‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 190 sur 280 · XI. — iS · texte numérisé non relu

XI. — iS

prédications, nous fait garder une certaine disposition et un style accommodant à la portée et au plus grand profit de nos auditeurs. Voilà ce que c’est, voilà son essence, sa nature.

C’est une vertu; notre méthode est une vertu, une vertu, un ordre; mais il semble que ce mot d’ordre est trop étendu, n’est pas assez précis ; latins patet; disons donc une vertu, pour cela même qu’elle est un ordre, car la vertu est dans l’ordre, mais tout ordre n’est pas vertu. Voilà pourquoi je dis que notre méthode est une vertu, parce que la vertu nous dispose à bien faire, et cette méthode aussi nous dispose au bien, car, en l’observant, nous prêchons utilement pour tout le monde et nous ajustons à la capacité et portée de notre auditoire. Notre méthode est encore une vertu, parce qu’elle est fille de la charité, qui est la reine des vertus. La charité nous fait accommoder à tout le monde, pour devenir utile à tout le monde, et la méthode, qui prend cette leçon de la charité, fait la même chose.

Au reste, je ne sais pas bien moi-même en quoi .consiste cette méthode; mais, Messieurs, je crois que vous le savez tous, grâces à Dieu, et ses propriétés. Elle fait que nous y allons tout bonnement dans nos discours, le plus simplement qu’il se peut, tout familièrement, de sorte que jusqu’au moindre nous puisse entendre, sans toutefois se servir de langage corrompu, ni trop bas, mais de celui qui est en usage, dans la netteté, pureté et simplicité; point d’affecterie ; et ainsi elle ne recherche que la commodité et les avantages des auditeurs; elle excite, elle instruit, elle échauffe, elle détourne aisément du vice et persuade l’amour de la vertu et produit de meilleurs effets partout où elle est bien employée.

Mais, Monsieur, est-ce en cela que consiste la méthode? — Oui, Messieurs, les effets, les propriétés et la

définition, la nature, c'est en quoi consiste précisément et principalement la méthode; mais, comme nous n’avons pas le temps de dire les choses en détail et en particulier, et que moi-même je ne les sais pas, moi, misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah î pauvre bête ! M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien pratiquer. Il le fera, s’il lui plaît. Son discours sera de cette méthode, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous l’apprendra, s’il lui plaît.

Qu’es t-ce? Les trois quarts. Messieurs, supportez-moi encore, je vous prie, supportez-moi, misérable. Disons donc quelque chose du troisième point; voyons quelques moyens de nous mettre dans cette méthode si utile. Oh! il est bien facile de s’y mettre à un homme qui n’a en vue que la gloire de Dieu et le salut des âmes. Lorsqu’on veut rapporter tout à ces fins-là, il est facile de suivre la méthode, qui est expressément pour cela. Mais il est question de s’en faire accroire; il faut résolument acquérir de l’estime; l’on dirait, si je suis cette méthode : « Voilà un pauvre homme; il faut dire quelque cho^e de beau; il faut y aller d’un air qui soit tout autre. Oh ! vraiment ! vraiment ! il faut bien prêcher d’autre sorte. » Eh bien! qu’est-ce que c’est toute cette fanfare? Veut-il montrer qu’il est brave rhétoricien, bon théologien? Chose étrange! avec tout cela, il en prend mal le chemin. Peut-être qu’il sera estimé de quelques personnes qui n’y entendent guère; mais, pour acquérir l’estime des sages, ce n’est pas là le bon chemin.

Pour passer pour homme qui l’entend, et avoir la ré-

putation d’un homme fort éloquent, il faut savoir persuader ce que l’on veut que l’auditeur embrasse, et le détourner de ce qu’il faut qu’il évite; et ces messieurs font tout le contraire. Doivent-ils passer auprès des prudents pour bons orateurs ? Sans doute, si vous demandez à quelqu’un d’eux : « Pourquoi prêchez-vous? A quelles Uns annoncez-vous la parole de Dieu? » il répondra : « D’abord, pour convertir; secondement, pour retirer les hommes du vice et les porter à la vertu. » Voilà leur prétention, disent-ils; convertir le monde, voilà leur fin; voilà ce qu’ils doivent, je ne dis pas obtenir, car il ne dépend pas d’eux, mais prétendre dans tous leurs discours, dire et avancer de leur côté ce qui est propre, à leur avis, pour parvenir à leur fin. Et quand il a dit tout ce qui est propre à persuader, voilà un prédicateur, un bon prédicateur; il a touché au but, il a bien fait. Mais cela ne gît pas à bien trier ses paroles, à bien agencer les périodes, exprimer d’une façon peu commune la facilité de ses conceptions et prononcer son discours d’un ton élevé, d’un ton de déclamateur qui passe bien haut par-dessus. Ces gens-là obtiennent-ils leur hn ? Persuadent-ils fortement l’amour de la piété ? Le peuple est- il touché et court-il après cela à la pénitence? Les grandes conversions s’ensuivent-elles? Rien moins, rien moins. Et voilà cependant les prétentions de ces grands orateurs, voilà leurs prétentions! Ou bien ils visaient à acquérir de la réputation, faire dire au monde : ce Vraiment cet homme débite bien, il est éloquent, il ,a de belles pensées, il s’exprime agréablement. » Voilà où se réduit tout le fruit de leur sermon. O Sauveur! est-ce là, Messieurs, ce que vous prétendez? Vous montez donc en chaire, non pas pour prêcher Dieu, mais vous-mêmes, et pour vous servir (oh! quel crime!) d’une chose si sainte que la parole de Dieu, pour nourrir et fomenter votre vanité! O

Sauveur! divin Sauveur! Il faut donc, Messieurs, il faut donc, en premier lieu, avoir la rectitude de l’intention, ne vouloir et ne prétendre rien dans cet emploi que ce que Dieu demande de nous, ne viser qu’à la conversion de nos auditeurs et à l’accroissement de la gloire de Dieu; et ayant ainsi purifié notre intention, il nous sera bien aisé d’entrer dans la méthode la plus utile que nous ayons pour cela, comme nous voyons et expérimentons tous les jours.

Un autre moyen : attende tibi 4 ; prendre garde à soi, ne pas défaire par ses actions ce qu’on aurait avancé par la prédication; ne pas détruire d’un côté tout ce que l’on bâtit d’un autre; il faut prêcher principalement par le bon exemple, le bon exemple, être bien dans ses règlements, vivre en bon missionnaire, car sans cela, Messieurs, rien de fait, rien de fait; et à une personne qui serait dans le dérèglement, cette méthode serait plus nuisible que profitable; outre qu’il ne saurait la pratiquer, au moins longtemps, elle est tout à fait contraire à l’esprit de liberté. Il faut être soimême dans de bons sentiments de la dévotion et la mettre en pratique pour en faire concevoir de bons sentiments aux autres. Si un homme n’a grande estime pour la vertu et grand amour pour ses emplois, il ne l’approchera jamais bien, cela est assuré. Celui qui est lui-même plongé dans le désordre, sans aucun règlement, qui vit dans le libertinage, comment en pourra-til retirer les autres ? C’est se moquer. On lui dira : medice , cura te ipsum . Cela est donc clair; il n’est rien de plus évident Donc attende tibi : avoir premièrement l’œil sur soi-même, se mettre bien dans la pratique des règlements et des coutumes de notre vocation, puisque

Page 1