RÉPÉTITION D’ORAISON DU 16 MARS i
Il faut prendre ses repas au r. fe toire. — Ne pas rechercher ses aises. — Pauvreté de la famille de saint Vincent. — - N’inviter aucun externe à dîner. — Bien nourrir les pensionnaires.
Après qu’un de nos frères coadjuteurs employé à la cuisine eut répété son oraison, M. Vincent parla et dit, entre autres choses, que la méditation que l’on venait de faire, qui était sur le mauvais riche, lui donnait aussi sujet de dire à la Compagnie qu’il avait appris que, depuis quelque temps, il s’était glissé un désordre auquel il était très important de remédier, à cause de la conséquence et du danger qu’il traîne après soi : c’était que, lorsque quelqu’un arrive des champs, on le mène à l’infirmerie ou dans une chambre, où on lui porte à dîner ou à souper, et qu’il y en avait même qui y avaient été ainsi traités jusqu’à deux ou trois jours de suite, que cela était un abus et pouvait causer beaucoup de mal, à cause qu’on y parie, on y rit, on presse de boire. L’un dira : « Buvez à ma santé. » Ainsi fait l’autre. On y porte du vin sans mesure, et ainsi de là il peut arriver beaucoup de mal. On y caquette, on y cause. Bref c’est pitié. Or, je prie les officiers de tenir la main à ce que cela ne se fasse plus, et que, pour ceux qui arriveront des champs, on les fasse souper au réfectoire, où on leur pourra donner quelque portion extraordinaire; que s’ils sont venus de fort loin et à pied,
Entretien 148. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 37 v°.
et qu’ils soient fort harassés et las, et qu’ils aient besoin de changer de linge, pour être fort échauffés, à la bonne heure, on les pourra faire reposer et prendre leur repas, soit le dîner ou le souper, à l’infirmerie, ou en quelque chambre destinée pour cela; mais, hors cela, je prie un chacun de la Compagnie d’aller au réfectoire, Où il lui sera donné ce qui lui sera nécessaire.
M. Vincent dit ensuite qu’il craignait de plus que quelques-uns de la Compagnie fussent trop avides à désirer et vouloir avoir toutes leurs commodités à souhait et que rien ne manquât : bien vêtus, bien nourris, de bon pain, de bon vin et le reste; que cet état est fort dangereux. Car, dites-moi, Messieurs, disait-il, quelle raison rend l’Evangile de la perdition de ce mauvais riche, sinon qu’il était bien habillé, faisait bonne chère et ne faisait pas l’aumône aux pauvres? Voilà la raison que l’Evangile donne du sujet de sa damnation. Le pauvre Lazare était demandant l’aumône à sa porte, et il ne lui donnait rien, ne pensant qu’à faire bonne chère et à s’habiller somptueusement. Voilà l’état de ce pauvre misérable. Et nous autres, Messieurs et mes frères, qui avons à travailler dans la campagne au salut des pauvres gens des champs, que nous devons regarder et considérer comme, nos maîtres et seigneurs, et au service desquels la Compagnie est appelée, voulons néanmoins que rien ne nous manque et avoir tout à gogo, que répondrons-nous à Dieu? Quelle excuse aurons-nous à alléguer?
Je sais qu’il y en a parmi nous qui n’ont pas assez de soin de bien tremper leur vin, et c’est à quoi ils doivent faire attention. Quelques personnes, s’entretenant, ces jours passés, sur le sujet des communautés, disaient que le vice le plus ordinaire des communautés est celui de la gourmandise et délicatesse. Hélas ! misérable que
je suis, qui ne manque de rien, quel compte ai-je à rendre à Dieu!
M. de Saint-Martin, qui a grande charité pour mes pauvres parents, m’écrivit, ces jours passés, que mes parents sont à l’aumône; le seigneur de la paroisse me l’a fait savoir aussi; et Monseigneur l’évêque de Dax, mon évêque, qui était ici hier, me disait encore : « M. Vincent, vos pauvres parents sont bien mal ; si vous n’avez pitié d’eux, ils auront bien de la peine à vivre. Il y en a une partie qui sont morts pendant la guerre1; il en reste encore, qui sont à l’aumône. » Cependant, disait M. Vincent, que faire à cela? Je ne puis pas leur donner le bien de la maison, car il ne m’appartient pas; si d’ailleurs je demande à la Compagnie qu’elle ait agréable de trouver bon qu’on leur donne pour les secourir, quel exemple lui laisserai-je! « Quoi! dira-t-on, M. Vincent a fait cela, pourquoi ne le ferons-nous pas aussi ? Il a assisté ses parents du bien delà maison. » Voilà ce que l’on dirait avec raison, voilà le scandale qui en arriverait. Joint à cela que la plupart de la Compagnie ont des parents qui sont pauvres et qui auraient sujet de demander aussi qu’on les assistât. Voilà, Messieurs, voilà, mes frères, l’état où sont mes pauvres parents : à l’aumône, à l’aumône! Et moimême, si Dieu ne m’avait point fait la grâce d’être prêtre et d’être ici, j’y serais aussi.
Or, Messieurs, tout cela me donne sujet de dire et recommander à la Compagnie ce que déjà ci-devant je lui ai dit et recommandé : que personne, quel qu’il soit, n’ait à convier personne à dîner céans, soit parents, ou amis; je dis : personne, quel qu’il soit. Bien plus, je défends que personne n’ait à aller demander permission
i. Les troubles de la Fronde.
au supérieur pour cela, soit à M. Alméras 2, soit à M. Admirault 3, ou à moi; et en cas que cela arrive et que quelqu’un de la Compagnie aille leur demander permission pour ce sujet, je les prie de leur en donner pénitence et de leur défendre à eux-mêmes d'entrer au réfectoire pour y prendre leur repas.
Et ne vous étonnez pas, Messieurs (s’adressant à la Compagnie), si je fais cette défense; je le fais, parce que la chose le mérite et que cela irait plus loin que vous ne pensez. Si cela était toléré, notre réfectoire deviendrait un cabaret où tout chacun serait bien venu. Je n’ai point encore vu qu’aux Jésuites on invite ainsi toutes sortes de personnes, parents et amis, à dîner; et si cela se fait quelquefois à l’égard de quelqu’une, il faut qu’elle soit de grande considération et pour quelque raison particulière, et que le Père recteur luimême l’en prie. En Sorbonne, je n'ai jamais vu personne qui y ait dîné, à moins que ce ne fût quelque docteur ou bachelier. Si donc ces grandes et si célèbres Compagnies, lesquelles nous devancent, ont jugé à propos d'en user ainsi, pourquoi nous autres, qui les suivons, n’en userons-nous pas de même?
Et adressant la parole aux frères, il leur dit :
Je ne dis pas pour cela, mes frères, que vous ne déviés assaisonner les choses du mieux qui vous sera possible ; au contraire, vous le devez faire, considérant que le pain, le vin, les viandes et autres choses que vous apprêtez et assaisonnez, c'est pour sustenter et nourrir les serviteurs de Dieu; et vous les devez regarder et considérer comme tels.
Et ici un prêtre de la Compagnie ayant donné avis à