‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 19 sur 138 · SUR LES MAXIMES DE JESUS-CHRIST ET CELLES DU MONDE · texte numérisé non relu

SUR LES MAXIMES DE JESUS-CHRIST ET CELLES DU MONDE

(Règles Communes, art. 4.)

Mi s sœurs, les deux dernières conférences ont été sur

V rc2lIes- Dans l’avant-dernière nous avons expliqué celles qui regardent les officières, et dans la dernière nous avons commencé à vous faire entendre les règles

Ms. SV 3, p. 8 q et suiv.

Entretien 72.

commîmes que toutes doivent garder en quelque lieu que ce soit. Nous parlâmes alors des deux premières règles ; nous continuerons aujourd’hui sur le même sujet des règles communes, dont voici le quatrième article : « Elles auront en horreur les maximes du monde et embrasseront celles de Jésus-Christ, etc. »

En vérité, mes chères sœurs, ce sont ici des règles toutes de Dieu. Nous trouvons dans le saint Evangile que ce que Notre- Seigneur a le plus souvent pratiqué, c’est ce que vos règles disent; c’est proprement de l’Evangile, qu’il a enseigné et puis pratiqué, qu’elles sont puisées, particulièrement celles que nous allons expliquer. Puis donc qu’elles sont contenues dans le saint Evangile, il est vrai de dire qu’elles sont de' Dieu et qu’il des a inspirées. Cela n’est-il pas beau ? « Elles auront en horreur les maximes du monde', et elles embrasseront celles de Jésus-Christ. » Voyez ce que cette règle nous dit, mes chères sœurs, que vous et moi devons haïr les façons de faire du monde. Si vous voulez être bonnes Filles de la Charité, et moi bon prêtre de la Mission, nous devons avoir haine et aversion pour les maximes des personnes qui vivent selon le monde. Il y a des gens qui vivent selon le monde, et d’autres qui n’ont rien de commun avec lui. C’est pourquoi, en disant qu’il faut avoir en horreur les maximes du monde, il faut bien entendre cela, parce qu’il y a de saintes âmes qui vivent dans le monde comme n’y étant pas; elles sont parmi les méchants et vivent chrétiennement. Vous le voyez, mes sœurs, assez souvent. Ce n’est donc pas de ceux-là que nous parlons, c’est de ces personnes qui vivent de l’esprit du monde. Dieu a donc deux sortes de serviteurs dans son Eglise : les uns qui vivent en bons chrétiens, quoiqu’ils ne soient pas tout à fait hors des embarras du siècle; et les autres qu’il a retirés de cette masse corrompue du monde pour le servir plus

parfaitement. Or, les uns et les autres doivent travailler, selon leur condition, à faire leur salut.

Mais vous me' demanderez si tous les chrétiens ne sont pas en obligation d’avoir horreur des maximes du monde? Oui, mes sœurs, mais vous y êtes particulièrement obligées, et comme chrétiennes, puisque tous les chrétiens y sont obligés, et comme Filles de la Charité. Mais, comme je vous ai dit, il y a des âmes qui sont dans le monde comme n’y étant point et qui vivent selon les maximes de l’Evangile. Notre-Seigneur était dans le monde sans participer aucunement à ses maximes; tant s en faut : il les avait en horreur, prêchant continuellement contre; il lui était contraire en ses œuvies et en ses paroles, bref en toutes ses façons de faire; il haïssait, non pas les âmes qui étaient dans le monde, mais le mal qui était en elles. Ainsi la Com¬

pagnie’ doit avoir en horreur les maximes du monde, à a exemple de Notre-Seigneur. Je vais vous en dire quelques-unes pour vous les faire éviter par l’horreur que vous en devez avoir.

Premièrement, le monde estime le bien, l’honneur et la gentillesse. Quand, par exemple, on volt une fille d esprit, gentille, adroite et de bonne grâce, le monde estime et aime foit ces choses. Voilà une des maximes du monde. Or, les enfants de Notre-Seigneur doivent mépriser tout cela, puisque Notre-Seigneur lui-même en fait point de cas. Il n y a que le monde qui estime jes choses. Comment le Fils de Dieu estimerait-il la >eaute du monde, lui qui n’a pas tenu compte de la propie, quoiqu il fût la beauté même, puisqu'il est la splendeur et la beauté de Dieu son Père, en tant

qih' ÜS de Dieul De P'lus, il est dit de lui Speciosus ^ f>rai h°miniimy qu’il est le plus beau d’entre es en ants des hommes. Et encore qu’il fût tel, il a si

mePnS€ sa beauté, qu’il a permis que son visage

ait été tout couvert de crachats, lors de sa passion; ce qui nous fait bien voir qu’il n’a pas du tout estimé sa beauté. Ah ! mes sœurs, après cet exemple il ne faut pas plus faire état de tontes les choses que le monde recherche, que vous faites état de la boue; car il n’y a rien au monde digne d’être estimé que la vertu.

