XI
emploi auquel il le destine. Le supérieur a le droit de faire cela. D’abord l’on n’est pas maître de soi et l’on ne peut pas empêcher ces premiers mouvements qui arrivent; comme, quand on avertit certaines personnes de quelque chose, vous les voyez en même temps changer de visage. Qu’est-ce que cela, Messieurs ? Ce sont ces premiers mouvements de la nature qui s’élèvent et desquels l’homme n’est pas le maître. Et quand ils seraient des saints Paul, ils ne pourraient pas empêcher cela, pource que ce sont des effets de la nature pleine d’amour-propre, et auxquels même il n’y a pas de péché. Mais si, après que cela est passé, l’esprit vient à rentrer en soi-même, oh! dame! c’est alors qu’il pèche, s’il ne réprime cela et ne se détermine au bien ; et c’est en cela que l’on voit la différence de la partie animale et de la chair misérable; car, dites-moi, quelle différence y a-t-il entre une personne sans raison et une bête? 11 n’y en a point.
Or sus, misérable que je suis, j’ai bien sujet de me confondre devant Dieu, et d’autant plus qu’il n’y a péché qui se commette dans la maison, que je n’en sois coupable. Encore aujourd’hui j’ai été si misérable que de m’être laissé aller à quelque complaisance. Je la dirai incontinent... On vient de dire un bon mot : que c’est l’amour-propre qui empêche de recevoir les avertissements comme il faut. Oh! que cela est véritable! « Otez la propre volonté, dit saint Bernard, et il n’y aura plus d’enfer. » Otez cet amour-propre qui ne peut souffrir la moindre chose et qui rend la personne si délicate qu’elle ne peut souffrir la moindre répréhension, qu’elle ne se laisse emporter. Donnons-nous à Dieu tout de bon pour souffrir tous les avertissements qui nous seront donnés.
Et M. Vincent voulant reprendre la suite de cette
•complaisance qu’il a dit ci-devant avoir eue, a dit ceci :
Qu’est-ce que j’ai dit naguère que je dirai? Vous en ressouvenez-vous, M. Aimeras? Ne vous en ressouvenezvous point, Messieurs? Mon Dieu! qu’est-ce que c’est? Personne ne s’en ressouvient-il?
Un frère, se levant, dit : Monsieur, c’est touchant quelque complaisance que vous dites avoir eue aujourd’hui.
— Ah ! vous avez raison ; voilà donc ce qui m’est arrivé. On a accoutumé de lire à l’assemblée des dames de la Charité qui se fait pour P assistance des pauvres des frontières de Champagne et de Picardie, des lettres qui nous sont envoyées par notre frère Jean Parre, qui • est employé à la distribution des aumônes que ces bonnes dames envoient toutes les semaines de delà. Aujourd’hui on a lu quelque lettre qui faisait mention du bien que Dieu fait par ce bon frère, et l’on y est venu à parler d’une compagnie de dames qui sont les plus considérables de la ville de Reims, que ce bon frère a assemblées pour prendre soin des pauvres et des enfants orphelins et nécessiteux de la ville et des environs; et on a ajouté qu’il a fait ensuite la même chose à Saint-Quentin, où les dames ne sont pas encore en si grand nombre qu’à Reims. Or, Madame Talon, étant de retour ici de ces quartiers-là avec Monsieur son fils, qui a été rappelé à l’effet de continuer à exercer sa charge d’avocat général en la cour du parlement de Paris, est venu aujourd’hui à rassemblée, et ayant vu qu’on parlait du bien qui se fait de delà par ce bon frère, elle a pris la parole et a commencé à raconter tout ce qu’elle a vu et entendu de delà, et le bien que ce bon frère y fait et la bénédiction que Dieu donne à ses conduites et entreprises, comme il y a établi ces assemblées de dames dont je viens de parler, pour l’assistance des pauvres, et l’assistance que reçoivent les
mêmes pauvres orphelins, et comme il a pourvu l’assemblée des dames de Reims d’un bon prêtre, chanoine de Reims, qu’il a jugé le plus propre pour la diriger et en prendre soin, afin de l’encourager en ce saint exercice. Or, une de ces dames de l’assemblée d’ici, entendant raconter ceci aujourd’hui par Madame Talon, s’est exclamée et a dit : « Si les frères de la Mission ont tant de grâce pour faire le bien que l’on vient de raconter, que ne feront point les prêtres ! »
Voilà, Messieurs et mes frères; et c’est, misérable que je suis, ce qui a causé en moi cette complaisance que je vous ai dite, à laquelle je me suis laissé aller, au lieu de renvoyer le tout à Dieu, de qui tout bien vient.
Et s’adressant aux frères coadjuteurs, il dit :
Mes frères, vous ne devez pas tirer gloire ni complaisance de ce que je viens de dire que fait notre frère; car voyez-vous, le bon Dieu se sert de qui il lui plaît, d’un méchant homme aussi bien que d’un homme de bien, même jusqu’à faire des miracles, comme quelques-uns tiennent que ht Judas, lequel trahit Notre-Seigneur. Je vous dis ceci, mes frères, afin que vous preniez garde à être soigneux de renvoyer toujours à Dieu toute la gloire du bien que Notre-Seigneur fera pour la Compagnie en général, ou pour un chacun de vous et des sujets qui la composent en particulier. Dieu nous en fasse la grâce à tous, s’il lui plaît!