ce qui leur est limpide au premier coup d'œil, mais, sitôt que leur manière personnelle de sentir se heurte à quelque difficulté, ils condamnent avec une égale promptitude, sans prendre la peine de regarder en avant ou en arrière, d'étudier le moins du monde le sens et la liaison des idées, sans songer le moins du monde que c'est au poète

deux autres paragraphes. Gœthe y annonçait ses projets futurs ; pour la première fois, il parlait d'une a idylle bourgeoise », qui devait être JJermana et Dorothée,

lui-même qu'ils auraient le devoir de demander pourquoi il a exprimé telle ou telle chose de telle manière, et non pas d'une autre. J'ai pourtant tout indiqué avec toute la clarté désirable (1) :

Tendrement la mère lui remit un petit paquet préparé

[après coup.

Il ne s'agit donc nullement de tout le bagage, qui est depuis longtemps à bord du navire et qui ne peut pas ne pas y être. La vieille, qui est dans son rôle de mère et de femme, intervient uniquement pour une action menue et momentanée, alors que le père, dans sa bénédiction, embrasse dans son ampleur l'idée du voyage lointain. Le fils prend le paquet des mains de sa mère ; il le reçoit lui-même, d'abord parce que le petit s'est éloigné, puis aussi par piété filiale, et enfin, pour montrer que nous sommes là en plein âge d'or, primitif r) . ans façons, où chacun se rendait volontiers à soi-même ce genre de services. Puis, nouvelle gradation : la jeune fille apparaît à son tour, avec ses dons, avec son amour, avec plus encore qu'une bénédiction ; et puis, c'est l'enfant qui revient, qui s'empresse, qui s'offre à porter, parce qu'Alexis a tout juste la force de se traîner lui-même jusqu'au bateau. — Mais à quoi bon insister sur tout cela? et pourquoi vous le dire, à vous? Et pourtant, si l'on envisage les choses sous leur autre aspect, on ferait peut-être bien, sitôt que les gens montrent un peu de bonne volonté, de mettre soi-même quelque bonne volonté à leur expliquer les raisons artistiques des choses. Seulement, une fois qu'on a constaté qu'il n'est vraiment pas possible de les faire pénétrer dans l'ensemble d'une œuvre poétique, et que les lecteurs restent toujours accrochés aux détails, on perd tout

(1) Alexis et Dora, vers 61.

goût et tout courage, et on les abandonne, à la grâce de Dieu, à eux-mêmes.

Adieu, amitiés à votre chère femme, et remerciezla de son billet. J'espère avoir bientôt de vos nouvelles. — Weimar, jeudi 7 juillet 1796. — G.

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