SUR LE DEVOIR DE CATÉCHISER LES PAUVRES
La conférence contenait trois points : le premier était de voir si Ton remarquait que la Compagnie s’était relâchée de l’exercice dans lequel elle était depuis le commencement de son institution, de faire le catéchisme aux pauvres, aux enfants et autres personnes que l’on trouve en faisant voyage, ou à la maison, ou aux missions; le second, quels étaient les grands biens qui revenaient de cet exercice de faire le catéchisme; le troisième, des moyens de se rétablir dans cet exercice en cas qu’elle en fût déchue.
M. Vincent, parlant sur ce sujet après plusieurs des plus anciens de la Compagnie, tant frères coadjuteurs que prêtres, dit ceci : Je parlerai comme mes pauvres frères; je ne sais pas bien à présent comment on s’y comporte, pouree que, si je vais en la ville et que j’arrive en quelque maison, il faut monter en la chambre, ou entrer dans la salle; et ainsi vous autres, Messieurs, qui allez en mission et par la campagne, vous le voyez mieux que moi à présent; mais je sais bien comment on faisait au commencement de la Compagnie, et qu’elle était dans la pratique exacte de ne point laisser passer d’occasion d’enseigner un pauvre, quelle ne le fît, si elle voyait qu’il en eût besoin, soit les pretres, soit les clercs qui étaient alors, soit nos frères coadjuteurs, en allant ou venant. S’ils rencontraient quelque pauvre, quelque garçon, quelque bon homme, ils lui parlaient, ils voyaient s’il savait les mystères necessaires à salut; et si l’on remarquait qu’il ne les sut pas,
Entretien 161. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° Si.
on les lui enseignait. Je ne sais si aujourd’hui on est encore bien soigneux d’observer cette sainte pratique; je parle de ceux qui vont aux champs, arrivant dans les hôtelleries, par les chemins. Si cela est, à la bonne heure, il en faut remercier Dieu et lui demander la persévérance pour la même Compagnie; sinon, et si on s’est relâché, il faut demander grâce pour s’en relever.
Pour ce qui est du second point, quels sont les biens qui arrivent de l’exercice de cette sainte pratique, ils sont très grands, comme, au contraire, ceux qui n’y seront pas fidèles seront en danger de commettre de grands maux. Je dis de grands maux, pource que, comme celui qui a déjà parlé a fort bien dit, on peut tuer une personne en deux façons : ou en la frappant et lui donnant le coup de la mort, ou bien en ne lui donnant pas ce qui lui peut soutenir la vie, de façon, voyez-vous, que c’est une grande faute, voyant que le prochain n’a pas l’instruction des mystères nécessaires à salut, de ne les lui pas enseigner lorsqu’on le peut. Et ce qui nous doit encore davantage porter à cela, c’est ce que disent saint Augustin, saint Thomas et saint Athanase, que ceux qui ne sauront pas explicitement les mystères de la Trinité et de l’Incarnation ne seront point sauvés. Voilà leur sentiment. Je sais bien qu’il y a d’autres docteurs qui ne sont pas si rigoureux et qui tiennent le contraire, pource que, disent-ils, il est bien rude de voir qu’un pauvre homme, par exemple, qui aura bien vécu, soit damné faute d’avoir trouvé quelqu’un qui lui enseigne ces mystères. Or, dans le doute, Messieurs et mes frères, ce sera toujours un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons ces pauvres gens, quels qu’ils soient; et nous n’en devons laisser échapper aucune occasion, si faire se peut.
Par la grâce de Dieu, j’en sais quelques-uns dans la
Compagnie qui n’y manquent quasi jamais, si ce n’est qu’ils soient empêchés par quelque chose, je ne sais si à la porte on s’en acquitte bien; il me semble que cela ne va pas si bien que cela allait autrefois; je crains que nos deux frères qui sont à la porte se soient relâchés. Peut-être que cela vient de ce qu’ils sont tous deux nouveaux et qu’ils ne savent pas comment on a coutume d’en user. A la basse-cour, je ne sais si cela s’observe et si le frère qui est là est bien soigneux de voir si nos domestiques sont suffisamment instruits, s’il a bien soin de leur parler en particulier quelquefois touchant cela, imitant Notre-Seigneur lorsqu’il alla s’asseoir sur cette pierre qui était proche le puits, où étant, il commença, pour instruire cette femme, par lui demander de l’eau. « Femme, donne-moi de l’eau », lui dit-il \ Ainsi demander à l’un, puis à l’autre : « Eh bien ! comment sè portent vos chevaux ? Comment va ceci ? Comment va cela ? Comment vous portez-vous ? » Et ainsi commencer par quelque chose semblable pour passer ensuite à notre dessein. Les frères qui sont au jardin, à la cordonnerie, à la couture, de même; et ainsi des autres; afin qu’il n’y ait personne céans qui ne soit suffisamment instruit de toutes les choses qui sont nécessaires pour se sauver ; tantôt les entretenant de la manière de se bien confesser, des conditions de la confession, tantôt de quelqu’autre sujet qui leur soit utile et nécessaire.
Ceux, dit la Sainte Ecriture3, qui enseignent les autres des choses utiles et nécessaires à leur salut, brilleront comme des étoiles dans la vie éternelle. Et voila encore un grand bien qui arrive à ceux qui enseignent
i. Evangile de saint Jean IV, y, .2. Livre de Daniel XII, 3.
aux autres le chemin de leur salut, qui, faute de cela peut-être, ne seraient point sauvés.
Les frères ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l’église; non, cela n’est pas expédient; mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres.
Or sus, voilà l’heure qui sonne, il faut cesser. Je suis bien coupable de oela, pour avoir tant de fois donné sujet d’ennui à la Compagnie, l’arrêtant trop longtemps après l’heure sonnée. On m’a fait la charité de m’avertir de cette faute, misérable que je suis; c’est pourquoi je demande très humblement pardon à Dieu' et à toute la Compagnie du sujet de mortification et de mésédihcation que je lui ai donné en cela et de ce que j’ai laissé passer tant d’occasions sans avoir enseigné tant de personnes, quelquefois de pauvres gens, qui sont venus dans notre chambre; et cependant, misérable que je suis, je ne l’ai pas fait.
Nota qu’à cette même conférence Monsieur Vincent reprit un frère coadjuteur de ce qu’il avait prononcé ce mot « nos messieurs », parlant des prêtres de la Mission d’Annecy, où il avait demeuré, et lui dit qu’il n’usât plus de ces termes-là « nos messieurs » ; aussi deux jours après, à la répétition d’oraison, recommandant aux prières de la Compagnie M. Lucas3, qui est un prêtre de la Compagnie en résidence à Gênes, il le nomma « notre frère Lucas ».