SUR LA FIN DE LA COMPAGNIE
(Règles Communes, art. i, 2, 3.)
Mes sœurs, nous ne faisons point aujourd’hui notre conférence à l’accoutumée. Dans les autres, vous avez coutume de dire vos pensées; dans celle-ci, je vous expliquerai les règles. Dans la dernière, je vous expliquai celles qui regardent la supérieure et les offfcières, et je vous dis en général ce qui regarde toutes les sœurs. Nous commencerons aujourd’hui à expliquer ce qui concerne en général toute la Compagnie et chaque sœur en particulier. Ce que nous ne dîmes la dernière fois
Entretien 71. — Ms. SV 3, p. 79 et suiv.
qu’à l’égard des ofEcières, nous le dirons pour toutes les sœurs, de sorte qu’entendant cela, chacune verra clairement ce qui la regarde et pourra dire : « Voilà qui est pour moi. » C’est pour cette raison que ces règles que vous allez entendre sont appelées Réglés com¬
munes, parce que toutes les doivent garder, en quelque lieu quelles soient, non seulement à Paris, mais aux hôpitaux, aux champs, aux paroisses et enfin partout. Aux Forçats, au Nom-de- Jésus, aux pauvres Insensés, aux Enfants, partout on doit observer ces règles-ci. La meme chose se fait en toutes les Compagnies : elles ont, comme’ vous, leurs règles communes et particulières.
Règles communes que les Filles de la Charité doivent garder. « Elles penseront souvent que la fin principale pour laquelle Dieu les a appelées et assemblées
est pour honorer Notre- Seigneur Jésus-Christ, Æui patron. » Voiici donc ce que dit la règle, ou, pour mieux dire, Notre-Seigne'uir Jésus-Christ par elle : « Elles penseront souvent que la En pour laquelle Dieu les a appelées est pour honorer Notre- Seigneur. » Mes chères sœurs, ce -~>ont les pensees qui doivent occuper votre esprit, que celles de' vos règles. Tout ainsi qu’on prend plaiSir a considérer un beau jardin rempli de toutes sortes de fleurs, de meme vous devez penser souvent avec plaisir à vos règles, qui sont autant de belles fleurs
C aT1S le Jardln de Notre- Seigneur, votre Epoux, lequel vous invite à les cueillir; ce qui se fait par la pensée.
ar, comme une personne qui se délecte à penser et consi érer les fleurs et les fruits d’un jardin, les transere en funmême, ainsi, mes chères sœurs, les Filles * auté qui prendront plaisir aux pensées de leurs
réglés, se pareront d’autant de belles fleurs, qui les ren- •u agréa les a Notre- Seigneur; et de plus, cela fera
exeril " “ P°Wt à les garder. Par
P ’ qUand 0n s’éveille k matin, on va parler à
Dieu à l’oraison : « Oh ! quel bonheur de s’entretenir avec un Dieu qui nous aime tant ! » S’arrêtant dans ces pensées, on se lèvera promptement et avec joie.
Quand vous servez les malades, vous devez encore vous souvenir que c’est Notre-Seigneur que ce pauvre vous représente. Etant les unes avec les autres, vos entretiens doivent être des vertus de nos sœurs, qui ont tant aimé leurs règles, et des choses qui peuvent vous aider à vous avancer à la perfection de votre vocation, surtout de vos règles. Je vous recommande de vous en occuper l’esprit, de les bien retenir, d’autant que cela vous est nécessaire pour acquérir les vertus propres à la fin principale pour laquelle votre Compagnie a été établie. C’est où vous devez continuellement aspirer, mes chères sœurs. C’est pour cela que vous vous êtes données à Dieu, et ainsi vous devez vous servir des moyens qui peuvent vous aider à arriver où vous prétendez. La seule chose nécessaire, c’est de penser souvent à la fin pour laquelle la Compagnie a été instituée, et à l’intention pour laquelle chacune de vous autres y est venue. Or, il faut que vous sachiez qu’entre toutes les Compagnies qui servent Dieu plus particulièrement, chacune a sa fin particulière, comme, dans une république, chaque profession a son office particulier, les tailleurs, boulangers, cordonniers, etc. Il en est ainsi des Compagnies dédiées à Dieu.
