SUR LES VERTUS DE LOUISE DE MARILLAC
Monsieur notre très honoré Père, après avoir récité le Vent Sancte, dit :
Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est de feu Mademoiselle Le Gras, votre chère Mère, comme vous l’avez vue et eue parmi vous. Vous êtes obligées de suivre ses exemples ; si vous désirez être bonnes Filles de la Charité, vous êtes obligées de jeter les yeux sur ses vertus. Ah ! mon Dieu ! à quoi sommesnous obligés ! Nous avons vu ce beau tableau devant nous; il est maintenant là-haut. Il reste maintenant à faire un modèle; et pour le faire, il en faut pren-
Entretien 119. — Recueil écrit de la main de sœur Marguerite Chétif, p. 635 et s-uiv. (Arch. des Filles de la Charité.)
dre connaissance. Et pource que Dieu a inspiré à la Compagnie de s’entretenir des vertus des sœurs défuntes, comme l'on a fait jusques à présent avec si grande bénédiction qu 'après les entretiens vous êtes restées tout édifiées de voir des filles à qui Dieu a fait tant de grâces, leur donnant une si grande humilité, charité, don d’oraison et tant d’autres vertus, et que vous avez eu sujet de louer des exemples qu’elles vous ont laissés et que vous devez imiter; cela étant, à combien plus forte raison devons-nous jeter les yeux sur celle qui est votre mère, parce quelle vous a engendrées! Vous ne vous êtes pas faites, mes sœurs, c’est elle qui vous a faites et engendrées en Notre-Seigneur.
Le premier point de cet entretien, mes sœurs, est des raisons que nous avons de nous entretenir des vertus de nos sœurs qui sont allées à Dieu et particulièrement de Mademoiselle Le Gras, votre chère Mère; le deuxième point, des vertus que vous avez remarquées en elles ; le troisième point, de la vertu que vous vous êtes proposé d’imiter.
Nous ne parlerons pas aujourd’hui du premier point; cela serait trop long. Dieu nous fasse la grâce de bien faire cet entretien !
Puis Monsieur notre très honoré Père, commençant à interroger une sœur, dit :
Ma sœur, dites-nous, je vous prie, quelles vertus avezvous remarquées ?
— Mon Père, Mademoiselle Le Gras avait une grande présence de Dieu en toutes ses actions et elle élevait toujours son esprit à Dieu avant que de donner un avertissement à une sœur. Elle voulait bien savoir les choses au vrai avant que d’avertir quelqu’une. Et au lieu d’exagérer les choses, elle excusait toujours celle de qui l’on parlait.
— • Vous dites vrai, ma hile, elle faisait cela excellem-
ment bien. Elle excusait toujours; ce qui est une grande leçon et à vous et à moi de ne point exagérer jamais, mais d’excuser toujours notre prochain.
— Mon Père, elle faisait voir que c’était par charité quelle nous reprenait de nos fautes, se jugeant ellemême coupable du mal que la Compagnie faisait. Elle disait souvent que c’étaient ses péchés qui en étaient la cause.
— - Dieu vous bénisse, ma fille! Et vous, ma sœur?
— - Mon Père, j’ai remarqué en feu Mademoiselle Le Gras une grande humilité et l’ai vue, un jour du vendredi saint, baiser les pieds de toutes les sœurs avec de grands sentiments d’humilité et laver la vaisselle.
S’il lui arrivait de reprendre une sœur aigrement, elle lui faisait voir que c’était pour son bien qu’elle en usait de la sorte.
Elle nous enseignait aussi de nous beaucoup supporter l’une l’autre et nous montrait elle-même l’exemple en nous supportant avec grande charité.
— Et vous, ma sœur?
— Mon Père, j’ai remarqué en ses lettres un style de grande humilité. Alors que bien des fois j’aurais mérité d’être reprise, elle prenait la faute sur elle et parlait avec grande douceur. Elle avait aussi beaucoup de compassion pour les infirmes.
Elle avait toujours l’esprit occupé de Dieu, comme il a été déjà dit.
