‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 142 sur 280 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Le second motif est que nous l’avons promis à Dieu. Jephté ayant un jour fait vœu à Dieu que, s’il gagnait la bataille, il lui offrirait en sacrifice la première créature qui se présenterait à lui à son retour, et sa fille, sachant que son père s’en venait triomphant, lui voulut aller au devant pour le congratuler de sa victoire et se réjouir avec lui; mais lui, la voyant, s’écria : « O Dieu!' faut-il que ce soit ma propre fille ! » Et alors de grandes transes le prennent, considérant, d’un côté, ce qu’il avait promis à Dieu par vœu, et, de l’autre, la mort de sa fille; et peut-être était-elle sa fille unique; et lui ayant dit qu’il fallait quelle mourût, pource qu’il l’avait promis à Dieu, elle lui demanda du temps pour pleurer sa virginité; ce qu’il lui octroya; puis ensuite, au bout de ce peu de temps, il la fit mourir, plutôt que de manquer de parole à Dieu. Mais Abraham, que ne fit-il pas plutôt que de manquer à obéir à Dieu !

L’on a vu d’anciens philosophes qui ont méprisé les richesses en un très haut point, quoique païens; témoin un certain dont il ne me souvient pas... Ne vous en ressouvenez-vous point, Monsieur de la Fosse? — Et ledit sieur de la Fosse lui ayant répondu que c’était Diogène; Diogène, soit, si tant est que ce soit lui, répartit M. Vincent, auquel Alexandre ayant un jour envoyé une grosse somme d’argent, il pensa en lui-même : « Alexandre m’envoie cela, pource que je suis homme de bien » ; « c’est pourquoi, dit-il à ceux qui la lui avaient apportée, dites à Alexandre qu’il me laisse comme je suis. »

Saint Grégoire voulut qu’un certain religieux, auquel 1 on avait trouvé dix sols en sa chambre, fût privé de la visite et conversation des autres religieux; et le même saint ordonna qu’après sa mort son corps fût jeté à la

voirie. Voyez, Messieurs, qu’est-ce que cela? Dix sols seulement !

Lorsque vous êtes venus pour entrer en la Compagnie, l’on vous a dit qu’il fallait faire et garder le vœu de pauvreté, et vous avez dit que vous le vouliez bien; au bout de l’an, vous avez fait le bon propos; au bout des deux ans, vous avez fait les vœux. Et en suite de cela, y contrevenir, être marri d’avoir fait ce que l’on a fait, s'en repentir et dire que, si on était à refaire, on ne le ferait pas ! O Messieurs, ô mes frères, quel état déplorable! Voire même travailler à s’en faire dispenser, c’est être marri d’avoir bien fait et être en un état bien déplorable! O mon Sauveur, ô mon Sauveur et mon Dieu !

L’état des missionnaires est un état apostolique qui consiste, comme les apôtres, à tout quitter et abandonner pour suivre Jésus-Christ et se rendre vrais chrétiens; et c’est ce qu’ont fait plusieurs de la Compagnie, qui ont quitté leurs cures pour venir ici vivre en pauvreté, et par conséquent chrétiennement 5 ; et, comme me disait un jour une certaine personne, il n’y a que le diable qui puisse trouver à redire à la Mission ; s’en aller, par exemple, de village en village pour aider le pauvre peuple à se sauver et à aller en paradis, comme vous voyez que l’on fait. Voilà, par exemple, le bon M. Tholard qui y est à présent, M. l’abbé de Chandenier 6 7 aussi, et où même il faut qu'ils couchent sur la paille \

La première faute contre la pauvreté est de cacher quelque chose, par exemple, des livres ;

5. En marge : Il y a un certain passage qui porte qu’être pauvre et chrétien c’est la même chose.

6 Louis de Chandenier, abbé de Tournus.

7. En marge : Nota que ces messieurs étaient en mission auprès de Maule.

2° D’acheter quelque chose, soit de 1 argent de la maison, ou d’autre argent de ses parents sans permission;

3° D’avoir des cassettes fermées en sa chambre, une

valise;

4° Plusieurs livres;

5° De l’argent.

6° Ne pas remettre son argent en arrivant des champs entre les mains du procureur, c’est contre la sainte pauvreté, quand ce ne serait même que d’attendre jusques au lendemain.

7° Un supérieur qui s’accommode bien, et cela aux dépens de la maison, fait contre la sainte pauvreté; et les incommodités que nous voyons arriver dans les maisons particulières ne viennent que par la faute des supérieurs qui n’ont pas bien observé et fait observer cette sainte vertu. J’ai reçu aujourd’hui une lettre d’une personne de la Compagnie, qui m’écrit : « Monsieur, un tel supérieur est aujourd’hui passé par ici avec une belle casaque et deux valises, ne remédierez-vous point à cela avant de mourir? » Je lui ai répondu que je le ferai et que je remédierai à cette vermine.

8° Un supérieur particulier qui vend ou achète quelque chose au profit de la maison où il est supérieur, fait une faute contre cette sainte vertu, comme aussi qui engage même maison sans le même ordre du général.

9° Qui fait faire quelque chose pour enjoliver quelque bâtiment, ou quelqu’autre chose non nécessaire, contrevient à cette vertu de pauvreté.

Le premier moyen est de nous donner à Dieu pour bien observer la sainte pauvreté; le deuxième, d’aller visiter les chambres de temps en temps. Je prie les officiers d avoir soin de cela. Que l’on commence dès demain par la nôtre, puis par celle de M. Portail, ensuite

par celles de M. Alméras 8 et de M. Chrétien 9. Il y a dans la nôtre deux couvertures dont je me sers pour me faire suer; qu’on les ôte. Par la grâce de Dieu, notre chambre là-haut ne ferme point, ni cette salle d’en bas non plus 10.

Je prie les prêtres de célébrer la sainte messe dès demain, et les frères d’offrir leur communion dimanche prochain, pour remercier Dieu de ce quril a inspiré à quelqu’un de la Compagnie (je pense que c’est M. Portail) de faire une conférence sur cette vertu; et je voudrais aussi qu’on le remerciât par même moyen de ce qu’il a permis que nous ayons reçu aujourd’hui et si à propos l’avis dont je vous viens de parler.

J’espère, Dieu aidant, faire une lettre circulaire et l’envoyer par toutes les maisons de la Compagnie, aux supérieurs d’icelles, à ce qu’ils aient à faire une conférence sur le même sujet de la pauvreté, et leur mander ce qui aura été fait ici, afin qu’ils fassent et observent les mêmes choses et visitent toutes les chambres de ceux de leurs maisons.

M. Vincent a prié M. Alméras d’aller par toutes les chambres; d’ôter tous les tours de lits et autres choses, disant que l’usage de la Mission est de coucher sans rideaux; de remédier à cette multitude de livres qu’aucuns ont en leurs chambres; de faire porter à la bibliothèque ce qui est superflu ; et tâcher de pratiquer cette vertu, qui attirera, dit-il, mille bénédictions sur la Compagnie.

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