Les Chartreux ont pour fin principale une grande solitude : ils sont cachés aux yeux du monde, de sorte qu’on ne les voit point; ils sont dans une continuelle prison, pour l’amour de Notre-Seigneur. Les Capucins ont pour leur fin la pauvreté, qu’ils pratiquent en leurs habits, chaussures, etc. Ils ont pensé qu’ils pouvaient honorer la pauvreté de Notre-Seigneur, embrassant cet état de vie pauvre, comme, en effet, elle lui est fort agréable, puisqu’il est venu du ciel en terre pour se
faire pauvre. Comment l’ aurait-il embrassée et tant recommandée à la sainte Vierge et à saint Joseph, si elle ne lui était agréable î Les Carmélites, qui sont fort austères, ont pour fin une grande mortification. Elles vont pieds nus, si c-e n'est qu’elles portent quelquefois des sandales en France. Je ne sais pas bien comme elles sont ici ; mais, en Espagne, elles ne 'portent ni bas, ni souliers; elles sont pieds et jambes nus, couchées sur un peu de paille ou de foin, nonobstant la rigueur de l’hiver. Ces filles, qui sont de condition, nouvellement sorties du monde, se réduisent à cela; pourquoi, mes sœurs? Pour plaire à un Dieu, pour faire pénitence, pour prier pour l’Eglise.. Les filles de l’Hôtel-Dieu, je vous en ai déjà parlé, ont pour fin principale de travailler a leur salut propre et à celui des pauvres malades à 1 hôpital. Celles de la place Royale ont pour fin principale d assister les pauvres femmes malades qu’elles reçoivent, et non les hommes; et parce que ce sont leurs règles, elles croient faire leur salut en les observant.
Mais vous,, mes chères sœurs, vous vous êtes données principalement à Dieu pour vivre en bonnes chrétiennes, pour être bonnes Filles de la Chanté, pour travailler aux vertus propres à votre fin, pour assister les pauvres malades, non en une maison seulement, comme celles e 1 Hôtel-Dieu, mais partout, comme faisait Notre- Seigneur,- qui n’avait point d’ acceptation; car il assistait tous ceux qui avaient recours à lui. C’est ce que nos sa un ont commencé à l’égard des malades, les assistant ec tant de soin, et Dieu, voyant qu’elles le faisaient si soigneusement, les allant chercher dans leur maison, comme faisait Notre-Seigneur le plus souvent, a dit : es i,es me plaisent; elles se sont bien acquittées oniP 01 » je 'eux leur en donner un second. »
„ CS!’ mCS Sœurs> ces Pauvres enfants abandonnés, qui n avaient personne qui prissent soin d’eux; et
Notre- Seigneur s’est voulu servir de la Compagnie pour en avoir soin; dont je rends grâces à sa bonté.
Comme il a donc vu que vous aviez embrasse cela avec tant de charité, il a dit : « Je veux encore leur donner un autre emploi. » Oui, mes sœurs, c’est Dieu qui vous l’a donné, sans que vous y eussiez pensé, ni Mademoiselle Le Gras, non plus que moi; car c’est ainsi que les œuvres de Dieu se font, sans que les hommes y pensent. Lorsqu’une œuvre n’a point d’auteur, on doit dire que c’est Dieu qui l’a faite. Mais quel est cet emploi? C’est l’assistance des pauvres criminels ou forçats. Ah ! mes sœurs, quel bonheur de servir ces pauvres forçats, abandonnés entre les mains des personnes qui n’en ont point de pitié! Je les ai vus, ces pauvres gens, traités comme des bêtes; ce qui a fait que Dieu a été touché de compassion. Ils lui ont fait pitié; en suite de quoi sa bonté a fait deux choses en leur faveur : premièrement, il leur a fait acheter une maison; secondement, il a voulu disposer les choses de telle sorte qu’ils fussent servis par ses propres hiles, puisque dire' une Fille de la Charité , c’est dire une fille de Dieu.
Il a encore voulu donner un autre emploi à ces hiles, qui est d’assister les pauvres malades, les pauvres vieilles gens du Nom-de- Jésus et ces pauvres gens qui ont perdu l’esprit. Oui, mes sœurs, c’est Dieu même qui a voulu se servir des Filles de la Charité pour avoir soin de ces pauvres insensés. Oh ! quel bonheur à toutes vous autres! Mais que c’est une grande faveur, pour celles qui y sont employées, d’avoir un si beau moyen de rendre service à Dieu et à Notre-Seigneur son Fils!
