Schiller a Gœthe
Iéna, le 9 juillet 1796.
Je suis très heureux d'avoir su exprimer avec une suffisante clarté mes idées sur ces deux points principaux, et que vous soyez décidé à en tenir compte. Ce n'est pas une raison pour faire le sacrifice de ce que vous appelez votre tic réaliste. C'est un des éléments de votre individualité poétique, et il faut absolument que vous vous teniez à l'intérieur de vos propres frontières ; chaque beauté, dans votre œuvre, doit être cotre beauté. Le problème consiste donc uniquement à tirer de ce trait particulier de votre nature un profit positif pour l'ouvrage, et vous y réussirez à coup sûr, pourvu que vous le vouliez. Il est évident que, en fait de matière, l'œuvre doit renfermer tout ce qui est indispensable, si l'on veut qu'elle soit claire, et que, sous le rapport de la forme, ce contenu doit se présenter avec le caractère de la nécessité logique, doit être amené par une cohésion interne, — mais, quant à savoir si cette liaison logique sera stricte ou sera lâche, il appartient à vous-même, à ce qu'il y a de plus personnel dans votre nature, d'en décider. Sans doute, le lecteur trouverait fort commode que vous prissiez la peine de lui mettre dans la main, en bel argent comptant, les points qui sont de première importance, et qu'il n'eût lui-même que la peine de les empocher ; mais il est certain qu'il s'attachera plus fermement au livre et qu'il y reviendra plus fréquemment s'il est obligé de faire effort pour se tirer d'affaire. Si donc vous vous bornez à faire en sorte qu'il soit assuré de trouver, à la condition qu'il emploie à la recherche sa bonne volonté et des yeux clairvoyants, vous ne le dispenserez pas de faire l'effort de la recherche. Il faut que le bilan positif d'une pareille œuvre soit toujours la créa-
tion personnelle, la création libre — ce qui ne veut pas dire arbitraire — du lecteur, qu'elle soit en quelque sorte une récompense réservée à celui qui en est digne, et refusée à qui ne la mérite pas.
Pendant que j'y songe, je veux placer ici quelques remarques qui intéressent la machinerie secrète dont il a été question, et sur lesquelles j'attire votre attention : 1° On voudra savoir dans quelle intention l'abbé, ou son acolyte, feint d'évoquer l'esprit du vieil Hamlet ; 2° A voir mentionner deux fois le voile qui porte l'inscription : « Fuis, fuis ! etc. », on est porté à croire que ce motif épisodique doit être gros de conséquences importantes. Pourquoi, se dira-t-on, chasse-t-on d'une part Wilhelm du théâtre, alors que, d'autre part, on lui vient en aide pour la mise en scène de sa pièce favorite et pour son début? A ces deux questions, on voudrait une réponse plus précise que celle que Jarno y a faite ; 3° On serait curieux de savoir si, avant que Werner arrive au château, l'abbé et ses amis se doutent que l'homme auquel ils ont affaire, pour l'achat du domaine, est un ami si proche et un parent : à en juger sur leur attitude, on serait porté à le croire, et on n'en est que plus surpris qu'ils en fassent mystère à Wilhelm ; 4° On aimerait pourtant à savoir à quelle source l'abbé a puisé ses informations sur la naissance de Thérèse, d'autant que l'on éprouve une certaine surprise à constater que cette circonstance si importante a pu, jusqu'au moment précis où l'auteur en a besoin, rester ignorée de personnes qui ont intérêt à la connaître, et qui, par ailleurs, sont si bien renseignées.
C'est sans doute par un caprice du hasard que la seconde moitié du certificat d'apprentissage n'a pas été donnée, mais l'art aussi bien que la vie tire souvent un excellent parti du hasard, à la condition qu'on sache en faire un usage habile. Il me semble que cette seconde moitié pourrait être
insérée, dans le huitième livre, en un endroit où son importance serait infiniment plus grande, et où elle serait d'un tout autre profit. Entre temps, les événements ont fait du chemin, Wilhelm a accompli de nouveaux progrès, il en est parvenu, lui et le lecteur, au point où des leçons positives sur le sens de la vie et sur l'emploi de la vie ont chance d'être bien mieux accueillies, et, d'autre part, la salle du passé et la connaissance plus intime qu'il a faite de Nathalie ont pu le préparer à les recevoir plus volontiers et avec plus de fruit. Je vous conseillerais donc avec beaucoup d'insistance de bien vous garder de laisser inutilisée cette portion du certificat, et, tout au contraire, d'y introduire, en des termes plus ou moins transparents, plus ou moins voilés, l'âme philosophique de l'œuvre entière. Au reste, quand on a affaire à un public tel qu'est notre public allemand, on ne saurait prendre trop de précautions pour justifier sa propre intention, — et ici, par-dessus le marché, pour justifier le titre que porte le livre, et qui annonce très clairement cette intention.
