Gœthe a Schiller
Voici le Procureur qui se présente à vous. Faiteslui bon accueil.
Ayez la bonté de me le retourner bientôt ; je voudrais le revoir encore un certain nombre de fois, pour le style.
Je déblaie activement tout ce qui pourrait m'empêeher d'aller chercher auprès de vous joie et réconfort. — Weimar, le 19 mars 1795.
(1) Humboldt et Gœthe s'intéressaient alors en commun à l'ostéoloçic.
Iéna, le 19 mars 1795.
La peinture que vous venez d'entreprendre m'inspire une curiosité extrême. Moins qu'aucune autre, elle trouvera ses éléments dans votre personne, car cette corde-là me paraît précisément vibrer en vous plus rarement qu'aucune autre, et je ne crois pas que vous y perdiez. Il ne m'en tarde que davantage de voir comment vous aurez assimilé ce corps étranger à votre propre nature. La rêvasserie religieuse est le fait des esprits — et de ceux-là seuls — qui vivent repliés- sur eux-mêmes en une contemplation inoccupée, et rien, à ce qu'il me semble, n'est moins votre affaire. Je suis sans inquiétude, et je sais que la description que vous nous donnerez sera vraie, — mais elle tiendra sa vérité de la seule puissance de votre génie, et ne devra rien à votre propre personne.
Depuis quelque temps, je suis devenu infidèle à ma tâche philosophique, pour bâtir en toute hâte quelque chose pour le quatrième numéro des Heures. Le sort est tombé sur le siège d'Anvers, dont je vous ai déjà parlé, et le travail est déjà très raisonnablement avancé. La ville sera prise lorsque vous viendrez. Cet ouvrage me fait sentir mieux le rude effort qu'exigeait de moi ma précédente besogne ; car, sans qu'il y ait vraiment laisser-aller de ma part, il me fait tout l'effet d'une sorte de jeu, et, n'était la masse de misérable fatras qu'il faut que je relise et qui met ma mémoire à l'épreuve, je ne m'apercevrais pas que je travaille. J'avoue que j'y trouve, en revanche, de bien maigres jouissances ; mais j'espère qu'il en sera de moi comme des cuisiniers, qui ont fort peu d'appétit pour leur compte, mais qui en donnent à autrui.
Vou8 me rendriez grand service en m'envoyant
sans faute pour lundi (1) le Procureur que j'attends avec une vive impatience. Je me trouverais ainsi dispensé de donner à l'impression le début de mon histoire avant que la fin ne soit écrite. Si vous en étiez tout à fait empêché, faites-moi l'amitié de m'en informer encore samedi. Mais je garde bon espoir.
C'est pour moi une grande joie que vous veniez passer Pâques avec nous ; j'ai de nouveau grand besoin d'être énergiquement remonté par une main amie.
Mes compliments cordiaux à Meyer. Je voudrais qu'il nous donnât bientôt un nouvel article. Il ne m'a pas encore envoyé le cachet pour les Heures.
Tout le monde se rappelle à vous, et vous attend avec impatience. — Sch.
Du 20. — Je reçois ce matin votre paquet, qui a été pour moi, à tous égards, une surprise heureuse. Le récit se lit avec un intérêt peu commun ; ce qui m'a fait tout particulièrement plaisir, c'est la ligne que vous avez donnée au thème. C'est, je vous l'avoue, ce que j'espérais, et je ne me serais pas tenu pour satisfait si vous ne vous étiez pas affranchi ici de l'original. Si je me souviens bien, chez Boccace, le retour opportun du vieux assure seul le succès de la cure (2).
Si vous pouviez me retourner le manuscrit pour lundi matin, vous m'obligeriez beaucoup. Vous ne trouverez plus grand'chose à y retoucher.