Il faut, mes sœurs, que vous sachiez que’ Notre-Seigneur a voulu éprouver en sa propre personne toutes les misères imaginables. Le terme de l’Ecriture est qu’il a voulu passer pour scandale aux juifs et folie aux gen-
tils 1 pour vous montrer que vous pouvez le servir en tous les pauvres affligés. C’est pourquoi il a voulu entrer en cet état, pour le sanctifier comme tous les autres. Il faut que vous sachiez qu’il est dans ces pauvres dénués d’esprit comme dans tous les autres. C’est dans cette -croyance que vous devez leur rendre service, et, quand vous les allez voir, vous réjouir et dire en vous-mêmes : « Je m’en vais à ces pauvres pour honorer en leurs personnes la personne de Notre- Seigneur ; je m’en vais voir en eux la sagesse incarnée de Dieu, qui a voulu passer pour tel, ne l’étant pas en effet. » Or donc, mes filles, jusqu’à présent vos fins ont été de faire ce que nous venons de dire. Nous ne savons pas si vous vieillirez assez pour voir que Dieu donne de nouveaux emplois à la Compagnie; mais nous savons bien que, si vous vivez conformément à la fin que Notre'-Seigneur demande de vous, si vous vous acquittez comme il faut de vos obligations, tant pour le service des pauvres que pour vos règles, si vous faites bien, comme j’espère que vous allez commencer, oh ! Dieu bénira de plus en plus vos exercices et vous conservera; mais il faut lui être' fidèle pour se rendre digne de cela.
La fin donc à laquelle vous devez tendre, est d’ honorer Notre-Seigneur Jésus-Christ, le servant dans les pauvres, dans les enfants pour honorer son enfance, dans les pauvres nécessiteux, comme au Nom-de- Jésus, et comme ce^ pauvres gens que vous avez assistés lorsqu ils \enaient se réfugier à Paris à cause des guerres.
oiLi comme il faut que vous soyez prêtes à servir les pauvres partout où l’on vous enverra : dans les armées,
un \ous a\ez lait quand vous y avez été appelées, aux pauvres criminels et généralement en tous les en- < roits ' xous pourrez assister les pauvres, puisque c’est
dernière épitre aux Corinthiens T, 23.
votre fin. Et pour cela, mes chères sœurs, il faut souvent vous demander, à h exemple de saint Bernard, pourquoi vous êtes entrées dans la Compagnie. Ce grand saint se disait à lui-même : « Bernard, Bernard, pour quoi faire es-tu entré en religion ? Est-ce pour faire ta volonté, vivre à ta liberté? Point du tout. » Et lorsqu’il sentait quelque répugnance, il se faisait cette même demande, à laquelle il répondait : « Tu t’es donné à Dieu pour vivre en bon religieux, pour renoncer à tes propres satisfactions et pour faire tout ce que Dieu demande de toi dans la religion. »
Mes chères coeurs, vous devez vous demander pareillement : « Pourquoi Dieu a-t-il institué la Compagnie de la Charité? Pourquoi m’a-t-il appelée ici? » et puis vous répondre : « Pour honorer Notre- Seigneur et lui rendre service dans les pauvres et faire tout ce à quoi il a décidé de m’employer. » Voilà comme vous devez vous exciter à travailler à vos emplois. N’êtes-vous pas bien heureuses, mes sœurs, que Notre- Seigneur daigne se servir de vous? Que les filles de l’Hôtel-Dieu fassent ce qu’elles sont obligées de faire; mais, pour vous autres, vous devez être indifférentes pour faire tout ce' que votre fin requiert. C’est là votre affaire, et vous ne devez pas envier d'autres exercices. Si on allait dire aux Carmélites, aux Chartreux, aux Capucins qu’ils fissent autre chose que ce qu’ils font, Je feraient-ils? Oh! non, parce que c’est leur fin et qu’il leur suffit de faire ce à quoi leur Institut les oblige. Aussi Notre-Seigneur n’a pas choisi d’autre Compagnie pour le servir en la personne des pauvres malades de la manière que vous êtes obligées de le servir. Ah ! mes sœurs, quel bonheur ! C’est Dieu qui vous a commis le soin de ses pauvres, et vous devez vous y comporter dans son esprit, compatissant à leurs misères et les ressentant en vous-mêmes autant qu’il est possible, comme celui qui disait : « Je
suis persécuté avec les persécutés, mauidit avec ceux qui le sont; je suis esclave avec les esclaves; je suis affligé avec les affligés et malade avec les malades. »
C’est ainsi qu’il faut vous comporter pour être bonnes Filles de la Charité, pour aller où Dieu voudra; si c’est à l'Afrique, en Afrique; à l’armée, aux Indes, où l’on vous demande, à la bonne heure; vous êtes Filles de la Charité, il y faut aller. Notre- Seigneur a donc fait une Compagnie plus à lui qu’à vous-mêmes, de laquelle vous êtes les membres. C’est pour cela qu’on vous appelle Filles de la Charité , c'est-à-dire filles de Dieu. Humiliez-vous, abaissez-vous au-dessous de tout le monde, voyant que Dieu veut se servir des pauvres fdiles de village en de si grandes choses. Humiliez-vous devant Dieu, c’est votre affaire, et soyez prêtes à embrasser tous les emplois que la divine Providence vous donnera. Je ne puis assez vous recommander cela, mes sœurs, puisque c’est la fin de votre Compagnie; et quand vous manquerez à cette fin, c’en est fait de vous, adieu la Charité.
