EXCÈS A ÉVITER DANS L’AMOUR DE DIEU
J’ai un avertissement à faire à nos frères du séminaire, j’ai aujourd’hui un avis à leur donner, afin qu’ils sachent comment il faut se comporter en ces matières (dont il venait d’être question). Il est certain que la
Entretien 129. — Recueil de diverses exhortations, p. 89.
charité, quand elle habite dans une âme, occupe entièrement toutes ses puissances : point de repos; c’est un feu qui agit sans cesse; il tient toujours en haleine, toujours en action la personne qui en est une fois embrasée. O Sauveur ! la mémoire ne veut se souvenir que de Dieu, elle déteste toutes les autres pensées et les tient pour importunes, elle les rejette, il n’y a que celles qui lui représentent son bien-aimé qui lui puissent être agréables; il faut, mais il faut, à quelque prix que ce soit, se rendre sa présence familière, il faut qu’elle devienne continuelle.
Voilà les empressements de l’entendement, une. application forcée à chercher, à rechercher de nouveaux moyens pour avoir cette présence. Ceux-ci ne sont pas bons, il en faut d’autres; si je pouvais pratiquer cela, je l’aurais; il le faut faire; mais j’ai encore cette dévotion, comment l’accorder avec celle-là? N’importe, il faut faire l’une et l’autre. Et quand il s’est chargé de cette nouvelle dévotion, il en demande d’autres, et encore d’autres; ce pauvre esprit embrasse tout et n’est point content pour cela, il va au-dessus de ses forces, en demeure accablé et croit n’en avoir jamais assez. O doux Sauveur, que sera-ce? La volonté demeure tout embrasée, elle est obligée de produire des actes si fréquents qu’elle n’y peut fournir; ce sont actes sur actes redoublés, redoublés en tous temps et en tous lieux, aux récréations, au réfectoire; vous les voyez tout échauffés; ils ne songent à autre chose; même dans les compagnies et dans les entretiens on ne désiste pas. En un mot, ici et ailleurs, partout ce ne sont qu’ardeurs, que leux et flammes, qu’actes continuels; ils sont toujours hors d’eux-mêmes.
On ! que dans ces excès, ces empressements et emportements il y a du danger et des inconvénients! —
Mais quoi ! y a-t-il inconvénient à aimer Dieu ? Peut-on l’aimer trop ? Peut-il y avoir de l’excès en une chose si sainte et si divine, et même pouvons-nous jamais assez aimer Dieu, qui est infiniment aimable? — Il est vrai que nous ne saurions jamais assez aimer Dieu et qu’on ne peut jamais excéder en cet amour, eu égard à ce que Dieu mérite de nous. O Dieu Sauveur, qui pourrait monter à cet amour étonnant que vous nous portez, jusqu’à donner pour nous, misérables, tout votre sang, dont une seule goutte est d’un prix infini! O Sauveur! Non, Messieurs, cela ne se peut; quoi que nous puissions faire, nous n’aimerons jamais Dieu comme nous le devons; cela est impossible; Dieu est infiniment aimable. Néanmoins il faut bien prendre garde que, bien que Dieu nous commande de l’aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas toutefois que cela aille jusqu’à incommoder et ruiner notre santé à force d’actes; non, non, Dieu ne demande pas que nous nous tuions pour cela.
Quelques-uns, trois ou quatre au séminaire, piqués de ce désir et embrasés de ce feu, se sont tellement attachés à produire des actes continuellement, jour et nuit, toujours bandés, que la pauvre nature n’a pu supporter une action si violente; et, dans cet état, le sang s’enflamme, et, tout bouillant de ses ardeurs, il envoie des vapeurs chaudes au cerveau, qui prend bientôt feu; s’ensuivent des tournoiements, des pesanteurs, comme si l’on avait un bandeau; les organes s’affaiblissent et il en revient beaucoup d’autres incommodités; on se rend tout à fait inutile pour le reste de ses jours et on ne fait que languir jusqu’à la mort, qu’on s’est bien avancée.
Il semble que cela soit désirable et qu’il soit bon d’être réduit en cet état par la charité qu’on a pour
Dieu; mourir de la sorte, c’est mourir de la plus belle manière, c’est mourir d’amour, c’est être martyr, martyr de l’amour. Il semble que ces bienheureuses âmes peuvent s’appliquer les paroles de l’Epouse et dire avec elle : Yulnerasti cor meurn 1 ; c’est vous, ô mon Dieu aimant, qui m’avez blessé; c’est vous qui avez navré et percé mon cœur de vos flèches ardentes; c’est vous qui avez mis ce feu sacré dans mes entrailles, qui fait que je meurs d’amour ! Oh ! soyez à jamais béni ! O Sauveur, vulnerasti cor meum!
Entre les sacrifices qu’on offrait à Dieu dans l’ancienne loi, l’holocauste était le plus excellent, parce qu’en reconnaissance de la souveraineté de Dieu on brûlait l’hostie, on la consumait entièrement sur les autels, sans en rien réserver; tout était réduit en cendres, en poussière, à la gloire de Dieu. On pourrait, ce me semble, appeler ces âmes des victimes d’amour, des holocaustes, puisque, sans rien se réserver, elles se consument et périssent à son occasion; O Dieu! qu’il est glorieux de périr de la sorte et qu’il est avantageux de mourir par de si belles plaies !
Pourtant, pourtant il faut bien prendre garde à ceci : il y a bien du danger, bien des accidents; il vaut mieux, beaucoup mieux, ne pas s’échauffer si fort, se modérer, sans se rompre la tête pour se rendre cette vertu sensible et quasi naturelle; car enfin, après tous ces vains efforts, il faut se relâcher, il faut quitter prise; et gare, gare qu’on ne vienne à se dégoûter entièrement et à tomber dans un état pire que celui où l’on a été, dans la condition la plus mauvaise de toutes et dont on ne sc re^ve fluasi jamais. Saint Paul dit que cela est impossible que celui qui a une fois aimé et goûté les don-