SUR LA PAUVRETÉ
Les vendredis 16 et 23 octobre 1654 a été fait conférence sur le sujet de la vertu de pauvreté, qui contenait trois points : au premier, les raisons que la Compagnie avait de se donner à Dieu pour bien pratiquer cette vertu suivant la promesse qu’un chacun en a faite à Dieu; au deuxième, les fautes que l’on a remarquées
Entretien 109. — Vie manuscrite de M. Jean Le Vacher, p. 15.
1. Cet entretien doit se placer après la mort de Julien Guérin, par suite entre 1648 et 1660.
Entretien 110. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 5.
que la Compagnie commet contre cette vertu, et celles qu’elle y peut commettre; et au troisième, les moyens de se bien établir en la pratique de cette pauvreté pour la bien garder.
M. Vincent, qui présida à cette conférence, me fit l’ honneur de m’appeler pour prendre la plume et recueillir les fautes qui seraient rapportées par ceux qui parlaient sur ce second point, afin que l’on pût ensuite y appliquer les remèdes contraires et aviser à ce qu’il y avait à faire.
Voici donc les fautes qui furent rapportées, avec quelques moyens et les noms de ceux qui parlèrent.
Premièrement, notre frère Alexandre Véronnex dit que c’était une faute contre cette vertu de pauvreté vouée en la Compagnie, que d'être trop abondant et libéral du bien de la maison; 2° de faire et s’appliquer à des choses superflues, travail inutile, etc. ; 30 à la cuisine et à la dépense, c’est contre la pauvreté d'y laisser traîner les meubles, donner trop de viande, de pain, de vin et autres choses ; 40 de laisser gâter des couvertures, des matelas; 50 d’emprunter de l'argent dehors, et, sous ce prétexte, de l’employer pour son usage; 6° de refuser les hardes que l’on donne; 70 à la cordonnerie, de faire faire des souliers à sa mode, les talons hauts; ce qui a été cause qu’il les a fallu refaire quelquefois à quelques-uns, pour ne s’en pouvoir servir. Les frères jésuites que l’on voit à la halle ne paraissent jamais qu avec uniformité d’habits, souliers, chapeaux, manteaux, et ils sont tous habillés d’une même façon. Au commencement de la Compagnie, la même Compagnie de la Mission était dans un tel état. Que cet état d’à présent est bien éloigné de celui-là! Et l’on a vu que
1. En marge : Nota que le frère Alexandre Véronne a en ce temps, d’acheter les provisions pour la communauté.
M. Dehorgny avait quelquefois des habits déchirés, une vieille soutane, et ainsi du reste.
Le premier moyen est d’entrer dans la pratique et de prendre tout ce qu’on donne, excepté les choses que Ton ne peut pas porter, comme, par exemple, un collet trop haut, qui, pour cela, blesse quelquefois la personne; en ce cas, on peut avertir de cela.
Secondement, ne vouloir jamais être accommodés de tout point, mais être bien aises que toujours quelque chose nous manque.
Le frere Traîebas. — La première faute est d'user de quelque commodité, de. quelque bien qu’on peut avoir, et cela sans permission, la pauvreté nous ôtant Frisage, quoique non pas le domaine; et qui emploierait quelque somme notable, comme serait vingt livres, cela pourrait arriver à péché mortel; 2° recevoir quelque chose sans permission, c’est faute de le faire sans permission, comme couteau et chose semblable; 30 de ne pas prendre assez de soin des choses dont nous avons l’usage et que nous devons conserver; laisser les hardes crottées, pleines de poussière, cela est contre la pauvreté; comme aussi de les laisser salir de vermine, à cause qu’il les faut quelquefois donner à un autre, ce qui fait qu’il a peine à les accepter; 40 de ne se point contenter de ce que l’on donne; 50 de se plaindre soit du manger, du boire ou autre chose.
