RÉPÉTITION D’ORAISON DU i5 NOVÉMBRE i
Naufrage du navire qui devait transporter à Madagascar François Herbron, Charles Boussordec et le frère Christophe Delaunay. — Leçons à tirer de cet accident.
M. Vincent donna le signal pour faire approcher de lui la Compagnie, comme pour faire répéter l’oraison à l’ordinaire, et il dit :
Je vous prie d’approcher, non pour répéter l’oraison, cet exercice a eu lieu hier et le jouir d’auparavant, qui était le jour de saint Martin, mais c’est pour vous faire part d’une grâce que Dieu, par sa bonté infinie, vient de faire à quelques-uns de la Compagnie, afin de lui en rendre grâces, et, d'autre part, pour vous dire le désastre qui est arrivé à d’autres personnes. Je reçus hier au soir une lettre que m’écrit M. Boussordec, par laquelle il me mande que le vaisseau qui devait faire voile pour Madagascar et sur lequel ils devaient s’en aller, a péri ; et voici comment. Vous savez le grand vent qu’il ht le
Entretien 160. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 47 v°.
lendemain de la Toussaint dernière, qui était si grand qu’il rompit même une des fenêtres de ce bâtiment et lit tomber une partie de la cheminée du bâtiment neuf de céans. Cette lettre porte que ce vaisseau, comme je vous disais ces jours passés, étant prêt à partir, en fut empêché par le changement de vent qui arriva tout à coup.
Le jour de la Toussaint, Messieurs Herbron et Boussordec dirent la messe dans le vaisseau, qui était à la rade, avec grand’peine, à cause du vent qu’il ht ce jour-là.
Le lendemain, qui était le jour des morts, la tempête augmenta; et pour éviter le péril, on ht descendre le vaisseau vis-à-vis de Saint-Nazaire dans la grande rivière de Nantes. Etant là, ces messieurs, qui avaient grand désir de célébrer ce jour-là et qui peut-être avaient la pensée de leurs parents et amis qui sont peut-être dans le purgatoire et criaient : Miser emirii mei, saltem vos amici mei 1 ; cela ht, avec la dévotion qu’ils pouvaient avoir de célébrer ce jour-là, et le besoin que M. Herbron eut de mettre pied à terre, à ce que porte la lettre, quoiqu’il en soit, cela ht, dis-je, qu’ils prirent résolution de sortir du navire, et ils s’en allèrent à Saint-Nazaire, qui était environ à un quart de lieue de là, pour y dire la messe. Les voilà partis. Ils disent leur messe à Saint-Nazaire. Leur messe dite, ils s’en reviennent pour repasser au navire avec le capitaine du vaisseau, qui avait aussi mis pied à terre. Quand ils furent au bord de la grande rivière de Nantes, où était le vaisseau, ils ne trouvèrent personne qui les voulût mener jusqu’au navire, à cause que la tempete était trop grande, les mariniers n’osant s’exposer par ce temps-là, en sorte que les voilà demeures a terre sans pouvoir passer. Voyant cela et que la tempete conti-
ï. Livre de Job XîX, 21.
nuait tout le jour, ils retournent à Saint-Nazaire, où ils» couchent.
Or, voilà que, la nuit, vers les onze heures, la tempête, redoublant, poussa le navire sur un banc de sable, où il se brisa. Dieu cependant donna l’instinct et la pensée à quelques-uns du navire de faire comme un échafaud ; ce sont des planches, qu’ils lièrent ensemble. Comment cela se fit-il ? Je ne le sais pas encore; et ils se mirent seize ou dix-sept personnes là-dessus à la merci de la mer et à la miséricorde de Dieu. De ces seize ou dix-sept personnes était notre pauvre frère Christophe Delaunay, lequel,, ayant le crucifix à la main, commença à encourager ses compagnons. « Courage ! leur dit-il, ayons une grande foi et confiance en Dieu, espérons en Notre-Seigneur, et il nous tirera de ce danger ! » Et il commença à étendre son manteau, pour servir de voile. Je ne sais pas si les autres n’en avaient pas; quoi qu’il en soit, il étendit le sien, lequel peut-être il donna à tenir d’un bout par un de ceux qui étaient avec lui, et l’autre bout à un autre; et ils arrivèrent à terre de cette façon, Dieu, par sa bonté et particulière protection, les ayant garantis du danger où. ils étaient; et ils sont arrivés à terre tous en vie, excepté un, qui mourut de froid et de la peur qu’il avait eue en ce danger 2.