J'ai éprouvé aussi une satisfaction singulière à trouver dans le huitième livre quelques lignes qui prennent clairement position à l'égard de la métaphysique, et qui ont trait au besoin spéculatif de l'homme. Je trouve pourtant que l'aumône que vous tendez à la pauvre déesse est un peu chiche et maigre, et je ne sais trop si l'on peut vous tenir quitte et se contenter de cette parcimonieuse largesse. Vous saurez très bien retrouver le passage auquel je fais allusion, car je trouve qu'il a tout l'air d'avoir été placé à cet endroit après mûre réflexion. Eh bien, il faut que je vous l'avoue, il est un peu fort qu'à notre époque de spéculation métaphysique, on puisse écrire un roman de ce type et de cette immense étendue, et que « l'unique chose qui soit nécessaire » s'y trouve expédiée ainsi, dans une
incidente, silencieusement, — qu'on puisse conduire jusqu'au terme de ses années d'apprentissage un caractère si profondément sentimental (et c'est ce que Wilhelm reste jusqu'au bout) sans recourir à l'aide de cette noble conductrice. Et ce qu'il y a de plus grave, c'est que l'apprentissage est bien réellement achevé, au plein sens du terme, ce qui n'est pas fait pour donner une idée très avantageuse de l'utilité de cette aide si précairement mise à contribution.
Parlons sérieusement : comment se fait-il que vous ayez pu élever un homme et le conduire jusqu'au terme de sa formation, sans vous être heurté jamais à des besoins auxquels la philosophie est seule capable de donner satisfaction? Je suis convaincu qu'il en faut chercher l'unique raison dans la ligne esthétique que vous avez suivie vous-même dans tout le roman. L'attitude proprement esthétique de la pensée est inaccessible au besoin de ces raisons consolatrices qu'on ne peut obtenir que de la spéculation ; elle a sa pleine autonomie, son infinité propre en elle-même ; il n'y a nécessité de recourir à l'aide de la raison pure que lorsque l'homme est divisé, lorsqu'en lui le sensible et le moral se dressent l'un contre l'autre, en adversaires. La saine et belle nature n'a que faire, ainsi que vous le dites vous-même, de la morale, du droit naturel, de la métaphysique politique, — et vous auriez pu ajouter avec non moins de vérité : elle n'a besoin ni d'une divinité, ni d'une immortalité auxquelles il lui faille s'appuyer et se tenir. Ces trois points, ces trois axes autour desquels gravite toute spéculation, peuvent bien fournir à un esprit de formation purement sensible matière au libre exercice de ses dons poétiques, ils ne seront jamais pour lui des affaires graves ni des besoins.
Et pourtant, peut-être serait-il permis, malgré tout, d'objecter que notre héros n'est pas encore,
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aussi pleinement qu'il le croit, en possession de cette parfaite liberté esthétique qui l'assurerait vraiment de ne jamais se trouver embarrassé, de ne jamais avoir besoin de certains secours, — je veux dire, de la spéculation. On ne peut nier qu'il ne possède jusqu'à un certain point cette inclination à la philosophie qui est le propre de toutes les natures sentimentales, et, s'il lui arrivait quelque jour d'être malgré lui induit à la spéculation, il se pourrait fort bien, faute d'une base philosophique assurée, qu'il se trouvât singulièrement déconcerté ; car, seule, la philosophie peut rendre inofïensive la spéculation philosophique, qui, sans elle, mène infailliblement au mysticisme. — (La chanoinesse en est la meilleure preuve. Une certaine insuffisance esthétique lui a fait de la spéculation un besoin, et elle est allée s'égarer dans le piétisme, parce que la philosophie lui refusait son aide ; peut-être, si elle eût été un homme, eût-elle accompli jusqu'au bout le tour du labyrinthe métaphysique.)
Il suit de là qu'on est en droit d'exiger de vous, — et d'ailleurs vous avez partout fait tout le possible pour donner satisfaction à cette exigence, — que vous munissiez votre pupille, aussi pleinement que possible, d'autonomie, de certitude, de liberté, et, si je puis dire, de rigidité architecturale, et qu'une fois atteint ce degré de perfection, vous le dressiez, immuable pour l'éternité, affranchi à jamais de l'obligation commune de recourir à aucun appui extérieur ; on exige, en d'autres termes, que, fort de sa pleine maturité esthétique, il soit placé très haut au-dessus du besoin même de cette culture philosophique qu'il ne s'est pas donnée. Et la question se pose de savoir s'il est assez réaliste pour ne jamais risquer d'avoir à saisir comme un soutien la pure raison, — ou, au cas où il ne le serait pas, s'il n'eût pas convenu de se mettre davantage en
peine des besoins éventuels de son âme idéaliste.
