‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 196 sur 199 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Mon bagage était prêt, j'avais l'espoir de prendre avec vous un peu de bon temps. Et voici que, par malheur, diverses circonstances me retiennent, et que je ne sais plus quand je vous verrai.

J'aurais besoin d'être renseigné plus précisément sur ce que vous désirez savoir au juste des décou-

(1) Frédéric Schlegel.

(2) A Eutin, habitaient Voss et Fritz Stolberg (ce dernier était absent à cette époque) ; à Wandsbeck, Klopstock et Jacobi.

(3) Les Nouvelles historiques et critiques d'Italie parues de 1777 à 1783. Schiller composa quelques jours plus tard le poème : « Pompéi et Herculanum », qui parut dans YAlmanach pour 1797.

vertes d'Herculanum, pour pouvoir vous aider utilement. Je vous envoie le Volkmann; il existe aussi un autre volume, dont vous trouverez un exemplaire dans la bibliothèque de Bûttner (1) : la Description d'Héraclée, traduite de l'italien de don Marcello Venuti, Francfort et Leipzig, 1749.

Faites-moi donc l'amitié de me renvoyer ma note sur les papillons. Il semble que le fait soit général ; je l'ai observé entre temps sur d'autres papillons et aussi sur des ichneumons. Je suis plus convaincu que jamais que l'idée de continuité permet de rendre parfaitement compte des êtres organisés. Je suis occupé à tracer pour mon propre usage un programme d'observations qui me mettra en mesure de situer exactement chaque remarque isolée à la place qui lui revient, quels que soient les intermédiaires qui resteront provisoirement en blanc. Une fois que j'en serai venu à bout, tout ce qui, à l'heure qu'il est, est cause d'embarras et de confusion, deviendra d'emblée satisfaisant pour l'esprit et sera le bienvenu. Car, lorsque je considère l'amas innombrable et incommode de mes matériaux, je me rends compte que je trouverais bien difficilement le temps et le goût de les trier et de leur donner une forme utilisable.

Le roman se reprend, lui aussi, à donner signe de vie. J'ai cherché à habiller vos idées d'un corps de ma façon, mais j'ignore si vous reconnaîtrez ces essences spirituelles sous la forme terrestre dont je les ai revêtues. Pour un peu, j'enverrais l'ouvrage à l'imprimerie sans plus vous le faire voir. La diversité de nos natures a cette conséquence fatale que je ne saurais, quoi que je fasse, donner jamais pleine satisfaction aux exigences qui vous paraissent impérieuses, et, lorsqu'un jour vous vous expli-

(1) Le duc avait acquis en 1783, moyennant une pension et le logement à Iéna, la riche bibliothèque du vieux naturaliste et philologue Chr. W. Butiner,

querez tout au long sur l'œuvre entière, vous trouverez là sûrement matière à plus d'une belle réflexion (1).

Donnez-moi, de temps à autre, des nouvelles de Y Almanach. ,Voici une petite contribution ; si vous pouvez en faire usage, je ne vois aucune objection à ce qu'elle soit signée de mon nom (2). Ce qui m'a mis dans l'état d'humeur qui me l'a suggérée, c'est une réflexion impertinente de M. Richter dans une lettre à Knebel (3).

Faites-moi donc part de ce que vous écrit Hum* boldt.

D'ici quelques jours, vous recevrez la visite du conseiller d'ambassade, M. Matthài ; accueillez-le gentiment. Il a été gouverneur du comte Forstenburg, fils naturel du duc de Brunswick, et attaché en même temps à la personne de sa mère, Mme de Branconi, et il a visité avec l'un et l'autre un bon morceau du globe terrestre. Adieu. — Weimar, le 10 août 1796. — G.

(1) Beaucoup plus tard, Goethe porta un jugement analogue, mais plus net, sur l'ensemble des grandes lettres pressantes que Schiller lui avait écrites au sujet de Wilhelm Meister, et qu'on vient de lire. Le 23 mars 1829, il dit à Eckermann ces quelques mots, qui méritent d'être rappelés : « Schiller était comme tous les hommes qui prennent trop promptement feu sur une idée théorique. Et puis, il était en un mouvement perpétuel et ne parvenait pas à se fixer, ainsi que vous le verrez par les lettres qu'il m'écrivit sur WiUielm Meister, qu'il voulait voir réalisé, tantôt d'une manière, tantôt d'une autre. Il m'a fallu toujours infiniment de force de résistance pour tenir bon. »

(2) Il s'agit de la petite pièce intitulée le Chinois à Rome.

(3) Jean-Paul avait écrit incidemment, dans une lettre à Knebel datée du 3 août : « A l'heure qu'il est, véritablement, ce nous avons besoin, c'est un Tyrtée plutôt qu'un Properce ! »

Iéna, le 10 août 1796.

Je reçois à l'instant même votre lettre, et je ne veux que vous retourner sans tarder le manuscrit que vous désirez recevoir (1). Merci mille fois pour Volkmann et pour les autres renseignements. Le Chinois ira tout chaud à l'imprimerie ; c'est ainsi qu'il convient de traiter cette race.

Je suis très vivement contrarié que vous ne puissiez nous arriver tout de suite : j'aurais tant aimé à allumer ma petite lampe à votre flamme ! Quant à votre roman, vous agissez très sagement en ne vous laissant pas entamer par les manières de voir d'autrui, lorsqu'elles répugnent à votre propre nature. Tout y est d'un seul jet, et, même s'il restait une lacune de faible importance, ce qui d'ailleurs est loin d'être prouvé, mieux vaut que la lacune subsiste et soit de votre façon, que si un autre s'avisait de la combler à sa manière. Mais nous retrouverons ce sujet plus à loisir, bientôt.

Vendredi (2) je vous enverrai des bonnes feuilles de YAlmanach. Adieu. — Sch.

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