Que dirons-nous de ceci, Messieurs et mes frères? Rien autre chose sinon que les conduites de Dieu sont incompréhensibles et cachées aux yeux des hommes, qui ne sauraient les comprendre. Quoi ! Seigneur, il semble que vous vouliez établir votre empire dans ces pays de delà, dans les âmes de ces pauvres infidèles, et cepen-
2. En marge : N oda que l’on a dit qu’ils firent bien environ deux lieues en cet état pour se sauver auparavant que d’aborder à terre. Nota, aussi que cela a ete mis sur la Galette de France comme unechose merveilleuse.
fiant voilà que vous permettez que ce qui semblait devoir y contribuer soit ruiné et périsse au port !
Puis, s’adressant à la compagnie, il continue de lui dire :
Non, Messieurs, non, mes frères, que cela 11e vous étonne pas et que ceux à qui sa divine Majesté a donné le désir d’aller en ces pays-là n’en soient point, pour cet accident, découragés, pource que les conduites de Dieu nous sont si cachées que nous 11e les voyons pas. Et cela ne veut pas dire qu’il ne veuille la conversion de ces pauvres gens de delà. Encore bien qu’il ait permis ce désastre, il le fait pour des raisons que nous ne savons pas. Peut-être y avait-il quelques péchés qui se commettaient dans ce vaisseau, que Dieu n’a pas voulu supporter davantage. M. Herbron me manda, il y a quelques quinze jours ou trois semaines, que les désordres y étaient si grands, les jurements, blasphèmes et vilenies qui s’y commettaient si horribles, que cela était pitoyable. Il y en avait plusieurs là dedans que l’on avait pris par force pour les mener de delà. Enfin que savons-nous de la raison de cet accident? Il ne faut pas pour cela en accuser celui-ci ou celui-là ; ce que nous devons faire, ce doit être d’adorer la conduite de Dieu.
Hélas ! pource que cela est arrivé de la sorte, serait-il raisonnable que ceux à qui Dieu avait donné le désir de s’en aller de delà, fissent la poule mouillée maintenant, pource que voilà un vaisseau qui a péri ! Non, je ne veux pas croire qu’il y en ait de cette sorte dans la Compagnie. Voyez-vous, les grands desseins sont toujours traversés par diverses rencontres et difficultés qui ne manquent point d’arriver, Dieu le permettant ainsi. Mais quoi donc! est-ce qu’il ne veut pas que la Compagnie continue cet œuvre, qu’il a commence? Ouida, Messieurs, il veut que la Compagnie le continue.
Et d’où vient donc qu’il ruine ainsi, ce semble, ce qui y pouvait contribuer? Non, non, ne pensez pas cela. Au contraire, ne vous disais-je pas hier, en parlant de l’Eglise, comme quoi tant de Papes même, jusqu’à trente-cinq, ont été martyrisés les uns après les autres? Et pourquoi cela, sinon pour faire voir que ce que Dieu avait une fois résolu devait s’accomplir et que son Eglise subsisterait nonobstant toutes les calamités, nonobstant toutes les persécutions, qui étaient si grandes que les chrétiens n’osaient paraître sur la terre et étaient cachés dans des cavernes, qui d’un côté, qui d’un autre? A voir cela, il semblait que Dieu ne voulait point que son Eglise subsistât; et cependant c’est tout au contraire, car le sang de tant de martyrs que l’on faisait mourir était autant de semences pour servir à l’affermissement de son Eglise.