Vous allez peut-être vous dire que j'use là tout bonnement d'un moyen détourné pour vous pousser artificieusement à la philosophie, mais je vous donne l'assurance que les lacunes que je regrette peuvent fort bien être comblées sans que vous abandonniez en quoi que ce soit votre propre manière. Mon unique vœu, c'est que vous ne tourniez pas les points qui sont en litige, et qu'au contraire, vous leur trouviez une solution qui soit bien de votre cru. Ce qui vous tient lieu à vous-même de savoir spéculatif, ce qui vous garantit contre tout besoin de cet ordre, peut parfaitement suffire aussi à Meister. Vous avez mis bien des choses déjà dans la bouche de l'oncle, et Meister lui-même a effleuré le problème, à diverses reprises, en des termes très heureux ; peut-être resterait-il fort peu de choses à ajouter. Si seulement il m'était possible de traduire dans votre mode de penser ce que j'ai exprimé à ma manière dans le Royaume des ombres et dans les Lettres esthétiques, nous aurions vite fait de nous trouver d'accord.
Les réflexions que vous mettez dans la bouche de Werner touchant l'aspect physique de Wilhelm sont d'une importance capitale. Je me suis demandé si vous ne pourriez pas vous servir également du comte, quand il intervient à la fin du huitième livre, pour rehausser le prestige de Wilhelm. Supposez que le comte, ce maître des cérémonies du roman, en adoptant à son endroit une attitude faite de considération, et en lui témoignant de certains égards extérieurs dans le détail desquels il est superflu que j'entre, extraie soudainement Wilhelm de sa classe sociale pour l'élever à une classe supérieure, et lui confère ainsi en quelque sorte le titre de noblesse qui lui fait encore défaut : il est certain qu'une fois distingué par le comte, la tâche serait accomplir.
J'ai une dernière remarque à faire touchant l'at-
titude de Wilhelm lorsqu'il pénètre pour la première fois avec Nathalie dans la salle du passé. Je retrouve, un peu trop pour mon goût, le Meister de jadis, celui qui, dans la maison de son grand-père, préférait à toute autre chose contempler longuement le tableau qui représentait la maladie du fils du roi, le Meister que l'étranger, au premier livre, surprenait si étrangement écarté du droit chemin. Maintenant encore, il ne prête guère d'attention qu'à la matière dont sont faites les œuvres d'art, et il y trouve, pour mon goût, l'occasion de trop d'effets lyriques. Ne pensez-vous pas que l'occasion eût été bonne de faire poindre chez lui les premiers indices d'une crise de perfectionnement, de lui prêter, non pas sans doute les qualités d'un connaisseur, ce qui n'irait pas, mais tout au moins une certaine aptitude à considérer une œuvre d'art d'un œil un peu plus objectif, en sorte qu'un juge indulgent tel que notre Meyer pût légitimement fonder sur lui quelque espoir?
Déjà dans le septième livre, vous vous êtes très heureusement servi de Jarno, pour énoncer, en usant de sa bouche dure et sèche, une vérité qui fait immédiatement franchir un grand pas en avant au héros et au lecteur : je veux parler du passage où il refuse tout net à Wilhelm tout don pour le théâtre. Or, je me suis demandé s'il ne serait pas possible qu'il lui rendît, en ce qui concerne Thérèse et Nathalie, un service analogue, avec un égal profit pour l'œuvre elle-même. Jarno me paraît tout désigné pour donner à entendre à Wilhelm qu'il est impossible que Thérèse le rende heureux, et pour lui indiquer le genre de nature féminine qui lui convient. Quelques mots de ce genre, jetés au passage, sans phrases, au moment opportun, soulagent soudain le lecteur d'une oppression pesante, et font l'effet d'un éclair qui vient illuminer la scène.
Lundi matin, 11 juillet. — Une visite m'a empêché hier de faire partir cette lettre. Je ne puis rien ajouter aujourd'hui ; il y a trop d'agitation autour de moi. Les couches de ma femme sont proches, et Stark pense que c'est pour aujourd'hui. Nous vous remercions pour votre offre amicale de prendre Karl chez vous. Il ne nous est nullement à charge : nous avons pris quelques personnes de plus à notre service, et nous avons disposé les chambres en sorte qu'il ne soit pas une gêne. — Merci mille fois pour Vieilleville et pour Muratori. Schlegel est de retour cette fois avec sa femme (1) ; la petite Mme Paulus est partie en toute hâte pour la Souabe, où l'appelle la maladie de sa mère. Adieu. J'espère vous donner des nouvelles, d'un cœur plus léger. — Sch,