Epître aux Hébreux VI
Bien souvent le diable nous tente par là; quand il ne peut nous porter directement à mal faire, il nous porte à embrasser plus de bien que nous n’en pouvons atteindre, et nous surcharge toujours jusqu’à ce que nous soyons accablés sous un trop grand poids, sous une si lourde charge.
Mes frères, les vertus consistent toujours dans un juste milieu; chacune d’elles a deux extrêmes vicieux; de quel côté qu’on vienne à s’écarter, on tombe dans un de ces vices; il faut marcher droit entre ces deux extrémités, afin que nos actions soient louables. Par exemple, la charité dont nous parlons a ses deux extrémités, qui sont mauvaises, à savoir : aimer peu ou point du tout, et aimer avec trop de zèle et emportement. N’y songer jamais, n’en faire aucun acte, ou en produire rarement, c’est nonchalance, c’est paresse contre la charité, qui n’est jamais oisive; mais aussi faire des actes jusqu’à se brûler le sang et se rompre la tête, c’est excéder en cette matière et tomber dans l’autre extrémité vicieuse; la vertu se trouve dans le milieu; les extrémités ne valent jamais rien.
Je prie donc M. [Delespiney] qui a soin du séminaire, d’y prendre garde aux communications; oui, Monsieur, je vous supplie d’y avoir l’œil et d’y tenir la main, afin qu’on ne se gâte point la tête; il faut donner de la modération à ceux qui ont trop de ferveur, de crainte qu’ils n’excèdent, comme aussi exciter et réveiller un peu ceux qui n’en ont point du tout, qui ne iont aucun acte, sous le prétexte de ne se pas incommoder; il ne faut pas se laisser aller à la nonchalance et devenir lâches. Or, ces rompements de tête viennent, pour 1 ordinaire, d’un désir démesuré de. s’avancer, d amour-propre et d’ignorance, et parce qu’on veut se rendre sensibles les vertus et les choses spirituelles; on
veut du premier pas monter à un éminent degré de vertu, on ne connaît pas l’infirmité de notre nature et la faiblesse de nos corps, on entreprend au delà de ses forces; d’où vient que la pauvre nature, qui est oppressée, gênée, se plaint, crie et nous oblige de relâcher. Nous devons pourvoir aux nécessités de la nature, puisque Dieu nous y a rendus sujets, nous accommoder à son infirmité. Dieu le veut ainsi; il est si bon et si juste qu’il n’en demande pas davantage; il connaît assez nos misères, il en a compassion et, par sa miséricorde, il supplée à nos défauts. Il faut traiter avec lui tout bonnement, ne nous mettre point tant en peine; sa bonté, sa miséricorde rempliront ce qu’il nous faudra.
Je me souviens, à ce sujet, d’un propos de M. de Genève 3, paroles toutes divines et dignes d’un si grand homme : « Oh ! je ne voudrais pas aller à Dieu, si Dieu ne venait à moi. >> Paroles admirables! 11 ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne venait premièrement à lui. Oh ! que ces paroles partent d’un cœur parfaitement éclairé dans cette science d’amour! Cela étant ainsi, un cœur véritablement atteint de la charité, qui entend ce que c’est qu’aimer Dieu, ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne le devançait et ne l’attirait par sa grâce. C’est être bien éloigné de vouloir l’emporter et attirer Dieu à soi à force de bras et de machines. Non, non, on ne gagne rien en ces cas-ci par force.
Dieu, quand il veut se communiquer, le fait sans effort, d’une manière sensible, toute suave, douce, amoureuse; demandons-lui donc souvent ce don d’oraison, et avec grande confiance. Dieu, de sa part, ne cherche pas mieux; prions-le, mais avec grande confiance, et soyons assurés qu’à la fin il nous l’accordera,