RÉPÉTITION D’ORAISON DU 25 NOVEMBRE i
Blâme adressé à un missionnaire qui avait parlé de la Compagnie avec éloge. — Raisons d’être humbles et de renvoyer toute louange à Dieu. — Bien faire ce que l’on fait, bien observer la règle et laisser dans la Compagnie une tradition de vertu. - — Quand il rentrait à Paris après ses missions, saint Vincent se reprochait de laisser les âmes à l’abandon. - — Il recommande aux prières Toussaint Bourdaise, missionnaire à Madagascar.
M. Vincent faisant répéter l’oraison à un prêtre du séminaire nouvellement reçu, ledit prêtre, parlant de la Compagnie, la qualifia du nom de sainte C ompagnie y sainte Congrégation. M. Vincent, entendant cela, arrêta le discours de ce bon prêtre et lui dit : Monsieur, quand nous parlons de la Compagnie, nous ne devons point nous servir de ces termes de sainte C ompagnie ou Congr ê gation , ou autres termes équivalents et relevés, mais nous servir de ceux-ci : la C ompagnie, la petite Compagnie , et semblables ; et en cela nous imiterons le F ils de Dieu, qui appelait la Compagnie de ses apôtres et disciples petit troupeau , sa petite C ompagnie h Oh ! que je voudrais qu’il plût à Dieu faire la grâce à cette chetive Compagnie de la bien établir dans l’humilité, faire fond, bâtir sur cette vertu, qu’elle demeure la comme en
Entretien 177. — Manuscrit des répétitions d’oraison, f° 66. i. Evangile de saint Luc XII, 32.
son poste, en son cadre, car, voyez-vous, Messieurs, ne nous trompons pas, si nous n’avons l’humilité, nous n’avons rien. Je ne parle pas seulement de l’humilité extérieure, mais je parle principalement de l’humilité de cœur et de celle qui nous porte à croire véritablement qu’il n’y a nulle personne sur la terre plus chétive et misérable que nous, que la Compagnie de la Mission est la plus chétive de toutes les Compagnies, la plus misérable, et à être bien aises que le monde en parle ainsi. Hélas! Messieurs, vouloir être estimés, qu’est-ce que cela? Vouloir être traités autrement que le Fils de Dieu, n’est-ce pas un orgueil insupportable? Le Fils de Dieu étant sur la terre, que disait-on de lui? Et pour qui a-t-il bien voulu passer dans l’esprit du peuple? Pour un fou, pour un séditieux, pour une bête, pour un pécheur, quoiqu’il ne le fût pas; jusque-là même d’avoir bien voulu souffrir d'être postposé à un Barabbas, à un voleur, à un méchant ! O Sauveur, ô mon Sauveur, ô mon Sauveur, que votre sainte humilité confondra de pécheurs comme moi, misérable, au jour du jugement!
Prenons garde à cela, mes frères ! Vous autres qui allez en mission, vous autres qui parlez en public, prenez garde ! Quelquefois et assez souvent on voit un peuple si touché de ce que l’on a dit; on voit que chacun pleure; il s’en rencontre d’autres qui, poussant plus avant, vont jusqu’à proférer ces paroles : « Bienheureux le ventre qui vous a porté, les mamelles qui vous ont allaité 2. » Nous avons ouï dire de semblables paroles quelquefois. Entendant cela, la nature se satisfait, la vanité s’entendre
et se nourrit, si ce n’est qu’on réprime toutes ces vaines satisfactions, que l’on renonce à la vanité, à soi-même, que l’on cherche purement la gloire de Dieu, pour qui,
2. Evangile de saint Luc XI, 27. En marge : Rapporter ici le pasage en latin.
voyez-vous, nous devons travailler; oui, purement pour la gloire de Dieu et le salut des âmes; car en user au-, trement, c’est se prêcher soi-même et non pas les autres; et une personne qui en use de la sorte, je veux dire qui prêche pour se faire applaudir, se faire donner de l’estime, ahn qu’on la loue, pour faire parler d’elle, que fait cette personne, ce prédicateur? Que fait-elle? Un sacrilège, oui, un sacrilège.
O mon Dieu, ô mon Dieu, faites la grâce à cette pauvre petite Compagnie que pas un des particuliers qui la composent ne tombe dans ce malheur. Voyezvous, Messieurs et mes frères, croyez-moi, nous ne serons jamais propres pour faire l’œuvre de Dieu, que nous n’ayons une profonde humilité, un mépris de nousmêmes. Non, si elle n’est humble et si elle n’a cette pensée et cette croyance qu’elle ne peut rien faire qui vaille, qu’elle est plus propre à tout gâter qu’autrement, la Compagnie de la Mission ne fera jamais grand’chose; mais, lorsqu’elle sera et vivra dans l’esprit que je viens de dire, alors assurez-vous, Messieurs, quelle sera propre à travailler à l’œuvre de Dieu, parce que c’est de tels sujets dont Dieu se sert pour de grandes œuvres.
