‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 15 sur 280 · SUR LA MISSION DONNÉE A FOLLEVILLE EN · texte numérisé non relu

SUR LA MISSION DONNÉE A FOLLEVILLE EN

Après avoir raconté la conversion du paysan de Gannes * 1, saint Vincent ajouta :

« La honte empêche plusieurs de ces bonnes gens des champs de se confesser de tous leurs péchés à leurs curés; ce qui les tient dans un état de damnation. Et

Entretien 2. — Abelly, of. cit ., 1. I, chap. vin, p. 32 et suiv.

1. Localité située à une douzaine de kilomètres du château de Folleville (Somme), sur les terres de Madame de Gondi.

sur ce sujet, on demanda, il y a quelque temps, à l’un des plus grands hommes de ce temps si ces gens-ia pouvaient se sauver avec cette honte, qui leur ôte le courage de se confesser de certains péchés. A quoi il répondit qu’il ne fallait pas douter que, mourant en cet état, ils ne fussent damnés. Hélas ! mon Dieu ! (disje alors en moi-même), combien s’en perd-il donc! Et combien est important l’usage des confessions générales, qui remédie à ce malheur, étant accompagné d’une vraie contrition, comme il est pour l’ordinaire! Cet homme disait tout haut qu’il eût été damné, parce qu’il était vraiment touché de l’esprit de pénitence; car, quand une âme en est remplie, elle conçoit une telle horreur du péché que non seulement elle s’en confesse au prêtre, mais elle serait disposée de s’en accuser publiquement, s’il était nécessaire pour son salut. J’ai vu des personnes lesquelles, après leur confession générale, voulaient déclarer leurs péchés publiquement devant tout le monde, et j’avais peine à les retenir; et, quoique je leur défendisse de le faire : « Non, Monsieur, me disaient-elles, je les dirai à tous; je suis un malheureux, je mérite la mort. » Voyez, s’il vous plaît, en cela l’impression de la grâce et la force de la douleur; j’en ai vu plusieurs dans ce grand désir, et il s’en voit souvent. Oui, quand Dieu entre ainsi dans un cœur, il lui fait concevoir tant d’horreur des offenses qu’il a commises, qu’il voudrait les découvrir à tout le monde. Et, en effet, il y en a qui, touchés de cet esprit de componction, ne font aucune difficulté de dire tout haut : (( Je suis un méchant homme, parce qu’en telle et telle rencontre j’ai fait ceci et cela; j’en demande pardon à Dieu, à M. le curé et à toute la paroisse. » Et nous voyons que les plus grands saints l’ont pratiqué. Saint Augustin, dans ses C onfessions , a manifesté ses péchés à tout le monde, à l’imitation de saint Paul, qui a dé-

claré hautement et publié dans ses épîtres qu’il avait été un blasphémateur et un persécuteur de l’Eglise, afin de manifester d’autant plus les miséricordes de Dieu envers lui. Voilà l’effet de la grâce qui remplit un cœur; elle jette dehors tout ce qui lui est contraire. »

Cette grâce porta le paysan de Gannes à faire l’aveu public, même devant Madame de Gondi, dont il était vassal, des graves péchés de sa vie passée. « Ah ! Monsieur, qu’est-ce que cela? dit alors au saint cette vertueuse dame. Qu’est-ce que nous venons d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ? »

Ce dernier continua :

« C’était au mois de janvier 1617 que cela arriva; et le jour de la Conversion de saint Paul, qui est le 25, cette dame me pria de faire une prédication en l’église de Folleville pour exhorter les habitants à la confession générale; ce que je fis. Je leur en représentai l’importance et l’utilité, et puis je leur enseignai la manière de la bien faire; et Dieu eut tant d’égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et l’énormité de mes péchés eussent empêché le fruit de cette action) qu'il donna la bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés de Dieu, qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères jésuites d’Amiens de venir au secours; elle en écrivit au Révérend Pere recteur, qui y vint luimême, et, n’ayant pas eu le loisir d’y arrêter que fort

peu de temps, il envoya, pour y travailler en sa place, le Révérend Père Fourché, de sa même Compagnie, lequel nous aida à confesser, prêcher et catéchiser, et trouva, par la miséricorde de Dieu, de quoi s’occuper. Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à Madame en ces quartiers-là, et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours, et Dieu donna partout sa bénédiction. Et voilà le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna le jour de la Conversion de saint Paul; ce que Dieu ne ht pas sans dessein en un tel jour. »

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