Gœthe a Schiller
Je suis très heureux que vous ne soyez pas mécontent de mon Prologue, en gros et pour l'essentiel ; mais il ne m'est pas possible de vous donner davantage pour le premier numéro. Je vais le revoir encore une fois, je mettrai des sourdines au conseiller et à Louise, j'appuierai peut-être sur la pédale forte pour Karl, en sorte que les dimensions restent les mêmes. Votre article d'histoire sera sûrement le bienvenu dans le numéro ; il lui donnera plus de
(1) Faust, fragment, publié à Leipzig en 1790.
variété, ce qui est un bien. J'espère que le conte sera prêt pour la seconde livraison ; mais, d'une manière générale, je compte procéder comme la narratrice des Mille et une nuits. Je suis content de pouvoir encore mettre à profit nos observations, et l'œuvre y gagnera d'être plus vivante. J'attends de vous le même service pour le roman. Mais ne me faites pas espérer trop longtemps la suite de vos Lettres.
Je ne puis rien vous montrer de Faust pour le moment ; je n'ose pas défaire le paquet qui le tient emprisonné. Il ne me serait pas possible de copier sans remanier, et je ne m'en sens pas le courage. Si quelque chose peut m'y décider plus tard, ce sera certainement votre sympathie.
L'intérêt que M. de Humboldt vous a dit avoir pris à nos soirées homériques m'ôte une inquiétude, car ce n'est pas sans scrupules que j'ai consenti à les organiser. Un plaisir goûté en commun a de bien grands attraits, mais est souvent gâté par la diversité des hommes qui y prennent part. Un bon génie a veillé jusqu'à ce jour sur nos séances. Ce serait une heureuse fortune que nous pussions quelque jour déguster ensemble quelques livres.
Adieu, et permettez-moi de rester tout proche de vous et des vôtres. — Weimar, le 2 décembre 1794. — G.