Gœthe a Schiller
J'ai eu soudainement la semaine dernière une inspiration singulière, qui par bonheur dure toujours. J'ai été pris d'une envie de mettre sur pied le livre religieux de mon roman, et, comme le sujet repose sur les plus nobles duperies et sur la plus subtile confusion du subjectif avec l'objectif, il m'a fallu une application plus intense et plus de recueillement, je pense, que pour aucune des autres parties. Et pourtant, ainsi que vous le verrez en son temps, je n'en serais pas venu à bout si je n'avais eu par devers moi tout un ensemble d'études faites d'après nature (1). Ce livre, que je compte terminer avant les Rameaux (2), a fait progresser mon travail d'une manière inattendue, parce qu'il pousse ses prolongements à la fois en avant et en arrière, et que, tout en délimitant, il guide et commande. — J'ai aussi
(1) Le sixième livre, tout entier rempli par « les Confessions d'une belle âme », repose sur l'histoire authentique de Suzanne do Klettenberç.
(2) Le 29 mars.
achevé d'écrire le Procureur, qui n'a plus qu'à être revu. Vous l'aurez donc en temps utile.
J'espère que rien ne m'empêchera de me rendre chez vous aux Rameaux et de passer avec vous quelques semaines ; et ce sera enfin une nouvelle occasion pour nous d'en tirer un bon profit.
J'ai hâte de voir vos nouveaux travaux. Nous avons eu plaisir à relire les derniers sous la forme imprimée.
Dans le public de Weimar, les Heures font grand tapage, mais il ne m'est revenu aux oreilles ni une adhésion nette ni une critique déclarée ; on en est encore à se jeter dessus, on s'arrache les numéros des mains, — et nous ne pouvons 'pas souhaiter mieux pour le début.
M. de Humboldt doit avoir été très actif; j'espère aussi reprendre avec lui nos entretiens sur l'anatomie. J'ai pour lui quelques préparations tout à fait normales, mais intéressantes (1). Mes compliments pour lui et pour les dames. Le Procureur est sur le point de partir. Adieu, et aimez-moi ; vous êtes payé de retour. — Weimar, le 18 mars 1795.