Elle avait grande charité pour les sœurs et avait peur de les fâcher. Elle faisait son possible pour ne mécontenter personne et excusait toujours les absentes. Cela n’empêchait pas qu’elle ne reprit des fautes, mais c était toujours avec grande adresse et douceur.
Elle recommandait toujours que 1 on eut bien soin de^ pauvres et tenait pour fait a elle-meme le service qu on leur rendait. Elle conseillait souvent par ses lettres d’ob-
server les règles et de vivre en grande union l’une avec r autre.
— Et vous, ma fille?
~ J ai relïlarqué, mon Père, que tout ce que nos sœurs ont dit est très vrai. De plus, elle avait une patience de sainte, une grande charité, une humilité admirable. Un jour que j allais avec elle et que, sans m'en apercevoir, je marchais devant, sitôt que je le remarquai, je lui témoignai en être fâchée. Elle me dit : « Hélas! ma sœur, je suis bien plus méchante que vous. )>
— - Et vous, ma sœur?
J’ai remarqué une grande humilité en toutes ses paroles. Elle disait souvent que c était elle qui était cause de toutes les fautes de la Compagnie. Un jour, elle se trouva obligée de parler à un ecclésiastique un peu rudement. Néanmoins elle en eut tant de peine qu’elle lui en demanda pardon à genoux, les larmes aux yeux, avant que de sortir.
Elle disait que ses infirmités étaient causées par ses péchés.
Sitôt quelle était seule, elle était toujours en oraison. Aussitôt qu on 1 abordait, elle avait un visage gai et ne témoignait jamais qu’elle se trouvât importunée, quoiqu’il rallût quitter ses prières. Quelquefois un grand nombre de sœurs lui parlait en même temps de différentes affaires. Elle répondait à toutes avec une grande tranquillité d’esprit, sans les presser de la laisser en repos.
Quoique quelquefois elle fût bien mal, elle n’en tenait aucun compte. Souvent elle était fatiguée de trop parlei , mais elle ne voulait pas que les sœurs s’en retournassent avec quelque peine, faute de l’avoir entretenue, encore bien qu elle fût malade. Si elle ne leur pouvait parler, elle leur montrait un visage plein de bon accueil et d affection. Toujours, dans ses maladies, elle faisait paraître un visage gai et content.
Rile avait une grande tendresse et dévotion à la sainte communion; elle y versait tant de larmes que quelquefois la nappe en était toute mouillée.
je lui ai ouï dire qu elle aimait beaucoup toutes nos sœurs et qu elle désirait que nous fussions toutes parfaites comme notre patron Jésus-Christ.
Elle a fait quelquefois pénitence pour les fautes de nos sœurs.
Elle avait une grande charité pour les pauvres. Un jouir, elle nous vint voir, comme nous étions malades, deux ou trois sœurs, à Bicêtre. Quand nous l’eûmes vue, il nous semblait que nous étions guéries. Nous lui dîmes qu’elle nous avait guéries; elle dit que c’était Dieu.
Un jour, dans sa dernière maladie, je lui demandai ce qu’elle demanderait à Dieu pour moi et pour toutes nos sœurs. Elle me dit qu’elle le priait de nous faire la grâce de vivre en vraies Filles de la Charité, dans une grande union et charité, ainsi qu’il désire de nous, et que celles qui feraient cela auraient grande récompense, et celles qui ne le feraient pas... Elle n’acheva point. Elle me dit bien d’autres choses ; mais, comme je ne suis pas dans la pratique, je ne le puis dire. J’en demande, mon Père, très humblement pardon à Dieu.