Troisième article. — « Elles feront tous leurs exercices, tant corporels que spirituels, en esprit d’humilité et de charité et en union de ceux que Notre-Seigneur Jésus-Christ a faits sur la terre. »
Mes chères sœurs, vos règles disent que Dieu demande en général et en particulier que vous fassiez trois choses, qui sont que toutes vos actions soient accompagnées de œs tro*s vertus d’humilité, de charité et de l’imitation de Notre-Seigneur; c’est ce qu’enseigne cet article.
<( ^lCS feront toujours leurs exercices en union de ceux que Notre-Seigneur a faits sur la terre. » Par ( xcmP e> allant à la paroisse voir des malades, y aller prur honorer Notre-Seigneur en leur personne; quand
VOUS /allez a l orais°’n, penser de la sorte, ou à peu près :
Hélas! pauvre misérable que je suis, suis-je bien
digne d’aller à l’oraison parier à Dieu! » Ne laisser pourtant pas d’y aller dans l’amour de son abjection et pour honorer les oraisons de Notre-Seigneur. Allant à table, penser, de même, que vous n’êtes pas dignes de prendre votre repas avec les autres, et dire : « Hélas ! mon Seigneur, je ne mérite pas d’aller manger le bien des pauvres, ni d’être en la compagnie de mes sœurs, qui les servent si bien, au prix de moi, qui ne suis propre à rien. »
Voilà comme il faut toujours se reconnaître incapable de rien faire qui vaille; car, voyez-vous, mes hiles, jusqu’à ce que vous soyez bien entrées dans cet esprit de vous reconnaître pauvres, chétives, incapables d’aucun bien, et que vous soyez bien aises qu’on vous tienne pour telles, jamais vous n’arriverez à la perfection. Après qu’on a fait cette réflexion sur son indignité, il faut se relever par un acte d’amour de Dieu et dire : (( Encore que je ne sois pas digne de faire telle chose, parce que Dieu le veut, je la ferai pourtant ahn de lui plaire, puisqu’il la désire de moi. »
Quand vous allez à l’oraison, il faut y aller purement pour plaire à Dieu, disant : « Je ne suis pas digne de m’entretenir avec Dieu; mais, parce' que l'obéissance le veut et que c’est sa volonté, j’y vais pour honorer Notre-Seigneur. » Car que pensez-vous, mes sœurs? Ce n’est pas tout de faire l’oraison à sa fantaisie, sans attention et à sa mode; oh! non, ce n’est pas assez; il faut la faire comme Notre-Seigneur a fait les siennes sur la terre. Il les faisait avec grand respect, en la présence de Dieu, avec confiance et humilité. Ainsi des autres actions : il faut toujours les conformer aux siennes, si vous voulez qu’elles soient méritoires. Je m’en vais au réfectoire pour honorer la modestie avec laquelle Jésus-Christ prenait sa réfection; et pour cela, il faut se comporter comme si nous le voyions : se tenir droit
et modeste, prendre son pain et sa viande de bonnegrâce, manger tranquillement, et non pas se ruer sur la viande et sur ce qu’on nous présente, comme si l’on voulait dévorer.