Un jour, une religieuse me dit que quelques personnes lui avaient dit qu’elle avait les mains belles, et que cela lui faisait grande peine. « Je crains, disait-elle, que le diable ne me les ait données pour me perdre. » Voyez, mes sœurs, quel sentiment cette âme avait de l’estime qu’on faisait de la beauté de ses mains. Elle était bien éloignée de celles qui font ce qu’elles peuvent pour les bien blanchir, puisqu’elle craignait que ce fût un piège pour la perdre. Or, c’est ce que nous devons faire quand on nous loue de quoi que ce soit : craindre que ce ne soit le diable qui nous veut perdre, et mépriser toutes les louanges.

C’est encore une maxime du monde de fuir la pauvreté et la misère, et de s’estimer heureux quand on peut l’éviter, parce que le monde affectionne les choses mondaines, comme sont les prospérités, les honneurs et les louanges. Vous savez tous qu’il désire toujours quelque chose de plus que ce qu’il possède, parce' qu’il n’est jamais content. Il envie ce que les autres ont; et quand quelqu’un le surpasse en quelque chose, il dit : « Ah ! que ne suis- je comme cet homme ou comme cette femme ! Que n’ai-je telle et telle chose que je vois à celui-là ! » C’est donc une maxime du monde d’estimer tout Gela, puisque non seulement il l’aime quand il le possède, mais même il l’envie dans les autres. Au contraire, une Fille de la Charité doit penser que le Fils de Dieu a toujours préféré la pauvreté aux richesses, le mépris à l’honneur et qu’il a dit qu’il était plus aisé de faire passer un gros câble par le trou d’une aiguille qu’un

homme riche dans le ciel. Vous savez ce que c’est qu’un câble qui sert à arrêter les bateaux sur l’eau ; et cependant le Fils de Dieu a dit qu’il est plus difficile qu’un homme riche entre dans le ciel, que de faire passer cette grosse corde par le trou d'une aiguille. Eh bien! mes sœurs, après cela, estimerez-vous les biens et commodités de la vie? Oh! bien loin de les estimer, il faut, au contraire, les mépriser, puisque le Fils de Dieu l’a fait.

Le monde a encore pour maxime l’estime des compagnies, et c’est pour cela qu’on y aime à se trouver aux festins, comme la plupart du monde dans Paris. Les

Filles de la Charité, au contraire, doivent craindre de se trouver dans les compagnies, et les éviter autant quelles peuvent. Pour les festins, elles sont hors de ce

danger par la pratique de la règle, qui leur défend de manger hors de chez elles.

Enfin, une des maximes du monde, c’est de rechercher sa satisfaction propre en toutes choses, jusque dans la vertu; car, si ceux qui vivent selon l’esprit du monde font quelque bien, ils veulent qu’il soit su; meme en entendant la messe, en faisant leurs meilleures actions, ils y cherchent de la gloire. Or, mes chères

sœurs, il faut chercher a satisfaire Dieu et faire pour cela toutes nos actions, et non pour plaire à personne. Quand vous allez servir vos pauvres, dites : « Je m’en vais aux malades pour l'amour de Dieu. » Mais il faut donner de garde de cette maxime, laquelle trouve P ace piesque partout. Les personnes spirituelles mêmes n en sont pas exemptes, et on peut, S1 on ne s’en donne icn de garde, trouver sa satisfaction en tout ce qu’on ait. \ 01 la qu’une sœur ira volontiers en une telle panasse, parce que les dames l’aiment et en disent du

‘ 0 Parlera avec douceur et affabilité aux pauvres, a cause quon dit que c’est une bonne fille, quelle fait

ien S°n deV01r’ Ah! sœurs, voilà une maxime du

monde; faire tout pour sa propre satisfaction, c’est être dans les maximes du monde. Prenez-y garde.