Les docteurs, expliquant cet évangde d’aujourd’hui, où il est fait mention de dix vierges, dont il y en eut cinq sages et cinq folles, estiment que l’on doit entendre cette parabole des religieux et des communautés qui se sont retirés du monde. Si cela est ainsi, Messieurs, que la moitié des religieux et des communautés se perde, hélas ! que ne devons-nous pas craindre! Misérable, qui suis un vieux pécheur et qui n’ai jamais fait aucun bien sur la terre, que ne dois-je pas craindre! Or sus, Messieurs et mes frères, encourageons-nous, ne perdons point cœur, donnons-nous à Dieu de bonne sorte, renonçant à nous-mêmes, à nos satisfactions, à nos aises et con-
tentements, estimant que nous n’avons point de plusgrand ennemi que nous-mêmes, faisant tout le bien que nous pourrons.
Et ici il y a deux choses à considérer, à savoir non seulement de faire le bien, mais ce bien-là, de le bien faire. Car, voyez-vous, ce n’est point assez de faire le bien, par exemple, donner l’aumône, jeûner, et le reste; cela est bien, mais ce n’est pas encore assez; il faut de plus bien faire cela, en l’esprit de Notre-Seigneur, en la manière que Notre-Seigneur l’a fait sur la terre, et purement pour la gloire de Dieu. Les plantes ne portent point de fruits qui soient plus excellents que leur essence. Nous sommes comme l’essence, tous tant que nous sommes, de ceux qui viendront après nous, lesquels vraisemblablement ne pousseront point leurs fruits, leur perfection plus haut que nous. Si nous avons bien fait, ils feront bien; car, voyez-vous, Messieurs, cela passera de l’un à l’autre : ceux qui demeurent enseignent les autres de la manière dont les premiers se prenaient à la vertu, de l’exactitude aux règles; et ces autres, encore d’autres qui viendront après eux; et cela, aidés, de la grâce de Dieu, qui leur a été méritée par les premiers, oui, méritée par les premiers. D’où vient que nous voyons dans le monde certaines familles qui vivent si bien en la crainte de Dieu? J’en ai une entre autres dans, l'esprit, dont j’ai connu le grand-père et le père, qui tous étaient fort gens de bien; et encore aujourd’hui je connais les enfants, qui font de même. D’où vient cela? C'est que leurs pères ont mérité de Dieu cette grâce, par leur bonne et sainte vie, à leurs enfants, selon la promesse de Dieu même, qu’il récompensera la vertu et la bonne et sainte vie des pères en leurs enfants jusqu’à la millième génération.
Regardons de l’autre côté. Il se voit des personnes*
un mari et une femme, qui sont gens de bien et qui vivent bien; et néanmoins tout leur fond entre les mains; ils ne réussissent à rien. Et d’où vient cela? C’est que la punition de Dieu qu’ont méritée leurs parents pour quelque grande faute qu’ils ont commise, passe en leurs enfants, selon qu’il est écrit, que Dieu châtiera le pécheur dans les siens jusqu’à la septième génération3;, et quoique cela s’entende principalement des biens temporels, néanmoins nous le. pouvons prendre aussi pour les biens spirituels. De sorte que, si nous faisons bien, si nous gardons bien exactement nos règles, si nous pratiquons bien toutes les vertus convenables à un vrai missionnaire, nous mériterons de. Dieu cette grâce à nos enfants, c’est-à-dire à ceux qui viendront après nous, lesquels feront bien. Et si nous faisons mal, il est bien à craindre qu’ils ne fassent de même, et encore pis, parce que la nature entraîne toujours après soi et porte sans cesse au mal. Et puis l’on dira de la Compagnie ce qu’on dit communément dans le monde : « Ils s’en vont, ces gens-là s’en vont, c’est-à-dire ils déchoient. » Voyez-vous, nous nous pouvons considérer comme les pères. La Compagnie est encore dans son berceau; elle ne fait que naître; il y a environ vingt-cinq ou trente ans qu’elle a commencé à naître. Qu?est-ce que cela? N’est-ce pas être encore dans son berceau? Et ceux qui seront après nous dans trois ou quatre cents ans nous regarderont comme leurs pères. Ceux mêmes qui ne font que venir sont réputés premiers. Ceux qui sont dans les premières années sont considérés comme les premiers pères. Quand vous autres, Messieurs, voulez appuyer quelque passage qui est dans quelque Père des premiers siècles, vous dites : « Ce passage est rapporté par un tel