Comme j’étais un jour avec le bienheureux évêque de Genève, il me dit: « Monsieur Vincent, je demandais une fois à notre Mère si nos sœurs gardaient bien la modestie à table; elle me répondit : Monseigneur, il faut que vous les voyiez. » Et ayant su que cela se' pouvait, il se mit dans un lieu d’où il pouvait aisément remarquer comme elles se comportaient; et il vit ces filles dans une' grande modestie, comme des personnes qui étaient en la présence de Dieu et des anges. Oh ! que. cela le consola !
Mes chères sœurs, ayez soin que toutes les œuvres que vous ferez soient accompagnées de ces trois vertus, en sorte qu’à même temps que vous ferez l’action extérieure, votre esprit s’occupe intérieurement avec Dieu, ce qui se peut faire ainsi. Allant aux malades, dites en vous-mêmes : « Ah ! misérable que je suis ! comment osé- je aller à ce pauvre, moi qui suis plus malade devant Dieu que lui ! Si tant de saintes âmes avaient le pouvoir de le faire, elles s’en acquitteraient beaucoup mieux que je ne fais. » Après, relever son courage par cette pensée : « Je men vais là pour l’amour de' Dieu. Oh ! que je suis heureuse d’avoir été choisie pour un si saint emploi ! »
Pensez-vous, mes sœurs, que ce soit si grand de faire ce que vous faites, si vous ne le’ relevez par l’intention? Quoi ! vous croyez que servir les malades par humeur, aller en tel lieu parce' que vous y trouvez du divertissement, obéir parce que ce qu’on vous ordonne vous plaît,. tra\ ailler parce qu’on ne peut être sans quelque emploi, pi a r parce que les autres le font, c’est vous acquitter de \vjiK devoir! Point du tout, mes sœurs, ne vous trompez pas; le mérite de nos actions vient de la fin
pour laquelle nous les faisons. J’ai dit la messe aujourd’hui; si je ne l’ai fait avec les conditions requises, je n’en suis pas plus avancé pour cela; vous avez communié, servi vois pauvres, fait l’oraison et autres choses, si vous n’avez joint l’intérieur à l’extérieur, vous n’avez rien fait, parce que tout le monde en peut faire autant. Un païen même pourrait faire ce que nous faisons pour son plaisir et purement comme une œuvre matérielle; il peut aller voir un malade par divertissement, boire et manger, se reposer et travailler, sans aucun mérite ni démérite. C’est la même chose de nous, quand nous faisons nos œuvres. Pour bonnes qu’elles soient d’ellesmêmes, sans une pure intention et désir de plaire à Dieu, elles ne sont pas plus méritoires que si c’étaient des choses indifférentes. Mais voulez-vous que toutes vos œuvres soient agréables à Dieu, faites-les en esprit d’humilité, de charité, en union de celles que Notre- Seigneur a faites; et retenez bien qu’il faut avoir cette intention; faute de quoi, on se prive souvent de la récompense due aux bonnes œuvres qu’on fait.
Vous savez que, quand on baptise un enfant, on le lave d’eau, on prononce toutes les paroles et on fait toutes les cérémonies requises ; mais, avec tout cela, il faut avoir l’intention de faire un chrétien; et si elle manque, il n’est pas baptisé; d’autant que ce n’est pas l’eau seule qu’on verse, ni toutes les autres cérémonies, qui font l’enfant chrétien; il faut de plus que celui qui baptise ait l’intention de faire un chrétien. Ainsi les Filles de' la Charité qui font leurs exercices en la manière qui a été dite et sans intention, ne plaisent point à Dieu, qui demande premièrement le cœur, et, après, l’œuvre.
Il se trouve des années si fertiles qu’au lieu de seigle et de froment mêlés, que les laboureurs ont semés, la fertilité de l’année fait que la terre ensemencée de ce mélange de deux grains rapporte du froment pur au
lieu de méfceil, qu’on avait semé. Ainsi, mes sœurs, tout ce que vous ferez pour le motif de ces trois vertus deviendra froment. Encore que vous ne vous serviez que du seigle, c’est-à-dire que vous ne fassiez que des actions indifférentes, vous recueillerez du froment, recevant pareille récompense pour les petites choses que pour de plus grandes faites avec lâcheté et sans l’affection requise.