Mais c’est une bonne œuvre que je fais, me direzvous; ne puis-je pas y prendre ma satisfaction? Oui, elle est bonne d’elle-même, et vous la rendez mauvaise, n’y cherchant pas le bon plaisir de Dieu, mais le vôtre. C’est pourquoi nous devons avoir en horreur toutes les louanges, flatteries et autres choses qui pourraient nous donner quelque vaine satisfaction tant au corps qu’à l’esprit. Il faut mépriser tout cela et dire : « je n’en veux point, puisque ce sont les maximes du monde. » O mes sœurs, remarquez bien ceci, car c’est où les personnes les plus spirituelles font naufrage. Elles cherchent en leur dévotion leur goût et leur propre satisfaction : en sla confession, en la sainte communion, en leurs oraisons, en leurs entretiens spirituels; bref elles se cherchent elles-mêmes en toutes choses ; et si vous y regardez de près, vous trouverez que cela est véritable qu’on peut se satisfaire dans les meilleures actions, même en rendant compte de vos emplois aux supérieurs, si vous les faites pour être estimées et paraître vertueuses. Qu’est-ce qui fait que nous tombons si facilement clans ce défaut, même sans nous en apercevoir? C’est l’esprit de la chair et cette maxime du monde dont nous venons de parler et qui, à même temps, nous doit donner sujet de craindre, nous voyant si éloignés de celles de Notre-Seigneur.

Voyez-vous, mes hiles, votre emploi est grand. S’il est grand, les desseins de Dieu sont aussi grands; et pour y coopérer, il faut que les Filles de la Charité fassent des actions conformes au nom qu’elles portent. N’est-ce pas avoir de grands desseins sur vous de vouloir que vous employiez votre vie à suivre les maximes de son Fils? Oh! que vous êtes heureuses, mes sœurs l Il n’y a point d’autre chose que nous devions aimer, que ce qu’il a aimé. Quand Notre-Seigneur fait estime

de quelque chose, il la faut estimer; mais, quand il la méprise, il la faut mépriser. Nous avons marqué les maximes du monde qu’il méprise. Ainsi, à son imitation, nous devons les mépriser, pour arriver à la perfection que Dieu demande de nous, qui n’e'st autre que de mépriser ce qu’il méprise et d’estimer ce qu’il estime, d’avoir en horreur les maximes du monde, les biens, les honneurs et tout ce qu’il recherche. Les personnes qui veulent vivre chrétiennement rejettent tout cela; et lorsqu’on veut leur donner quelque louange, elles disent ; « Notre-Seigneur n’estime point telle chose; oh! je suis bien éloigné d’en vouloir! Point de biens, point de plaisirs. Tous ces souhaits partent des maximes du monde, que le Fils de Dieu a en horreur. C’est l’esprit de la chair, qui ne cherche autre chose que ce que Notre-Seigneur a rejeté pendant qu’il a été au monde; et ainsi je ne veux regarder ces choses que pour les mépriser. »- Voilà ce que les bonnes âmes font. Mais celles qui n’ont d’autre fin, en tout ce qu’elles font et disent, que leur plaisir (oh! de ià vient la désolation), n’ont d’autre soin que de chercher les moyens d’assouvir leurs passions déréglées et ne se mettent en peine que pour le corps. Oh ! c’est de ceux-là que saint Paul disait : « Ils !ont leur dieu de leur ventre1 », c’est-à-dire ils sont idolâtres deux-memes; pourvu qu’ils aient de quoi assouvir leur sensualité, il ne leur importe par quel moyen ce soit.

Or, les enfants de Notre-Seigneur ne se mettent pas en peine de trouver leur satisfaction en ce qu’ils entre prennent; ils ne désirent autre chose que de plaire à L.'ii, et c est ce que vous devez faire, mes hiles, en embrassant les maximes de Jésus-Christ. Oh! que cet état est haut, d’embrasser les maximes de Jésus-Christ!

Epître de saint Paul

aux Philippins IIT, 19.

Mais il faut s'humilier, se reconnaissant indignes de telle grâce.

