‹ Correspondance entre Schiller et Goethe, 1794-1805Chapitre 80 sur 199 · Gœthe a Schiller · texte numérisé non relu

Gœthe a Schiller

Carlsbad, le 19 juillet 1795.

Votre chère lettre du 6 ne m'est parvenue que le 17 ; combien je vous suis reconnaissant de faire

dai s le cinquième livre de Wilhelm Meister (voir plus loin lettre 85).

(1) La Geschichte Giafars des Barmeciden de Klinger avait paru à Pétersbourg en 1792.

(2) Ce conte de fées (das Màrchen) forme la dernière partie des Entretiens d'émigrés allemands^ et parut dans le dixièmo numéro des Heures pour 1795.

entendre à mon oreille une voix amie, parmi tout le brouhaha d'un monde qui m'est entièrement étranger. J'espère que ceci, que je confie à Mlle von Beulwitz, sera bientôt entre vos mains.

La cure paraît faire son effet ; d'ailleurs, il faut dire que je me comporte en patient consciencieux : mes journées se passent dans une oisiveté complète, et je suis constamment mêlé à la société des gens, car on n'est à court ici ni de conversations, ni de menues aventures. J'aurai bien des choses à vous raconter.

En revanche, je n'ai ni achevé de copier le cinquième livre du roman, ni réussi à écrire la moindre épigramme, et, si la seconde moitié de mon séjour ici ressemble à la première, je rentrerai les mains vides de bon ouvrage.

J'ai été très heureux d'apprendre que le Moi d'Ossmannstedt s'était maîtrisé, et qu'aucune brouille n'était résultée de votre échange d'explications : qui sait, peut-être à la longue apprendra-t-il à supporter la contradiction.

Moi aussi, j'ai entendu, par la bouche de Mme Brun (1), chanter les louanges du sublime article de Fernow dans le Mercure et j'ai appris également le nom de l'auteur. Malheureusement, cette prétentieuse médiocrité sévit jusqu'à Rome, et notre amie aura sans doute occasion d'y faire plus ample connaissance avec les trois styles (2). On a peine à concevoir l'étrange mixture de duperie volontaire et de lucidité qui alimente la vie de cette femme, et rien n'est plus singulier que la terminologie qu'ils se sont forgée, elle et son entourage,

(1) Frederikke Brun était une poétesse thuringienne de naissance, et danoise par son mariage. Elle se rendit à Rome en quittant Carlsbad.

(2) Fernow était à Rome depuis un an, et devait, l'hiver suivant, y faire une série de conférences sur Fart et les principes de la philosophie kantienne.

pour écarter ce qui les gêne, et pour étaler ce qui leur agrée comme Moïse érigeait son serpent d'airain.

Mais nous reviendrons plus en détail sur tout cela et sur bien d'autres choses encore à mon retour. J'ai les doigts raidis par le froid, le temps est atroce et le malaise général.

Je ne vous en souhaite que plus sincèrement de mieux vous porter, d'avoir chaud, et de ne pas m'oublier. — G.

Iéna, le 20 juillet 1795.

Vous savez par la lettre de ma femme que ma santé n'a pas été bonne au cours des douze derniers jours, et que je me suis trouvé hors d'état de vous donner de mes nouvelles. J'espère que vous aurez bien reçu sa lettre, aussi bien que celle que je vous avais expédiée quatre jours après votre départ d'ici.

La vôtre m'a fait grand plaisir, et je fais les vœux les plus sincères pour que le masque de Klinger vous procure toutes sortes d'aimables aventures. Je ne vois pas pour ma part qu'il y ait de mal à user d'un nom comme celui-là pour se faire bien venir des dames ; une fois qu'on en est là, le plus difficile est fait.

J'attends avec une impatience égale de savoir où en est l'amélioration de votre santé, et où en sont les progrès de votre travail. Je me réjouis par avance à la pensée de lire la fin du cinquième livre. — Ce qui m'est revenu ces jours-ci de l'impression que fait notre Centaure (1) continue d'être satisfaisant. Tout le monde est enchanté des Elégies et nul ne songe à s'en scandaliser. Mais il est juste de dire que les juridictions vraiment redoutables

(1) Le quatrième numéro des Heures pour 1795.

ne se sont pas encore prononcées. J'ai eu, moi aussi, ma part de louanges pour ce qu'il y a de moi dans le Centaure, et ma chance est même plus grande que la vôtre, car huit jours s'étaient à peine écoulés depuis la publication du numéro que je recevais d'un auteur leipzickois tout un véritable poème écrit à ma gloire.