On dit d’une certaine pierre qu’on appelle philosophale, que tout ce qu’elle touche devient or. Mes chères sœurs, tout ce que vous ferez, si vous l’accompagnez de ces trois belles vertus, sera tout changé en or; c'est une pierre philosophale qui convertit tout en or; et ainsi toutes vos œuvres seront agréables à Dieu et aux anges. Cela s’appelle grâce sanctifiante. C’est une beauté qui rend l’âme agréable à Notre-Seigneur, qui fait qu’il se' plaît en elle et en tout ce qu’elle fait. Quoi que cette âme fasse, tout plaît à Dieu : aller, venir, servir un malade, faire une médecine, tout est agréable à Notre-Seigneur. Ah! mes sœurs, les Filles de la Charité sont plus agréables à Dieu, quand elles s’acquittent bien de leur devoir, qu’un enfant bien-aimé ne l’a jamais été à son père ni à sa mère. Combien belles les âmes qui sont honorées de cette grâce gratifiante! Ou’elles sont heureuses, quelles doivent augmenter de vertu en vertu, pour se rendre de plus en plus agréables à leur Epoux !
Mais il y a encore plus : c’est que cela vous fait avoir l<i grâce du paradis. Oui, mes sœurs, ces actions faites pour 1 amour de Dieu et humblement sont méritoires de ta gloire éternelle, non seulement de la gloire commune qui est donnée à toutes les âmes bienheureuses, mais d un< qui ira toujours en augmentant, à me'sure que ceux fllK vous aurez bien édifiés se serviront de vos bons v.xemples. O mes chères sœurs, vous ne vous en retournerez pas les mains vides, si vous prenez résolution de
pratiquer ce que vos pères vous ont dit. C’est ce que Dieu demande de vous, et vous devez vous donner à sa bonté pour cela. Seigneur, faites-nous cette grâce' de bien connaître la valeur et le mérite des actions faites en b union des vôtres, O mes filles, que cette leçon demeure bien avant dans vos âmes ! Ah ! s’il y en avait quelqu’une parmi vous qui dît en son cœur : « Le moyen que je puisse m’acquitter de tout cela! Comment pourrai-je avoir l’esprit toujours occupé à ce que je ferai, pour pratiquer ces vertus! Oh! je ne pourrai jamais me captiver de la sorte »; je réponds à celle-là : « Commencez aujourd’hui, continuez demain, et il vous sera facile. )> Dès ce moment, dites en vous-mêmes : « Ah ! je suis indigne d’entendre la parole de Dieu, puisque tant de fois il m’a fait cette grâce et que je n’en suis pas meilleure. » Pensez de chacune de vos sœurs en particulier quelles feront beaucoup mieux leur profit que vous de ce que nous avons dit. En vous en retournant, dites : « Je m’en vas au lieu d’où je suis venue, par obéissance, et non parce que je suis bien aise d’y être; mais, d’autant que Dieu le veut, puisqu’on m’y renvoie, je le fais encore pour honorer les pas de Notre- Seigneur lorsqu’il revenait de ses voyages. »
Demain, en vous levant pour aller à l’oraison, pensez que vous n’êtes pas dignes que Dieu vous permette de lui parler, mais, que, puisqu’il le veut, vous la voulez faire en union des oraisons de son Fils, Et ainsi allez à l’oraison avec joie de faire la volonté de Dieu et avec grand désir de lui plaire.
Quand vous irez aux pauvres, et en tout ce que vous ferez après-demain, continuez la même chose, et vous y trouverez plus de facilité. Tâchez de faire attention à ces pratiques encore quatre ou cinq jours de suite. Après cela, vous ne trouverez rien de plus facile; vous viendrez, par la continuation, à contracter une sainte
habitude, si bien que, non seulement vous ne sentirez plus de peine à la pratique de ces vertus, mais même vous ne 'sauriez vous empêcher de faire toujours ainsi. Ah! nos bonnes sœurs qui sont allées devant Dieu ont fort bien pratiqué ce que nous vous disons ; elles ont expérimenté que la vertu n’est point si difficile à acquérir que nous nous imaginons. Il ne faut que le vouloir et se contraindre un peu. O mes sœurs, si, au commencement, vous avez un peu de peine, il faut se souvenir que c’est pour plaire à Dieu et que cette peine ne durera guère. Continuez dix ou douze jours, vous n’aurez après plus de' difficulté ;• bien (au contraire, vous prendrez plaisir à faire vos actions avec récollection et application d'esprit; ce qui attirera sur vous de grandes grâces; et ces grâces mettront dans vos cœurs une telle disposition que vous verrez le jour que vous ne pourrez vous empêcher de faire le bien, auquel vous vous serez habituées. C’est ce que disait saint Bernard : Non po s sibile, etc.
