‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 28 sur 199 · Schiller a Gœthe · texte numérisé non relu

Schiller a Gœthe

léna, le 29 novembre 1794.

Vous m'avez fait une très agréable surprise en m'envoyant plus promptement que je ne l'espérais le Prologue à vos récits, et je vous en suis doublement reconnaissant. A mon sens, c'est une excel-

(1) Gœthc a lui-même commenté plus tard (en 1824) ce passage. A ces réunions hebdomadaires prenaient part habituellement une douzaine de personnes, qui se réunissaient chez Gœthe. Parmi les hommes célèbres ou connus qui y assistèrent, il cite Wieland, Herder, Hufeland, d'autres encore. Le duc y parut souvent. On y lisait, récitait, chantait et mimait des œuvres nouvelles ; c'est ainsi que Humboldt entendit Gœthe y lire l'Iliade dans la traduction de Voss.

lente entrée en matière pour la série, et je trouve en particulier que vous vous êtes très heureusement tiré d'affaire sur le point scabreux (1). Seulement, c'est grand dommage qu'on donne au lecteur si peu à la fois, et qu'il y risque de ne pouvoir saisir comme il faut les rapports étroits qui lient cette introduction au corps même des récits. Il aurait donc été préférable que le premier conte pût être donné immédiatement à la suite. Mais je ne voudrais pas être indiscret dans l'expression de mes vœux, ni vous amener à considérer votre collaboration aux Heures comme un boujet. Je fais donc d'avance le sacrifice de mon désir, en me contentant de vous assurer que, si vous pouviez le satisfaire sans un labeur excessif, je serais grandement votre obligé. D'après l'évaluation que j'ai faite (et pour certains feuillets j'ai compté les mots), le manuscrit ne ferait pas plus de deux feuilles et demie d'impression, ce qui nous laisserait donc toute une feuille à remplir. S'il n'y a pas d'autre moyen de s'en tirer, je me chargerai de cette septième feuille, et je rédigerai rapidement un épisode de l'histoire des Pays- Bas, le siège d'Anvers sous Philippe II, qui est curieux (2). Ce travail me coûterait peu de peine, et il y aurait ce petit avantage accessoire que l'histoire y serait ainsi représentée dès notre premier numéro. Mais il va de soi que mon expédient s'efface, au moins pour la première livraison, s'il y a le moindre espoir que nous ayons quelques pages de plus de vos récits. De toutes façons, il n'y a plus moyen d'éviter à ce premier numéro un retard" d'une semaine ; mais le mal n'est pas très grand, et peutêtre pourrons-nous y remédier en faisant paraître le second dès la semaine suivante.

(1) « Le point scabreux », c'est la réserve nécessaire en matière d'allusions politiques.

(2) Le morceau parut dans les numéros 4 et 5 des Heures pour 1795.

29 NOVEMBRE 1794 Al

Comme j'ai l'intention, dans mon Avertissement au public, de nous déclarer totalement neutres en matière politique, je m'en remets à vous du soin d'examiner si ce que vous avez mis dans la bouche du conseiller intime n'est pas pour heurter une partie du public, et celle qui n'est pas la moins nombreuse. Je sais bien que ce n'est pas l'auteur qui parle en 6on propre nom, mais un des interlocuteurs ; seulement, il se trouve que celui-là est de poids, et il faut que nous prenions garde à ce qui paraît être plus encore qu'à ce qui est en effet. Cette remarque est du rédacteur en chef responsable. Comme simple lecteur, j'intercéderais en faveur du conseiller, et je vous demanderais de le faire rappeler par cette tête chaude de Karl, après qu'il s'est rendu compte qu'il a été injuste, et de le ramener dans la compagnie. Et je prendrais volontiers aussi le parti du vieux prêtre contre son impitoyable adversaire, qui se montre vraiment très méchamment dur envers lui.

Quelques détails, et surtout la précision circonstanciée avec laquelle vous avez dessiné le cadre au début du récit, m'ont laissé l'impression que vous aviez dessein de suggérer au lecteur qu'il s'agissait là de faits réellement arrivés. Comme vous aurez encore, au cours des récits, mainte occasion de fournir de l'ouvrage à la marotte des commentateurs, vous ne feriez peut-être pas mal d'y songer dès l'entrée en matière, et de donner donc au scénario luimême une tournure .énigmatique. Ne prenez pas en mauvaise part la manie de gloser dont je fais preuve, moi aussi.

On m'enverra les bonnes feuilles des Heures de semaine en semaine ; je doute pourtant que nous puissions compter sur les premières avant quinze jours. Je suis très irrité de la sottise du sieur Unger, car j'attends cette œuvre avec une véritable impatience. Mais je souhaiterais non moins vivement

de lire les fragments encore inédits de votre Faust; car je vous avoue que ce que j'en ai lu (1) est à mes yeux le torse d'Hercule. Il règne dans ces scènes une puissance et une plénitude de génie qui atteste le plus haut degré de la maîtrise, et j'aimerais à suivre aussi loin que possible la grande et audacieuse nature qui y respire.

M. de Humboldt, qui vous fait ses meilleurs compliments, est encore tout plein de l'impression qu'a faite sur lui la manière dont vous avez lu Homère, et il en a éveillé en nous tous un désir si vif que nous sommes résolus, quand vous reviendrez passer quelques jours ici, à ne vous laisser ni trêve ni repos que vous n'ayez consenti à tenir avec nous une séance du même genre.

J'ai avancé jusqu'ici très lentement dans mes Lettres esthétiques, mais la faute en est à la matière, et maintenant je puis espérer que les fondements de l'édifice sont solidement établis. Si ce petit travail d'histoire ne venait pas à la traverse, je pourrais vous envoyer peut-être la matière d'un article d'ici huit à dix jours.

Tout le monde, chez nous, se recommande à votre affectueux souvenir. Tout à vous. — Sch.

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