‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 5 sur 199 · A SA MAJESTÉ LE ROI DE BAVIÈRE · texte numérisé non relu

A SA MAJESTÉ LE ROI DE BAVIÈRE

Très haut et très gracieux roi et maître,

L'inclination que Votre Majesté Royale a eu la bonté de concevoir pour mon inoubliable ami m'a bien souvent persuadé, tandis que se faisait la revision définitive de la correspondance que j'ai échangée avec lui durant nombre d'années, combien lui eût été précieux le bonheur d'appartenir à Votre Majesté. Aujourd'hui que, mon travail terminé, il me faut, une fois encore, prendre congé de lui, j'ai l'esprit occupé par des pensées toutes personnelles et particulières, mais qui ne laissent pas de s'appliquer à cette circonstance.

Aux heures où nous perdons un être d'une rare valeur et dont l'influence fut grande sur notre destinée, nous avons coutume de faire retour sur

(1) Les relations personnelles entre Goethe et le roi Louis Ier de Bavière remontent à 1827. Le roi, grand admirateur de l'écrivain, se rendit cette année-là à Weimar pour l'anniversaire de Goethe (28 août), et lui remit de sa main les insignes de grand-croix de l'ordre du Mérite de la Couronne de Bavière. De ce jour, il ne cesse de le combler de prévenances, de cadeaux, de marques d'estime et de lettres. En 1828, il lui envoie le peintre de la cour bavaroise, Stieler, pour faire son portrait, qui est aujourd'hui à la Neue Pinacothek de Munich. — L'admiration du roi se partageait également entre Gœthe et Schiller, et il eût désiré leur assurer une sépulture commune s'il n'eût été devancé dans son dessein par la volonté expresse du grand-duc de Weimar.

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nous-mêmes, habitués que nous sommes à ne ressentir douloureusement que les privations personnelles dont nous aurons dorénavant à pâtir. En ce qui me concerne, la perte était de la plus haute importance : il me manquerait désormais une sympathie profonde et éprouvée, il me manquerait une stimulation intellectuelle féconde, et bien des choses qui concouraient toutes uniquement à encourager une noble émulation. C'est ce que je ressentis alors de la manière la plus douloureuse ; mais la pensée de tout ce que lui aussi avait perdu de bonheur et d'agrément de vie ne s'imposa 'fortement à moi que depuis que j'ai eu la douceur de me voir comblé par Votre Majesté de la faveur et de la bienveillance, de la sympathie et de la confiance, des titres et des dons par le moyen desquels Elle a communiqué à mon grand âge un nouvel attrait de fraîcheur et de jeunesse.

J'en vins alors à penser et à me représenter, sur la foi des sentiments dont Votre Majesté ne faisait pas mystère, que les mêmes bienfaits fussent largement échus en partage à mon ami, et qu'ils eussent été d'autant mieux placés et d'autant plus efficaces qu'il en eût eu la jouissance en un âge de verte fécondité. Votre royale faveur lui eût fait facile et unie l'existence matérielle, eût écarté de lui les soucis domestiques, eût élargi le cercle de sa vie, lui eût permis sans doute de se transporter sous un climat moins rude et plus salutaire ; sa production en eût été rendue plus active et plus rapide, pour la constante joie de son très haut protecteur et pour le durable profit des hommes.

Puisqu'on imagine si bien que la vie du poète eût été ainsi vouée à Votre Majesté, il est bien permis de lui offrir en toute déférence les lettres qui recèlent

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une portion importante d'une vie si extraordinairement intense. Elles montrent de la manière la plus fidèle et la plus directe, en des traits doucement émouvants, comment, uni par une étroite amitié et un accord intime avec un groupe d'hommes sincèrement attachés les uns aux autres, et en particulier avec moi-même, il ne cessa de s'efforcer et d'agir, et, en dépit de ses souffrances corporelles, resta, par le cœur et la pensée, toujours pareil et identique à lui-même, constamment étranger et supérieur à tout ce qui est vulgaire et médiocre.

Que ces reliques pieusement conservées trouvent donc leur chemin jusqu'à celui à qui il sied qu'elles soient dédiées, dans l'espoir certain que Votre Majesté daignera continuer au survivant, tant par la disposition spontanée de son cœur qu'en mémoire de l'ami qui n'est plus, la faveur qu'il lui a accordée jusqu'à ce jour ; en sorte que, tout en gardant l'éternel regret de n'avoir pu collaborer effectivement et régulièrement à Votre œuvre royale, si riche et si large, je puisse du moins conserver la réconfortante satisfaction de me dire qu'en bénissant d'un cœur reconnaissant Vos grandes entreprises, je n'aurai pas été tout à fait étranger à Votre œuvre ni à sa vaste influence.

Je demeure pour la vie, avec le plus sincère respect et une gratitude immuable, de Votre Majesté Royale le serviteur le plus soumis.

Weimar, le 18 octobre 1829.

Johann Wolfgang von Gœthe.

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