‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 2)Chapitre 35 sur 280 · SUR LA CONVERSION D’UN HÉRÉTIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA CONVERSION D’UN HÉRÉTIQUE

Saint Vincent fit un jour à sa communauté le récit de la conversion d’un hérétique, qu’il avait gagné lui-même à la vraie foi. Avant de se rendre, le huguenot pria le saint de lui résoudre une objection : « Monsieur, vous m’avez dit que l’Eglise de Rome est conduite du Saint- Esprit, mais c’est ce que je ne puis croire, parce que, d’un côté, l’on voit les catholiques de la campagne abandonnés à des pasteurs vicieux et ignorants, sans être instruits de leurs devoirs, sans que la plupart sachent seulement ce que c’est que la religion chrétienne; et, d’un autre, l’on voit les villes pleines de prêtres et de moines qui ne font rien; et peut-être que dans Paris il s’en trouverait dix mille, qui laissent cependant ces pauvres gens des champs dans cette ignorance épouvantable par laquelle ils se perdent. Et vous voudriez me persuader que cela soit conduit du Saint-Esprit! Je ne le croirai jamais. »

Très impressionné par cette objection, le saint ré-

i., Abelly attribue cet heureux résultat aux prières de saint Vincent et à l’acte de charité qu’il fît en s’offrant à Dieu pour être tenté à la place du docteur. Le saint subit, en effet, un rude assaut contre sa foi; de cette lutte intérieure, qui dura trois ou quatre ans, il sortit plus affermi.

Entretien 21. — Abelly, of. cit ., 1. I, chap. xm, p. 54 et suiv.

pondit à l’hérétique « qu’il était mal informé de ce dont il parlait; qu’il y avait en beaucoup de paroisses de bons curés et de bons vicaires; qu’entre les ecclésiastiques et les religieux qui abondent dans les villes, il y en avait plusieurs qui allaient catéchiser et prêcher à la campagne; que d’autres étaient appliqués à prier Dieu et à chanter ses louanges de jour et de nuit; que d’autres servaient utilement le public par les livres qu’ils composent, par la doctrine qu’ils enseignent et par les sacrements qu’ils administrent; et que, s’il y en avait quelques-uns inutiles et qui ne s’acquittaient pas comme ils devaient de leurs obligations, c’étaient des hommes particuliers sujets à faillir et qui ne sont pas l’Eglise; que, lorsqu’on dit que l’Eglise est conduite du Saint-Esprit, cela s’entend en général, lorsqu’elle est assemblée dans les conciles, et encore en particulier, quand les fidèles suivent les lumières de la foi et les règles de la justice chrétienne; mais, quant à ceux qui s’en éloignent, ils résistent au Saint-Esprit, et, bien qu’ils soient membres de l’Eglise, ils sont néanmoins de ceux qui vivent selon la chair, comme parle saint Paul, et qui mourront. »

L’hérétique ne fut pas convaincu. L’année suivante, Vincent de Paul revint à Montmirail avec M. Féron, alors bachelier en théologie, depuis docteur de Sorbonne et archidiacre de Chartres, M. Duchesne, docteur à la même faculté et archidiacre de Beauvais, et quelques prêtres et religieux de ses amis; il venait donner la mission en ce lieu et dans les villages environnants. L’hérétique eut la curiosité d’assister aux prédications et aux catéchismes ; il vit le soin qu’on prenait d’instruire ceux qui étaient dans l’ignorance des vérités nécessaires à leur salut, la charité avec laquelle on s’accommodait à la faiblesse et lenteur d’esprit des plus grossiers, et les effets merveilleux que le zèle des mis-

sionnaires opérait dans le cœur des plus grands pécheurs. Emu jusqu’aux larmes, il vint trouver le saint et lui dit : « C’est maintenant que je vois que le Saint- Esprit conduit l’Eglise romaine, puisqu’on y prend soin de l’instruction et du salut des pauvres villageois; je suis prêt d’y entrer quand il vous plaira de m’y recevoir. » — - (( Ne vous reste-t-il plus aucune difficulté? » lui demanda saint Vincent. — « Non, répondit l’hérétique désabusé, je crois tout ce que vous m avez dit et je suis disposé à renoncer publiquement à toutes mes erreurs. »

Le saint l’interrogea, et, après s’être assuré que le nouveau converti connaissait bien les points essentiels de la doctrine catholique, il l’informa qu’il recevrait son abjuration et l’absoudrait de l’hérésie, le dimanche suivant, dans l’église de Marchais, près de Montmirail, où se faisait alors la mission. Ce jour-là, à l’issue de la prédication du matin, Vincent de Paul appela le converti tout haut par son nom et lui demanda publiquement s’il était toujours dans la disposition d’abjurer ses erreurs. Après avoir répondu par l’affirmative, l’ancien calviniste ajouta, montrant dans l’église une statue de la sainte Vierge grossièrement sculptée1 : « Je ne saurais croire qu’il y ait quelque puissance en cette pierre. » A quoi le saint répartit « que l’Eglise n’enseignait pas qu’il y eût aucune vertu dans ces images matérielles, si ce n’est quand il plaît à Dieu la leur communiquer, comme il le peut faire et comme il l’a fait autrefois à la verge de Moïse, qui faisait tant de miracles; ce que les enfants mêmes lui pourraient expliquer ». Eàdessus, s’adressant à un des plus instruits, il lui de-

i. On peut voir à la maison-mère des prêtres de la Mission, dans la salle des reliques, une tête de Vierge du xive siècle; ce serait, croit-on, la tête de la statue dont il est ici question. (Cf. A. Loth, Saint Vincent de Paul et sa mission sociale , Paris, 1880, in-40, p. 21 3.)

manda ce qu’enseignait l’Eglise sur les saintes images. L’enfant répondit « qu’il était bon d’en avoir et leur rendre l’honneur qui leur est dû, non à cause de la matière dont elles sont faites, mais parce qu’elles nous représentent Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa glorieuse Mère et les autres saints du Paradis, qui, ayant triomphé du monde, nous invitent, par ces figures muettes, de les suivre en leur foi et en leurs bonnes œuvres ».

C’était fort bien répondu. Le saint répéta les paroles de l’enfant et fit avouer à son interlocuteur qu’elles résolvaient pleinement la difficulté proposée. Il remit à un autre jour la cérémonie de l’abjuration pour donner à la foi du nouveau converti le temps de s’affermir. Elle s’affermit en effet, et si bien qu’après la profession publique du catholicisme rien ne put l’ébranler. « Oh ! quel bonheur à nous missionnaires, ajoutait saint Vincent après ce récit, de vérifier la conduite du Saint-Esprit sur son Eglise, en travaillant, comme nous faisons, à l'instruction et sanctification des pauvres ! »

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