Le premier moyen est de se mettre en la pratique; le second, de ne jamais rien demander des choses nécessaires, que celles qui ne paraissent pas au dehors ; mais que, pour celles qui paraissent au dehors, il ne les faut pas demander, ains attendre que ceux qui ont soin d’y pourvoir voient que nous en avons besoin et qu’ils y pourvoient; le troisième, de ne jamais rien refuser des choses que Ton donne.
Le frère Lapostre. — • La pauvreté se doit entendre de ne jamais s’approprier aucune chose de la communauté, ni des choses du dehors qui nous appartiennent, que selon le bon plaisir du supérieur, auquel il en faut demander licence; et en user autrement, c’est contrevenir au vœu de pauvreté. Des choses de la communauté on n’a ni le domaine, ni l’usage; pour celles du dehors qui nous appartiennent, nous en avons seulement le domaine et non l’usage.
2° C’est encore une faute contre cette vertu de pauvreté dont nous parlons, que d’acheter des choses sans permission.
3° On ne peut donner quoi que ce soit sans permission, pas même à dîner à une personne; et c’est une faute contre la pauvreté de le faire * 2.
4° Laisser gâter les choses que l’on a à son usage.
5° Avoir des livres que l’on s’approprie, sous prétexte de les garder, sans permission du supérieur; pour cela, il faut lui demander préalablement s’il le trouve bon.
En sixième et dernier lieu, c’est encore une faute contre la pauvreté d’avoir quelque chose sans permission, ou quelque chose de superflu.
Le premier moyen est de se mettre en la pratique de ne rien demander et de ne rien refuser, notamment au regard des choses qui ne sont pas nécessaires. Deuxièmement, il est à propos que quelqu’un ait soin de demander les nécessités d’un chacun 3.
M. Aimeras. — Fautes : i° avoir un tapis sur sa table, des tours de lit, un tas de livres, même avec permission; 2 J demander des livres tantôt à l’assistant, tantôt
2‘ Ln marge : T ci M. Vincent, prenant la parole, dit que l’on ne
( Pomt f^eman^er permission pour faire dîner soit parents ou amis, que le moins que l’on pourra.
3. En marge Ici M. Vincent a recommandé que ceux qui auraient soin de demander les nécessités eussent un grand soin de le faire; et à M. Alméras, qu’il eût à y tenir la main.
au supérieur, puis à l’assistant, et ainsi de suite, comme, par exemple, autant de traités qu’il désire lire, et retenir les livres qu’il aura ainsi lus; 30 item de toutes sortes de choses, soit couteaux, ou autres choses superflues, de peur d’en manquer, ou sous prétexte que. d’ici à quelque temps, par exemple d’ici à un an, nous çn pourrons avoir besoin; 40 retenir le reste de l’argent d’un voyage qu’on aura fait, et demander au supérieur : « Monsieur, vous plaît-il que j’en achète quelque chose? » cela est une faute; mais ce qu’il y a à faire, c’est de donner l’argent au procureur, et puis attendre deux ou trois jours après, et alors, si l’on a besoin d’acheter quelque chose, l’aller demander au supérieur ; 5° lorsqu’on est en voyage, faire trop bonne chère par les chemins, manger des viandes trop délicates; 6° quand on va d’une maison de la Compagnie en une autre, emporter tout ce qu’on peut, remplir son sac, cela est une faute; y0 comme aussi emporter beaucoup de livres, quand on va soit en mission, soit aux champs; 8° cacher beaucoup de commodités, de peur qu’on ne les voie : de petits crucifix, Agnus Dei, chapelets, dans une petite boîte, je ne sais combien d’images. Tout cela, dit-il, ce sont fautes contre la pauvreté, et je n’ai jamais guère vu de ces personnes qui ont eu attache à ces petites commodités demeurer en leur vocation et même dans le séminaire.
Un des grands moyens de nous unir à Dieu, c’est la pratique de la pauvreté, etc.
Ensuite M. Vincent, notre très honoré Père, conclut cette conférence en la manière qui suit, et apporta pour premier motif de garder la pauvreté ce passage de saint Matthieu : « Vendez tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres, etc. 4 »