Se trouver dans un état où l’on ne saurait suivre sa volonté, si ce n’est qu’elle soit conforme à celle de Dieu, oh ! état heureux, auquel on ne peut faire ses œuvres que pour plaire à Dieu! C'est faire en quelque façon ce que Dieu fait, car tout ce qu’il opère, c’est pour sa gloire et pour son plaisir; de sorte que nous pouvons dire queït faisant ces œuvres par ce principe de donner oe la joie a Dieu, c’est faire, autant qu’il est possible, ce qu il fait, et ainsi c’est être Dieu même. O mes filles, en cou t agez-vous donc afin d’arriver à ce degré de perfection. Vous vous ferez, comme j’ai dit, une habitude pour le bien, de sorte que vous ne saurez vous empêcher de ie faire et que toutes vos actions seront accompa- ^nce^ de ces trois vertus, sans aucune contrainte, d’autant qu’on ne saurait s’empêcher de faire ce que l’on a habitude. Vous avez bien sujet de vous donner à Dieu
et de correspondre aux inspirations qu’il vous donnera, lesquelles ne vous manqueront pas, si vous reconnaissez que de vous-mêmes vous ne pouvez que le péché. Si vous entrez dans cette' pratique, mes chères sœurs, vous ferez vos œuvres comme Notre- Seigneur veut que vous les fassiez, le prenant pour exemple, comme vos règles vous l’enseignent Si vous continuez, vous n’aurez pas sujet d’envier la compagnie de qui que ce soit, puisqu* ayant Dieu présent, vous aurez tout. Quel sujet de s’humilier quand on pense à cela : faire ce que Dieu fait, faire continuellement sa volonté, et par conséquent obliger sa bonté de prendre ses plaisirs parmi nous l Ah! il n’a d’autre plaisir que dans les âmes qui travaillent pour son amour. Quand je dis qu’il n’a pas d’autre plaisir, c’est à dire dans ses créatures; car il en a d’autres : il prend plaisir en lui-même et en ses divines perfections; mais il n’en a point d’autre hors de lui, que d’être avec ceux qu’il aime. C’est sa joie et son plaisir de demeurer dans les âmes qu’il a sanctifiées. Ah ! quelles consolations pour les filles qui pensent : « Dieu me voit, il se’ plaît à ce que je fais; c’est lui qui me fait agir, qui me fait aller et venir. » Un soldat qui voit son capitaine est animé au combat par sa présence. Courage, mes sœurs ! Dieu vous bénira, si vous lui êtes fidèles. Courage! car il fera pour vous ce que, sans lui, il vous serait impossible de faire.
C’est ce que je prie Notre-Seigneur d’opérer, et, quoique misérable pécheur, je ne laisserai pas de prononcer les paroles de bénédiction, priant Dieu qu’à même temps que je les dirai, il répande cet esprit dans vos âmes, pour faire toutes vos actions avec humilité, charité et union de celles que Notre-Seigneur a faites sur la terre. C’est ce que je vous demandie, mon Sauveur, pour toutes les âmes que' vous avez appelées en cette Compagnie.
Mademoiselle, voyant que M. Vincent allait donner la bénédiction, lui demanda s’il serait à propos qu’on rendît compte à la première conférence de l'usage qu’on aurait fait des avis qu'on venait de recevoir, lequel reprit ainsi le discours :
Mademoiselle -me demande s’il serait à propos que vous rendiez compte de la pratique que vous aurez faite de œs vertus. Je crois qu’en effet cela sera bien, parce nous avons besoin d’être aidés pour entrer dans la pratique de quelques vertus. Or, entre les moyens qui nous peuvent servir, la reddition des comptes est un des meilleurs. C’est pourquoi Mademoiselle a raison. C’est Dieu qui lui a donne cette pensée. Voilà donc, mes sœurs, ce qu il faudra faire la prochaine fois que nous nous assemblerons.
Je recommande à vos prières deux de nos sœurs qui sont mailades, à ce qu’il plaise à Dieu leur faire la grâce de' îaire bon usage de leurs souffrances, et vous prie de \ ous souvenir de la pauvre Pologne, qui est en pauvre état. Le roi et la reine ont quitté Varsovie et sont allés
a Cracovie. Nous avons grand sujet de recommander cela à Dieu.