Voyez-vous, Dieu ne change jamais dans ce qu’il a une fois résolu, quelque chose de contraire qu’il nous semble qu’il arrive; et nous le voyons en Abraham. Dieu avait promis à Abraham qu'il multiplierait sa semence comme les étoiles du ciel. Abraham n’avait qu’un fils, et cependant voilà que Dieu lui commande de le sacrifier, de lui couper la tête, lui de la semence duquel devait prendre naissance la mère de son propre Fils. Abraham n’avait-il pas sujet de dire : a Eh quoi ! Seigneur, vous m’avez promis que ma semence serait multipliée comme les étoiles du ciel, et cependant vous savez que je n’ai qu’un fils, et vous me commandez de le sacrifier ! » Cependant Abraham espère contre toute espérance, se met en devoir de sacrifier son fils; et Dieu, comme je vous viens de dire, qui ne change jamais de résolution dans les desseins qu’il a une fois résolus, arrête le coup.
De meme, mes frères, Dieu veut éprouver notre foi.
notre espérance et notre zèle par cet accident qui vient d'arriver. Dieu veut châtier tout le monde; il envoie le déluge universel pour châtier les horribles péchés qui se commettaient; néanmoins que fait-il? Il donne la pensée à Noé de bâtir une arche, et Noé fut cent ans à la bâtir. Pourquoi pensez-vous que Dieu voulût qu’il fut si longtemps à bâtir cette arche, sinon pour voir si le monde se convertirait, s’il ferait pénitence et s'ils feraient profit de ce que Noé leur disait par la fenêtre de son arche, criant à pleine tête, selon quelques auteurs : « Faites pénitence, demandez pardon à Dieu. » Cela nous fait voir encore comme quoi, quoique Dieu semblât vouloir que tout le monde fût noyé dans les eaux, néanmoins son dessein était autre, ayant voulu que Noé et toute sa famille fussent exempts du naufrage, afin de repeupler le monde et pour que ce qu’il avait résolu de. toute éternité touchant la naissance de son Fils s'accomplît.
Mais ne voyons-nous pas encore que le Père éternel, ayant envoyé son Fils en terre pour être la lumière du monde, ne l’y fit cependant paraître que comme un petit garçon, comme un de ces petits pauvres que vous voyez venir à cette porte ? Eh quoi ! Père éternel, vous avez envoyé votre Fils pour éclairer et enseigner tout le monde, et cependant le voilà qui ne nous paraît rien moins que cela! Mais attendez un peu, et vous verrez le dessein de Dieu; et parce qu’il a résolu de ne pas perdre le monde, ains en a compassion, ce même Fils donnera sa vie pour eux.
Mais, Messieurs et mes frères, si nous considérons, d'autre part, la grâce qu’il a faite à ceux de la Compagnie de les tirer de ce naufrage, ne faut-il pas que vous demeuriez d’accord que Dieu a en sa protection particulière la pauvre, petite et chétive Compagnie ? Et
c’est, Messieurs, ce qui la doit encourager de plus en; plus à se donner à sa divine Majesté de la meilleure* manière qu’il lui sera possible pour parachever son grand œuvre; car hélas! à Madagascar, eh! qui est-ce qui y pensait? Quoi! aurions-nous bien eu la témérité de vouloir de nous-mêmes entreprendre ce grand œuvre, voire même de penser que Dieu se fût adressé à la plus pauvre et chétive Compagnie qui fût dans son Eglise ! Non, Messieurs, non, mes frères, nous n’y pensions pas; et jamais nous n’avons demandé à aller à Madagascar; c’est Monseigneur le nonce du Pape qui nous en parla le premier et nous pria de vouloir fournir quelques prêtres de la Compagnie pour y envoyer, en suite de la prière qui lui en fut faite par quelques-uns de ces messieurs les intéressés et marchands qui y envoyaient, estimant lesdits sieurs qu’ils ne pourraient mieux s’adresser pour avoir des prêtres, tels qu’il les leur fallait en ce pays-là, qu’à Mgr le nonce du Pape, lequel jeta les yeux sur nous; et ainsi voilà comment nous y envoyâmes MM. Nacquart et Gondrée.