— Dieu vous bénisse, ma hile, de l’acte d’humilité que vous venez de faire! Ah! mes sœurs, quel tableau Dieu met devant vos yeux et que vous peignez vous-mêmes ! Oui, c’est un tableau que nous avons et que vous devez regarder comme un prototype qui vous doit animer à faire de même, à acquérir cette humilité, cette charité, ce support, cette fermeté en toutes ses conduites, à vous ressouvenir comme, en toutes choses, elle tendait, en la sienne, à conformer ses actions à celles de Netre-Seigneur. Elle faisait ce que dit saint Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi. » Ainsi elle tâchait de se rendre semblable à son Maître par l’imitation de ses
vertus. Et c’est ce que l'on a vu en cette bonne âme, qui s'est formée sur les vertus de Notre-Seignenr. C’est donc ce tableau, mes sœurs, que vous devez regarder, tableau d’humilité, de charité, de douceur, de patience en ses infirmités. Voyez quel tableau! Et comment en usezvous, mes chères sœurs? C'est en tâchant de former votre vie suir la sienne.
Beau tableau, ô mon Dieu : cette humilité, la foi, la prudence, ce bon jugement et toujours le souci de conformer ses actions à celles de Notre-Seigneur ! O mes sœurs, c’est à vous à conformer vos actions aux siennes et à l’imiiter en toutes choses, particulièrement en la modestie. Celle vertu, paraît, par la grâce de Dieu, en une bonne partie, comme l’abstinence. Mes filles, il faut prendre garde que cela ne disparaisse, et particulièrement la modestie. J’ose bien dire, mes sœurs, que làdessus on commence à se. relâcher. Il ne paraît plus cette modestie, ce silence, cette récollection. Mais, par la grâce de Dieu, c’est en peu. Au contraire, il ne paraît point de déchet dans les vraies Filles de la Charité, qui sont à édification à tout le monde. Combien de personnes de condition m’ont dit que rien ne les édifie tant que les F îlles de la Charité !
La modestie donc, mes filles ! Entrez en la vie intérieure par la recherche de cette vertu. O mes sœurs, vous ressouvenez-vous, par les entretiens que nous avons faits de nos sœurs défuntes, combien cette vertu a paru en plusieurs, qui ont été à si grande édification à tout le monde, et comme nous avons dit que ces filles-là marchaient en la présence de Dieu et étaient dans la pratique de l’humilité, de la charité, de la douceur, du zèle pour le service des pauvres et de tant d’autres vertus? Cela se pratiquait en elles en sorte que l'on aurait peine d’en trouver davantage en la vie de plusieurs saints.
Mes filles, c’est à quoi il se faut habituer. Celle qui ne
fait pas cela, mais fait tout le contraire, une fille qui porte le nom d’amour de Dieu et se contente de cela sans se soucier de la vie intérieure, se laisse emporter au courant de ses passions. Mes filles, quelle douleur aurezvous de voir des filles qui portent le nom de Filles de la Charité et ne le sont pas d’effet!
Travaillez surtout, mes sœurs, à la sainte modestie. Il y en a de deux sortes. La première regarde la composition du corps. La modestie extérieure consiste en ce qu’il faut faire ses actions tout posément, bonnement, que les yeux ne soient point vagabonds, que les oreilles ne soient point attentives à écouter les défauts du prochain. O mes sœurs, où va la médisance? Cela est bien dangereux.
La deuxième regarde la modestie intérieure, qui consiste à avoir son intérieur, volonté, mémoire et entendement, occupé de Dieu.
Mais que ferez-vous pour acquérir cette vertu? Vous travaillerez à ôter de vous tout ce qui déplaît a Dieu ; et pour vous aider à cela, vous lirez quelque bon livre, vous vous tiendrez en la présence de Dieu. Cela vous éloignera des occasions, et Dieu vous fera la grâce de vous défaire de vos mauvaises habitudes.
Cela fera que votre petite Compagnie, que Dieu a instituée, qu’il a tirée de la masse corrompue au monde pour en être servi, lui plaira. De chaque Fille de la Charité on dira qu’on ne saurait approchei d elle, que l’on ne sente de la dévotion. La fille modeste en attirera d’autres, car rien ne gagne tant le cœur que la modestie. Ainsi la Compagnie fera un progrès merveilleux, et vous vivrez de la vie de Dieu.
La modestie donc, mes filles, surtout, et le zèle de travailler toute sa vie à se rendre vertueuse. Evitez de parler mal les unes des autres. Si vous tombez dans ce defaut en la maison de votre mère Mademoiselle Le Gras,