Schiller a Gœthe
Iéna, le 15 juin 1795.
J'ai lu ce cinquième livre de Meister d'un bout à l'autre dans un état de véritable ivresse, et j'en ai ressenti une impression unique et sans mélange. Je ne connais rien, même dans Meister, qui m'ait à ce degré empoigné, coup sur coup, et entraîné irrésistiblement dans son tourbillon. Ce n'est que vers la fin que j'ai repris mes sens. Lorsque je songe avec
(1) Ces brouillons sont perdus.
quelle simplicité de moyens vous avez su obtenir un intérêt si souverain, mon admiration grandit encore. Dans le détail aussi, j'ai trouvé des passages de premier ordre. Les explications au moyen desquelles Meister justifie aux yeux de Werner son entrée au théâtre, cette entrée même, Serlo, le souffleur, Philine, la nuit d'orgie au théâtre, ces épisodes, et bien d'autres encore, sont traités avec un bonheur exceptionnel. Vous avez su tirer un si bon parti de l'apparition de l'esprit anonyme, que je ne sais plus qu'en dire. L'idée même est du nombre des plus heureuses que je sache, et vous avez su exprimer jusqu'à la dernière goutte l'intérêt qu'il était possible de lui faire rendre. Lorsqu'on arrive à la fin, chacun s'attend évidemment à voir l'esprit surgir au milieu du banquet, mais, comme Vous-même le donnez à entendre, on conçoit fort bien que vous ayez dû avoir de bonnes raisons pour ne pas le faire intervenir. On ne manquera pas de faire, sur la personnalité du fantôme, toutes les conjectures que le roman permet. La plupart d'entre nous n'admettent pas que l'esprit puisse être autre que Marianne, ou ne soit pas tout au moins en rapports avec elle. Nous sommes également portés à croire que le sylphe de sexe féminin qui vient, dans sa chambre à coucher, serrer Meister dans ses bras, ne fait qu'un avec l'esprit. Pourtant, cette dernière apparition m'a fait aussi songer à Mignon, à qui cette soirée paraît avoir fourni bien des révélations sur son sexe. — Vous voyez, par ce petit essai d'herméneutique, à quel point vous avez réussi à garder votre secret.
L'unique critique que j'aie à adresser à ce cinquième livre, c'est que j'ai eu par moments l'impression que vous accordiez à la partie qui est consacrée uniquement à la vie de théâtre plus d'espaer que ne le comporte le libre et large plan de l'œuvre totale. Il semble parfois que vous écriviez pour
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l'acteur, alors que votre intention est bien uniquement d'écrire sur l'acteur. Le soin minutieux que vous accordez à un certain nombre de détails de cet ordre, et l'attention que vous prêtez à des qualités techniques de mince importance, qui peuvent avoir un intérêt considérable pour le comédien et pour le directeur, mais non pas au même degré pour le public, suggèrent l'idée fallacieuse d'une intention concertée et accessoire, et ceux-là même qui ne vous imputent pas cette intention particulière sont néanmoins enclins à vous reprocher de vous être laissé dominer à l'excès par votre goût personnel pour cet ordre de questions. Si vous pouviez consentir à resserrer quelque peu cette partie de l'ouvrage entre des bornes plus étroites, ce serait certainement tout profit pour l'ensemble.
Il faut maintenant que j'en vienne à vos Lettres au rédacteur en chef des Heures. Il y a longtemps déjà que je m'étais dit que nous ferions sans doute bien d'ouvrir dans les Heures une arène critique. Des articles de cet ordre donnent à une revue la vie de l'actualité, et sont de nature à provoquer à coup sûr l'intérêt du public» Seulement, je crois qu'il y aurait danger à ce que la revue nous glissât des mains, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si nous concédions en quelque sorte un droit au public et aux auteurs de livres par une invitation formelle. Du public, il ne nous viendrait sûrement que des choses misérables, et quant aux auteurs, l'expérience prouve qu'ils seraient bien insupportables. Je proposerais, pour ma part, que les attaques vinssent de nous, et fussent conduites avec nos propres moyens ; après quoi, si les auteurs voulaient présenter leur défense dans les Heures, ils devraient se soumettre aux conditions qu'il nous plairait de leur imposer. Et mon avis serait donc que nous commencions immédiatement par agir, et non par offrir. Tant pis si on nous trouve
intraitables et mal élevés ; nous n'avons rien à y perdre.
Que diriez-vous si, au nom d'un M. de X... quelconque, je venais porter plainte contre l'auteur de Wilhelm Meister, en représentant qu'il a un goût excessif pour le monde des comédiens, et que son roman ignore par trop la bonne société? (Et notez bien que c'est sûrement là la pierre de scandale qui, dans Meister, heurte effectivement le beau monde, dans sa généralité, et qu'il ne serait ni superflu, ni sans intérêt, de redresser un peu les cerveaux là-dessus. Si vous êtes disposé à écrire la réponse, je me charge volontiers de vous fabriquer la lettre d'accusation.)
J'espère que votre santé est maintenant rétablie. Que le ciel bénisse votre activité, et vous réserve encore un très grand nombre d'heures aussi belles et aussi fécondes que celles où vous avez écrit votre Meister.
J'attends avec une bien vive impatience ce que vous me promettez pour YAlmanach et les Entretiens que vous m'avez fait espérer. Chez moi, l'on va mieux. Tout le monde vous envoie ses compliments. — Sch.