‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 187 sur 199 · Schiller a Gcethe · texte numérisé non relu

Schiller a Gcethe

Iéna, le 25 juillet 1796.

Tous ces derniers temps, je ne me suis pas senti assez bien pour vous parler d'une affaire qui nous intéresse ; aujourd'hui encore, je m'en abstiens, parce que j'ai la tête toute ruinée par une nuit d'insomnie.

Les affaires politiques, à l'écart desquelles j'ai toujours préféré me tenir, prennent cette fois une telle tournure qu'il n'est plus possible de s'en désintéresser. Les Français sont à Stuttgart. On prétend que les Autrichiens s'y seraient d'abord enfermés, si bien que la ville aurait dû être bombardée ; mais je ne puis guère y ajouter foi, parce que Stuttgart n'est pas fortifiée, et qu'il ne peut vraiment venir à l'esprit de personne, pour peu qu^n ait le sens commun, de vouloir y tenir, ne fût-ce que trois heures. Il y a plusieurs semaines que je n'ai pas la moindre nouvelle de ma famille ; ce que je viens de vous dire est emprunté à une lettre de la petite Paulus. Les communications entre Stuttgart et Schorndorf étaient coupées à l'heure où m'écrivait la petite, en sorte que les postes de Stuttgart ne fonctionnaient plus.

Ici, tout continue d'aller bien pour les miens, si ce n'est qu'il semble bien que ma femme doive être obligée de renoncer à nourrir, parce qu'il ne vient plus rien.

J'ai appris dernièrement que Stolberg, avec

ÛiH i>5 JUILLET 1706

quelques autres qui étaient auprès de lui, a brûlé solennellement le Meister y à l'exception du sixième livre, qu'il a épargné, tout comme si c'eût été le Petit Jardin du paradis d'Arndt (1), et qu'il a fait relier à part : il tient, sans l'ombre d'une plaisanterie, que vous l'avez écrit dans l'intention de gagner des adeptes au piétisme, et il s'en est montré fort édifié.

Il court sur mon Almanach des muses une épigramme de Baggesen qui, dit-on, met à mal les Epigrammes vénitiennes. En voici la spirituelle pointe : « On commence par faire défiler sous les yeux du lecteur un cortège de figures idéales, après quoi, on lui déverse sur la tête le contenu d'un pot de chambre vénitien. » Convenez que la critique sent, en effet, son chien arrosé (2).

Je vous recommande tout spécialement ces deux précieux renseignements, et je suis sûr que vous en ferez un bon usage.

Auriez-vous la bonté de m' envoyer ce que vous avez encore en fait de xénies, car il est temps de songer sérieusement à l'impression.

Mon précédent Almanach des muses est interdit à Vienne ; nous avons donc d'autant moins de raisons de nous gêner dans le prochain.

L'épigramme que voici est la dernière nouveauté de Berlin, ainsi que vous le verrez :

Unger sur les deux publications qu'il édile : « Wilhelm Meister » et la revue « Allemagne ».

Pour faire accepter du lecteur mon nouveau type de caractère, J'ai dû, comme premier essai, choisir l'œuvre du maître (3) ;

(1) Petit livre de prières datant du début du dix-septième siècle, et fort populaire.

(2) Schiller avait eu connaissance, par une lettre de Humboldt, de cette épiçramme, qui courait sous le manteau. L'auteur en fit disparaître, lorsqu'il la publia, la partie malpropre ; mais Nicolaï, qui la connaissait, en fit publiquement usage.

(3) Meister. Double jeu de mots sur le nom de Wilhelm

La seconde épreuve, après laquelle ce sera chose décidée, Ce sera que le travail du mauvais apprenti ne parvienne pas à

[le discréditer.

Adieu. La nouvelle copie du huitième livre me remettra en pleine fermentation. Pour ce qui est des questions d'histoire naturelle, nous nous en entretiendrons de vive voix. Herder m'a envoyé diverses contributions pour YAlmanach; il s'en trouve parmi quelques-unes dont il est écrit : « L'indignation fait les vers qu'elle peut (1) » I

Bien des amitiés de ma femme. — Se h.

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