Schiller a Gœthe
Iéna, le 22 février 1795.
Voici le quatrième livre de Wilhelm Meister, que vous me réclamez. Aux endroits qui m'ont arrêté, j'ai mis un trait à la marge ; vous n'aurez pas de peine à en deviner le sens, et, lorsque vous ne le devinerez pas, il n'y aura rien de perdu.
Il faut que j'insiste un peu plus sur le cadeau en argent que Wilhelm reçoit et accepte de la comtesse par l'entremise du baron. J'ai le sentiment — et
(1) Cet article, intitulé « Contributions à la synonymique », était destiné aux Heures. Schiller, après la mort de l'auteur, qui survint le 21 avril, le donna à Niethammer, pour son Journal philosophique. Un article posthume de Weisshuhn, sur « le Jeu au sens strict du mot », parut dans le cinquième numéro des Heures pour 1795.
c'est aussi celui de Humboldt — qu'ayant eu des rapports intimes avec la comtesse, il n'est admissible ni qu'elle offre de lui faire un pareil cadeau, — à plus forte raison par une entremise étrangère, — ni qu'il l'accepte. J'ai cherché dans le contexte s'il y avait un moyen de sauver la délicatesse de l'un et de l'autre, et il me semble qu'elle se trouverait ménagée si ce cadeau lui était offert en remboursement de frais qu'il aurait pris à sa charge, et s'il l'acceptait à ce titre. Décidez vous-même. Tel quel, cela accroche le lecteur, qui se demande avec un peu d'inquiétude comment il s'y prendra pour sauvegarder la noblesse des sentiments du héros.
Au reste, à la seconde lecture, j'ai été ravi de nouveau par la parfaite vérité des portraits et par l'excellent usage que vous avez fait d'Hamlet. Pour ce dernier, par souci de la liaison, si étroite et si parfaite partout ailleurs, du tout et des parties, j'aimerais mieux qu'il ne fût pas présenté ainsi toul d'un bloc et sans interruption, et j'eusse souhaité, s'il était possible, de le voir coupé de place en place par un certain nombre d'incidents de quelque étendue. Il revient trop vite sur le tapis dans la première entrevue avec Serlo, et puis encore, tout d< suite après, dans la chambre d'Aurélie. Mais ce sonl là détails sans importance, auxquels le lecteur m prendrait pas garde, si vous-même, par tout ce qui précède, ne lui aviez donné le droit de compter sur toute la variété possible.
Kôrner, de qui j'ai reçu une lettre hier, m'a chargé tout spécialement de vous remercier pour le très grand plaisir que lui a procuré Wilhelm Meister. Il n'a pu se retenir d'y prendre quelque chose (1) pour le mettre en musique, et il vous le soumet par mon intermédiaire. L'un des deux morceaux est pour la mandoline, et l'autre pour le piano. Vous trou-
(1) « Connais-tu le pays... »
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verez sûrement une mandoline quelque part à Weimar.
Il faut encore que je vous prie très sérieusement de ne pas oublier le troisième numéro de nos Heures. Cotta me demande instamment de lui envoyer les manuscrits plus tôt, et déclare que le 10 de chaque mois est la date extrême où il faut qu'il ait toute la copie. Il faudrait donc absolument qu'elle pût partir d'ici le 3. Pensez-vous en avoir fini pour cette date avec le Procureur (1)? Mais je ne voudrais pas que mon rappel fût pour vous importuner, car vous avez parfaitement le choix entre le numéro trois et le numéro quatre, puisque de toutes façons vous devez sauter l'une de ces deux livraisons.
Compliments cordiaux de nous tous, et, de ma part, mes meilleures amitiés pour Meyer. — Sch.
£>0. Gœthe a Schiller.
L'amicale sollicitude critique que vous portez à mon travail m'a rendu l'envie et le courage de revoir encore une fois de près le quatrième livre. J'ai très bien compris vos avertissements et vos rappels à l'attention ; j'espère également qu'il me sera possible de corriger ce qui par ailleurs, à votre sens, laisse à désirer, et d'y trouver l'occasion d'améliorations utiles. Mais, comme il me faut m'y mettre sans désemparer, je vous prie de me tenir quitte pour le numéro 3. En revanche, vous pouvez compter sur le procureur, dans toute sa gloire, pour le quatrième.
Les Synonymes (2), que je vous retourne, me plaisent beaucoup; c'est habilement fait, et plus d'un passage est remarquablement bien venu. Par contre, le début me paraît moins lisible, quoique bien pensé et utile.
(1) Voir ci-dessus la lettre 21.
(2) De Weisshuhn ; voir ci-dessus les lettres 47 et 48.
La lubie de l'auteur, qui ne veut pas être jugé par les autorités académiques, nous a été transmise ici, avec un rapport. L'Université réclame satisfaction, parce qu'il aurait, dit-on, impudemment insulté le prorecteur, etc. — Puisque vous vous intéressez à lui, dites-moi donc ce qu'on pourrait alléguer d'à peu près plausible en sa faveur. Car c'est vraiment une idée par trop extravagante que de réclamer la justice ordinaire, alors qu'on a droit à un tribunal privilégié. Le Conseil urbain ne peut même pas l'admettre tant qu'il n'aura pas rempli d'abord les conditions de rigueur. On peut exiger de lui la preuve qu'il a deux cents écus de revenus, il faut qu'il acquière la bourgeoisie, que sais-je encore? S'il était possible de l'incliner à faire sa paix avec l'Université, Voigt, qui est maintenant prorecteur, trouverait bien moyen d'arranger les choses.
J'espère vous rendre bientôt une nouvelle visite, ne fût-ce que pour quelques heures. Gardez-moi tout proche de vous, même lorsque je suis loin.
Donnez à Kôrner l'assurance que son jugement favorable me fait un extrême plaisir. J'espère entendre prochainement sa romance au théâtre.
Portez-vous bien. — Weimar, le 25 février 1795. — G.