‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 126 sur 280 · SUR LES CHARGES ET LES OFFICES · texte numérisé non relu

SUR LES CHARGES ET LES OFFICES

M. Vincent conclut cette conférence à peu près en ces termes :

Je ne sais comment je dois vous parler sur ce sujet, parce qu’il me regarde; puis, faisant une petite pause, s’humiliant intérieurement devant Dieu, néanmoins je vous dirai mes petites pensées. Ce qui m’a le plus touché de ce qui a été dit aujourd’hui et vendredi dernier, c’est ce qu’on a rapporté de Notre-Seigneur,

Entretien 101. — Recueil de diverses exhortations t p. 26.

qui était le maître naturel de tout le monde et néanmoins s’est fait le dernier de tous, l’opprobre et l’abjection des hommes, prenant toujours le dernier rang partout où il se trouvait. Vous croyez peut-être, mes frères, qu’un homme est bien humble et qu'il s'est beaucoup abaissé lorsqu’il a pris la dernière place. Eh quoi! un homme s’humilie-t-il prenant la place de Notre-Seigneur? Oui, mes frères, la place de Notre-Seigneur, c’est la dernière. Celui-là ne peut pas avoir l’esprit de Notre-Seigneur qui désire commander; ce divin Sauveur n’est point venu au monde pour être servi, mais bien pour servir les autres; ce qu’il a magnifiquement pratiqué, non seulement durant le temps qu’il demeura auprès de ses parents et chez les personnes qu’il servait pour gagner sa vie, mais même, ainsi que plusieurs saints Pères ont estimé, durant le temps que les apôtres demeuraient avec lui, les servant de ses propres mains, leur lavant les pieds, les faisant reposer de leurs fatigues.

Enfin il reprit ses apôtres, qui contestaient entre eux à qui serait le premier, leur disant : « Voyez-vous, il faut que celui qui veut être le premier se fasse le dernier et le serviteur de tous les autres h » Voyez-vous bien, mes frères, c’est ce maudit esprit d’orgueil qui possède ceux qui désirent être élevés et avoir la direction sur les autres. Je ne saurais mieux exprimer ce déplorable état sinon en disant que ces personnes-là ont e diable dans le corps; car le diable, c’est le père de l’orgueil, duquel elles sont possédées. O mon Dieu, quand un chétif esprit en est venu là, qu’il est en un misérable état et qu’iil est digne de compassion!... Voyezvous bien, mes frères, une autre difficulté qu’il y a pour

i. Evangile de saint Matthieu XX, 26-27.

se maintenir dans le même état de vertu auquel on était avant d’entrer en charge, à moins de travailler incessamment à s’anéantir devant Dieu et à se mortifier en toutes choses ? Car autrement, le moyen que le soin et l’embarras des affaires ne le distraient d’aimer Dieu, de s’unir à Dieu par l’oraison et la récollection! Hélas! il ne lui reste presque point de temps pour penser à lui. Aujourd’hui je le disais à un supérieur qui me parlait de quelques-uns qu’il destinait à quelques charges : « Hélas! lui disais-je, vous les perdez; ce sont des âmes bien unies à Dieu; et déchoir de leur perfection, c’est tout perdre. » Mais quoi ! c’est un mal nécessaire. Mais ce qui est bien pis, c’est que j’ai entendu dire à un des plus saints hommes que j’ai connus (c’est M. le cardinal de Bérulle), et ce que j’ai expérimenté il y a longtemps, et quasi dans la plupart cela arrive ainsi, c’est -que cet état de priorité et de direction est si malin, qu’il laisse de soi et de sa nature une malignité, une tache vilaine et maudite; oui, mes frères, une malignité qui infecte l’âme et toutes les facultés d’un homme, en sorte que, hors de la charge, il a toutes les peines du monde à soumettre son jugement, il trouve à redire à tout. C’est une pitié ! Combien de soulèvement ressentil quand il faut obéir! Enfin ses paroles, ses gestes, son marcher et son maintien retiennent toujours quelque chose qui ressent sa suffisance, si ce n’est qu’il ne soit de ces hommes consommés en Dieu; mais, croyez-moi, mes frères, il y en a peu de ceux-ci ; naturellement les charges font arrêter là.

Ensuite c’est le compte bien exact que Dieu demande â ceux qui ont charge des autres, ne fût-ce que d’un frère que l’on a pour compagnon dans son office. Oh! misérable que je suis ! Que répondrai-je à Dieu pour mon égard, vu qu’il y a si longtemps... ! Or sus, Dieu me

le pardonne, s’il lui plaît! Il faudra, mes frères, rendre compte à Dieu des paroles, actions, postures qui ont pu mésédifier ceux desquels on aura eu charge, si Ion a averti des manquements quand il le fallait et dans 1 esprit qu’il fallait de douceur, d humilité et de chante, gardant ces circonstances : la première fois, grande bonté et douceur, prenant bien son temps; la deuxième, avec un peu plus de sévérité et de gravité, mais néanmoins accompagnée de douceur, se servant de prières amoureuses et remontrances pleines de bonté; la troisième, avec zèle et chaleur, leur témoignant même ce que l’on sera obligé de faire. A ce propos, il est rapporté du cardinal Bellarmin qu’étant archevêque de Capoue, on vint lui donner avis qu’un évêque de son diocèse était dangereusement malade; il s’en alla le voir, et l’ayant trouvé dans une grande paix et tranquillité d’esprit, cela l’étonna et le ht entrer en soupçon qu’il y avait assurément de l’illusion du malin esprit. Dicentes : pax) pax, et non erai pax2 3 . Il se résolut de détromper cet évêque en lui disant : « D’où vient, Monsieur, que vous jouissez d’une si grande paix, qui est si extraordinaire aux personnes de notre profession en pareille occasion ? Y avez-vous bien pensé, Monsieur, et avez-vous pesé mûrement les paroles de l’apôtre : Argue, obsecra , increpa in omni patientia et dodrina3 ? Est-il bien possible que vous ne vous trouviez point coupable devant Dieu en ce point de si grande conséquence? Que s’il en est autrement, détrompez-vous, Monsieur, cai indubitablement il y a de l’illusion en votre fait. » Cela toucha léveque; et fondant en larmes, il s’excita à la contrition, ou plutôt se troubla si fort qu’il fut nécessaire que 1 archevêque le vînt voir derechef, et lui

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