Mais n’admirez-vous pas la force de l’esprit de Dieu en ce jeune garçon, notre bon frère Christophe, lui qui est un enfant timide, humble, doux? Oui, c’est le plus humble et le plus doux jeune homme que je connaisse. Le voilà, le crucifix à la main, qui crie à ses compagnons pour les encourager : a Courage ! espérons en la bonté et miséricorde de Dieu, et il nous tirera de ce danger! » Je vous dirai en passant, mes frères, que cela vous doit apprendre que vous ne devez jamais être sans un crucifix. Ce n’est pas lui, mes frères, qui a fait cela, c’est Dieu tout seul, qui agissait par lui, qui a fait cela. Mais, après tout, quand ils seraient morts à la tête de tous ceux qui étaient là, il y a sujet de croire qu’ils eussent été bien heureux de mourir dans le dessein de.
servir Dieu à la tête de leurs ouailles; car tous ces genslà leur étaient commis, pour le spirituel, pendant toute la navigation.
Il me souvient sur cela de ce qui m’a été raconté par plusieurs et diverses fois, il y a quinze ou dix-huit ans, par le père de Mademoiselle Poulaillon, M. Lumague, qui était de Tivoli en Lombardie, où sa femme est morte, que, quand Dieu voulut ruiner cette ville, qui était située sur une côte de montagne, il arriva, quelque temps auparavant, un grand tremblement de terre,, qui faisait remuer cette montagne et déracinait les arbres. Cela donna la pensée à quelques-uns que Dieu était irrité contre cette ville à cause des désordres ou péchés qui s’y commettaient, et, entre autres, à un bon curé du heu, très savant et homme de bien, qui fit sonner la cloche pour appeler les paroissiens. Ils entendent cette cloche; ils viennent à l’église ; ce bon curé monte en chaire, les prêche, les excite à se convertir, à demander pardon à Dieu. Parmi ceux qui étaient à cette prédication il y avait un homme de bien, auquel, pendant cette prédication, Dieu donna la pensée de sortir de la ville et de se retirer pour éviter le danger dont elle était menacée. Il sort, s’en va chez lui, prend en diligence sa femme et ses enfants et, avec eux, tout ce qu’ils avaient de plus précieux; ils sortent et s’en vont. Cet homme, étant un peu loin de la ville, se souvint qu’il avait oublié de fermer sa boutique; il dit à son petit garçon qu’il avait avec lui : « Ecoute, va, retourne fermer ma boutique; j’ai oublié de la fermer. » Ce garçon retourne, et voilà la ville en un instant abîmée; tout est renversé sens dessus dessous.
Ceci, Messieurs et mes frères, nous fait voir comme quoi Dieu a soin des hommes, et que, s’il les punit, ce n’est qu’à la dernière extrémité et après les avoir, par
divers moyens, portés à se convertir à lui, et comme il a un soin particulier pour ceux qui le servent, comme vous voyez qu’il fit à l’égard de cet homme, auquel il commanda, comme il fit autrefois à Loth, lorsqu'il voulut abîmer les villes de Sodome et de Gomorrhe, de sortir de la ville.
Or sus, il faut finir. Il me semble que nous devons faire deux choses : la première, remercier Dieu de la protection qu’il a donnée à nos missionnaires, comme aussi aux autres qu’il a retirés de ce danger; et pour cela, je prie tous les prêtres qui n’ont pas d’obligation, d’offrir le saint sacrifice de la messe à cette intention aujourd’hui.
L’autre chose que nous devons faire, ce me semble, c’est de dire une grand’messe des morts pour le repos des âmes de ceux qui sont noyés, qui sont environ au nombre de six-vingts, entre lesquels est le lieutenant du capitaine et encore une autre personne de marque. A l’exception des seize dont j’ai parlé et des dix-huit qui étaient à terre, tout le reste est mort. Cette messe, C2 sera pour demain, Dieu aidant. Nous y sommes d’autant plus obligés qu'il semblait que Dieu les avait mis sous la conduite des prêtres de la Compagnie, qui les devaient servir en qualité de curés pendant tout le voyage et lorsqu’ils seraient arrivés de delà. Je pense que cela sera bien ainsi, que le remerciement précède.
Nota que j’ai appris aussi d'une personne de la Compagnie que trente-quatre personnes furent sauvées de ce danger, à savoir seize sur ces ais ou tarets dont il est parlé ci-devant, desquelles notre frère Christophe était; et dix-huit qui étaient à terre, parmi lesquelles MM. Herbron et Boussordec, prêtres de la Mission, avec le capitaine du navire; et que tout le reste, au nombre de 130 personnes, périt avec le navire.