Gœthe a Schiller
Je vous retourne immédiatement les xénies ; je n'ai fait que très peu de corrections ; je veux seulement vous faire observer que dans le mot Eudaemonia nous avons fait Yi long, ce qui est exact du point de vue de l'accentuation, mais incorrect pour la quantité ; mais il est bien peu probable que vous ayez à utiliser ces quelques épigrammes.
D'une manière générale, il faut que je vous avoue que j'ai eu un moment de désespoir en voyant, avec les yeux du corps, notre beau château de cartes, notre bel édifice chimérique, ainsi démoli, mis en pièces, biffé et dispersé. L'idée était trop belle, trop neuve et trop unique, pour que je puisse, — moi chez qui une idée, un désir prend tout de suite une forme arrêtée, — me résigner sans douleur à y renoncer à jamais. Pourtant, c'est déjà quelque chose que l'amusement que nous avons trouvé à
en caresser l'idée, et c'est beaucoup que d'avoir devant nous tant de matière accumulée, qu'il nous sera loisible de remanier pour lui donner un autre corps. Je me sentirai consolé lorsque je les verrai réunies dans votre Almanach, mais je vous pri instamment de signer le moins possible de ce poésies de mon nom. Je suis obligé de laisser dormi pour le moment celles, en petit nombre, que j'ai composées dans ces derniers temps ; je vous le porterai quand j'irai vous voir, et, d'ici là, le jeun organisme du nouvel Almanach aura très suffisam ment de vitalité et de vigueur pour se les assimiler
Encore une prière : je désirerais qu'on laissât d côté tout ce qui peut être d'un effet désagréabl sur notre cercle et sur nos relations. Sous leur pre mière forme, chacune de ces petites pièces appuyait soutenait, excusait sa voisine ; maintenant, chacun apparaît comme placée là intentionnellement et d propos délibéré, et fait son propre effet, isolémeut e indépendamment des autres.
Du roman, je n'ai absolument rien de nouvea à dire : il fait sa sieste, et j'ai bon espoir qu'à l'ap proche du soir, il se réveillera d'autant plus allègre
J'ai poursuivi mes observations sur les plante et les insectes, et j'y ai eu beaucoup de bonheur. I m'apparaît clairement qu'une fois qu'on a vraimen pénétré le principe de continuité et qu'on sait 1 manier avec délicatesse, il n'est plus besoin d recourir à autre chose, ni pour la découverte, ni pou l'explication, en ce qui concerne les êtres organisé Je vais maintenant en faire l'épreuve en l'appli quant aux natures élémentaires et spirituelles, e je compte qu'il me servira pour un temps de levie et d'instrument efficace dans mes difficiles entr prises.
L'orage français continue de pousser de l'avanl par delà notre forêt de Thnringc ; il 1:0ns faudri révérer désormais comme une divinité la chaîne
de montagnes qui, d'ordinaire, nous envoie les vents froids, si, pour une fois, elle a les propriétés tutélaires d'une ligne de défense infranchissable.
Notre troupe de comédiens doit aller le 11 à Rudolstadt, où il y a concours de tir (1) ; si le public d'Iéna désire connaître en septembre une distraction délicate, ses vœux auront le loisir de se manifester d'ici là.
Faites-moi savoir quand vous aurez besoin d'un nouveau morceau de Cellini.
J'aimerais apprendre que vous allez tout à fait bien, vous et les vôtres. Quelles nouvelles avez-vous de Souabe? On dit que les contingents saxons sont près de Kronach. Va-t-on les employer à couvrir le Voigtland et la vallée de la Saale contre les incursions? Va-t-on établir un nouveau cordon sur la Werra? Va-t-on négocier la neutralité et l'armistice en usant des services de la Prusse? Et, d'une manière générale, que peut-on et que veut-on employer comme paratonnerre? C'est ce qu'un avenir prochain nous apprendra. Adieu. Je souhaite de pouvoir bientôt passer près de vous quelque temps dans la tranquillité et dans l'apaisement des inquiétudes. — Weimar, le 30 juillet 1796.