Guillaume Desdames, missionnaire en Pologne
de soixante et dix [sept] ,ans4, est encore tout profane, qu’ils se réputent indignes de la condition apostolique où Dieu les a appelés, et qu’ils entrent en confusion de voir leurs frères qui l’exercent si dignement, et qu’ils sont si éloignés de leur esprit et de leur courage.
Mais qu’ont-ils souffert en ce pays-là? La famine? Elle y est. La peste? ils l’ont eue tous deux, et l'un par deux fois. La guerre? Ils sont au milieu des armées et ont passé par les mains des soldats ennemis. Enfin Dieu les a éprouvés par tous les fléaux. Et nous serons ici comme des casaniers sans cœur et sans zèle! Nous verrons les autres s’exposer aux périls pour le service de Dieu, et nous serons aussi timides comme des poules mouillées! O misère! ô chétiveté ! Voilà vingt mille soldats qui s’en vont à la guerre pour y souffrir toutes sortes de maux, où l’un perdra un bras, l’autre une jambe, et plusieurs la vie, pour un peu de vent et pour des espérances fort incertaines; et cependant ils n’ont aucune peur et ne laissent pas d’y courir comme après un trésor. Mais pour gagner le ciel, Messieurs, il n’y a presque personne qui se remue; souvent ceux qui ont entrepris de le conquérir mènent une vie si lâche et si sensuelle, qu’elle est indigne non seulement d’un prêtre et d’un chrétien, mais d’un homme raisonnable; et s’il y en avait parmi nous de semblables, ce ne seraient que des cadavres de missionnaires. Or sus, mon Dieu, soyez à jamais béni et glorifié des grâces que vous faites à ceux qui s’abandonnent à vous; soyez vousmême votre louange d’avoir donné à cette petite Compagnie ces deux hommes de grâce.
Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par
4. Abelly écrit « en l’âge de soixante et dix ans »; le texte original portait certainement « en l’âge de soixante-dix-sept ans ». (Cf. Répétition d’oraison du 3 novembre i656, p. 364.)
toute la terre porter son saint Evangile; et en quelque part qu’il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques jusqu’à ce que son bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nous ébranlent pas; il y va de la gloire du Père éternel et de l’efficacité de la parole et de la passion de son Fils. Le salut des peuples et le nôtre propre sont un bien si grand, qu’il mérite qu’on l’emporte, à quelque prix que ce soit; et n’importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main; nous en serons plus heureux, et la Compagnie n’en sera pas plus pauvre, parce que sanguis martyrum semen est Chrïstianorum. Pour un missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu’il aura laissé à faire.
Que chacun donc se résolve de combattre le monde et ses maximes, de mortifier sa chair et ses passions, de se soumettre aux ordres de Dieu, et de se consumer dans les exercices de notre état et dans P accomplissement de sa volonté, en quelque part du monde qu’il lui plaira. Faisons maintenant tous ensemble cette résolution, mais faisons-la dans l’esprit de Notre-Seigneur, avec une parfaite confiance qu’il nous assistera au besoin. Ne le voulez -vous pas bien, mes frères du séminaire ? Ne le voulez-vous pas bien, mes frères les étudiants? Je ne le demande pas aux prêtres, car sans doute ils y sont tous disposés. Oui, mon Dieu, nous voulons tous répondre aux desseins que vous avez sur nous. C’est ce que nous nous proposons tous en général, et chacun en particulier, moyennant votre sainte grâce; nous n’aurons plus tant d’affection, ni pour la vie, ni pour la santé, ni pour nos aises et divertissements, ni pour un lieu ni pour un autre, ni pour aucune chose du monde qui puisse vous empêcher, ô mon Dieu, de nous faire
cette miséricorde, laquelle nous vous demandons tous les uns pour les autres. Je ne sais, Messieurs, comment je vous ai dit tout ceci ; je n’y avais pas pensé ; mais j'ai été si touché de ce qu’on a dit, et, d’un autre côté, si consolé des grâces que Dieu a faites à nos prêtres de Pologne, que je me suis laissé aller à répandre ainsi en vos cœurs les sentiments du mien.