Il m'est parvenu pour les Heures, ces temps-ci, deux nouveaux articles, de provenances inattendues. L'un traite d'architecture grecque et gothique ; il est écrit d'un style assez négligé et a beaucoup de parties sans intérêt, mais renferme aussi bon nombre d'idées qui ne sont pas sans portée. Après avoir longuement délibéré, je me suis décidé à l'accepter, d'abord en raison du sujet, qui, pour notre revue, est tout à fait de mise et est neuf, et puis surtout parce qu'il est court. Le second, qui, lui non plus, ne fera pas plus d'une feuille d'imprimerie, étudie les idées des anciens sur le destin. C'est l'œuvre d'une tête bien faite et qui va au fond des choses, et je le garde, sans aucune hésitation. Il n'y a guère qu'une heure que je l'ai reçu (1).

Jacobi a enfin envoyé son étude (2). Elle renferme beaucoup de fort bonnes choses, en particulier sur le souci d'équité qu'il faut garder lorsqu'on juge les opinions d'autrui, et elle respire d'un bout à l'autre une philosophie ouverte et tolérante. Il n'est pas facile de vous en définir le sujet avec précision. Sous le titre : Effusions accidentelles d'un penseur solitaire, et sous la forme de Lettres à Ernestinet il y est question d'une foule de choses diverses.

De Herder, je n'ai, depuis bon nombre de semaines, ni manuscrit ni nouvelles ; Humboldt a

(1} Ces deux articles, le premier de Bendavid, de Berlin, le second de Gros, ancien ami de Schiller, et qui enseigna plus tard à Erlangen, parurent l'un et l'autre dans le huitième numéro de 1795.

(2) Elle parut dans le numéro 8 de 1795.

fait un bon voyage de retour, mais a trouvé sa mère très malade.

Mes poésies ne progressent que bien lentement, parce que j'ai été des semaines entières incapable du moindre travail. J'aurai pourtant quelque chose à vous montrer lorsque vous reviendrez. Je ne vois rien de nouveau à vous apprendre d'ici.

Adieu, et que le ciel vous ramène en bonne santé et en belle humeur. — Sch.

Il est fort possible après tout qu'une lettre vous parvienne plus vite que je ne vous arriverai moimême ; je veux donc vous dire merci pour celle que je reçois. La première de vos lettres a mis onze jours à venir, la seconde cinq et la troisième sept. Vous voyez combien l'allure des courriers est irrégulière.

Je suis peiné que vous vous soyez trouvé réduit par force à la nécessité de chômer, alors que pour ma part je n'ai pas d'excuse pour ma fainéantise. J'ai persévéré dans le genre de vie que j'avais adopté dès le début, je n'ai vécu qu'en société, et je m'en suis fort bien trouvé. On pourrait faire cent lieues sans arriver à voir autant de gens qu'on en voit ici, ni surtout aussi commodément rassemblés. — La copie du cinquième livre est terminée et je puis en quelques jours en avoir fini avec le sixième. Les Èpigrammes n'ont guère progressé. Autrement, je n'ai rien fait du tout.

Je vous félicite des nouveaux articles, et je suis curieux de les lire.

On me questionne beaucoup sur votre compte, et je réponds selon les gens. D'une manière générale;, le public a des écrivains la notion la plus confuse qu'on puisse imaginer. Tout ce qu'il sait d'eux se borne à des réminiscences qui remontent au dé-

luge : à peine s'il trouve çà et là quelqu'un qui ait pris la peine de s'informer du chemin qu'on a suivi et des progrès qu'on a accomplis. Il me faut pourtant être juste, et reconnaître que j'en ai rencontré quelques-uns qui font une notable exception à la règle.

Le sixième numéro des Heures n'a pas encore pénétré jusque dan3 ces montagnes ; je l'ai retenu chez Calwe à Prague.

Adieu ; amitiés à votre chère femme. — Carlsbady le 29 juillet 1795. — G.

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