Livre de l’Ecclésiastique XVIII
des abîmes, voyant nos cœurs et pénétrant jusqu’aux plus secrets replis de notre conscience; soit dans sa présence au Saint Sacrement de l’autel : ô Sauveur, me voici, chétif et misérable pécheur, me voici au pied des autels où vous reposez; ô Sauveur, que je ne fasse rien d indigne de cette sainte presence; soit enfin en nousmêmes, nous pénétrant tout entiers et logeant au fond de nos cœurs. Et n’allons pas nous demander s’il y est; qui en doute? Les païens eux-mêmes ont dit :
Est Deus in nobis, sunt et commet cia caeli In nos ; de .< caelo spiritus ille venït.
On ne se questionne pas sur cette vérité. Tu autem in nobis es, Domine. Rien de plus certain. Il est très important de bien faire ce point, de se bien mettre en la présence de Dieu, car de là dépend tout le corps de l’oraison; cela fait, le reste va de soi-même.
Prions Dieu de nous donner sa grâce, afin que nous puissions bien nous entretenir avec sa divine Majesté, reconnaissant que de nous-mêmes nous ne pouvons rien, le conjurant par son grand amour envers nous, par ses mérites infinis, par l’intercession de la sainte Vierge et des saints.
Le sujet est d’une chose sensible ou insensible : si elle est sensible, comme un mystère, il îaut se la représenter et faire attention à toutes ses parties et circonstances; si la chose est insensible, comme si cest une vertu, il faut considérer en quoi elle consiste et quelles sont ses principales propriétés, comme aussi quelles sont ses marques, ses effets, et particulièrement quels sont ses actes et les moyens de la mettie en pratique. Il est bon aussi de rechercher les raisons qui nous portent à embrasser cette vertu, et nous arrêter
aux motifs qui nous touchent davantage. Ils se peuvent tirer des Saintes Ecritures ou bien des saints Pères; et quand quelques passages de leurs écrits nous reviennent en la mémoire sur ce sujet pendant l’oraison, il est bon de les ruminer en son esprit; mais il ne faut pas alors les rechercher, ni même s’appliquer à plusieurs de ces passages ; car à quoi sert d’arrêter sa pensée à un ramas de passages et de raisons, sinon peut-être à éclairer et subtiliser notre entendement ? Ce qui est plutôt vaquer à l’étude que faire oraison. Quand on veut avoir du feu, l’on se sert d’un fusil; on le bat,, et aussitôt que le feu a pris à la matière disposée, on allume de la chandelle; et celui-là se rendrait ridicule qui, ayant allumé sa chandelle, continuerait de battre le fusil. De même, quand une âme est assez éclairée par les considérations, qu’est-il besoin d’en chercher d’autres et de battre et rebattre notre esprit pour multiplier les raisons et les pensées ? Ne voyez-vous pas que c’est perdre le temps et qu’alors il faut s’appliquer à enflammer la volonté et à exciter ses affections par la beauté de la vertu et par la laideur du vice contraire? Ce qui n’est pas malaisé, puisque la volonté suit la lumière de l’entendement et se porte à ce qui lui est proposé comme bon et désirable.
Mais ce n’est pas encore assez : il ne suffit pas d’avoir de bonnes affections, il faut passer plus avant et se porter aux résolutions de travailler tout de bon à l’avenir pour l’acquisition de la vertu, se proposant de la mettre en pratique et d’en faire des actes. C’est ici le point important et le fruit qu’on doit tirer de l’oraison. C’est pourquoi il ne faut pas passer légèrement sur ses résolutions, mais les réitérer et les bien mettre dans son cœur; et même il est bon de prévoir les empêchements qui peuvent survenir, et les moyens
qui peuvent aider pour en venir à cette pratique, et se proposer deviter les uns et d’embrasser les autres.
Or, en cela, il n’est pas nécessaire, ni souvent expédient, d’avoir de grands sentiments de cette vertu que nous voulons embrasser, ni même de désirer d’avoir ces sentiments ; car le désir de se rendre sensibles les vertus, qui sont des qualités purement spirituelles, peut quelquefois nuire et faire peine à l’esprit, et la trop grande application de l’entendement échauffe le cerveau et cause des douleurs de tête; comme aussi les actes de la volonté trop souvent réitérés, ou trop violents, épuisent le cœur et l’affaiblissent. Il faut se modérer en toutes choses, et l’excès n’est jamais louable en quoi que ce puisse être, particulièrement dans l’oraison; il faut agir modérément et suavement et conserver toujours la paix de l’esprit et du cœur.
En finissant, remercions Dieu des lumières et des grâces qu’il nous a accordées pendant l’oraison, et des résolutions qu’il nous a inspirées, et demandons-lui son assistance pour pouvoir mettre au plus tôt en exécution ce que nous nous sommes proposé.
Dieu soit béni i Voilà qui est fait. Or sus, donnonsnous bien tous à cette pratique de l’oraison, puisque c’est par elle que nous viennent tous les biens. Si nous persévérons dans notre vocation, c’est grâce à l’oraison; si nous réussissons dans nos emplois, grâce à Poraison; si nous ne tombons pas dans le péché, grâce à l’oraison; si nous demeurons dans la charité, si nous sommes sauvés, tout cela grâce à Dieu et à l’oraison. Comme Dieu ne refuse rien à l’oraison, aussi il n accorde presque rien sans oraison : Rogate Dominum messis ; non, rien; pas même l’extension de son Evangile et ce qui intéresse le plus sa gloire. Rogate Domi- 7ium messis. Mais, Seigneur, cela vous regarde et vous
appartient. N’importe! Rogate Dominum messis. Demandons donc tout humblement à Dieu qu’il nous fasse entrer dans cette pratique.