Vous me demanderez peut-être si les Filles de la Charité sont obligées d’avoir autant de vertu que' les religieuses. Je vous dis, mes soeurs, que vous en avez plus de besoin qu’elles. « Comment! me direz-vous encore, sommes-nous obligées d’être plus parfaites que les religieuses? » Oh! c’est parce’ que les dispositions de chacune doivent avoir du rapport aux grâces qu’elle reçoit. Et pour vous dire tout en un mot, il n’y a point de religieuses de qui Dieu demande tant que de vous autres, qui avez été appelées à des choses auxquelles pas une religieuse n’a été appelée, et en la manière que vous l’avez été. C’est pour cette raison que Dieu veut plus de perfection de vous que d’elles. Si les Carmélites sont obligées à vivre saintement, à rendre honneur à Dieu, à l’aimer et le prochain, vous êtes venues ici pour cela et pour suivre les maximes de Jésus-Christ, lequel désire que tout le monde soit saint, chacun en sa condition. Pensez-vous qu’il n’y ait que les religieux et religieuses qui doivent aspirer à la perfection ? O mes sœurs, tous les chrétiens y sont obligés, et vous encore plus que les religieuses. Ce n’est pas la religion qui fait les saints; c’est le soin que les personnes qui y sont prennent de se perfectionner, car il y peut avoir dans la religion des personnes imparfaites et vicieuses, comme on en a vu quelquefois. Ce qui vous fait voir qu’il n’est pas nécessaire d’être enfermé dans un cloître pour acquérir la sainteté que Dieu deimande de vous. L’état religieux est bien saint; mais il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait que ceux qui l’embrassent qui se sanctifient.

De plus, je vous dis que, si les filles de l’Hôtel-Dieu ont besoin de vertu, à cause qu’elles servent les malades, vous les servez, non seulement comme elles, mais encore bien davantage; car vous le faites comme Notre-Seï-

gneur l’a fait quand il allait les visiter, non point chez vous, comme les religieuses, mais vous vous êtes obligées de les aller chercher chez eux; et en cela vous les surpassez, parce que vous ne vous contentez pas d’assister ceux qui vous sont amenés, comme elles font; mais vous allez encore les servir dans leur propre maison; vous leur y portez à manger et leur rendez beaucoup d’autres services. Je dis ceci avec le respect que je dois à ces grandes âmes, que j’estime beaucoup; mais il se peut dire en quelque façon que vous devez avoir plus de vertu qu’elles. En voici la raison. Plus Dieu demande des personnes, d’autant plus faut-il qu’elles aient de perfection pour faire ce' que sa Providence leur ordonne. Or, les religieuses de l’Hôtel-Dieu ne sont pas obligées de faire ce que vous faites. Vous allez, comme les apôtres, d’un heu en un autre, comme ISotre-Seigneur vous envoie, par l’ordre de vos supérieurs. \ ous avez entrepris de faire ce que Notre-Seigneur taisait sur la terre. O mes sœurs, si vous pouviez concevoir combien votre état requiert de perfection !

Les Lrsuhnes assistent le prochain en instruisant et rece\ant des écolières; mais elles sont de condition P°lir 1 ordinaire ; et vous devez instruire les pauvres partout où vous en trouvez l’occasion, non seulement les entants qui vont à l’école, mais généralement tous les pau\ res que vous assistez, de sorte qu’il faut avoir la \ertu des dames de Samte-L rsule, puisque vous faites ce quelles font; il faut avoir la vertu des filles de l’Hôtel-Dieu, celle des Carmélites, de Sainte-Marie, et généralement toutes les vertus qui sont propres et nécessaires à toutes les Compagnies qui font profession de er\ir Dieu, puisqu il demande tout cela de vous. C’est pourquoi, mes chères sœurs, vous devez faire votre

• ‘ W >11> rendre bien vertueuses, surtout de haïr le

on e et ses maximes, puisque vos emplois demandent

cela de vous. On voit, comme je vous ai déjà dit, des religieuses qui s'occupent à avoir soin des pauvres; et votre Compagnie a cela pour fin principale de servir les pauvres enfants trouvés, les pauvres forçats; ce que pas une maison religieuse n’a entrepris. Mes filles, dites en vous-mêmes : « Dieu demande plus de moi que des religieuses. » Et moi je vous le dis : Dieu demande de vous de grandes vertus, puisqu’il vous donne tant d’emplois.

Ah ! pauvre dame de Goussault, que vous connaissiez bien cette vérité ! Elle me dit, avant sa mort, qu’elle avait vu les Filles de la Charité devant Dieu et qu’il demandait de grandes choses d’elles. Mais il faut croire que ces grandes choses ne s’accompliront pas si vous n’êtes fidèles et si vous ne vous rendez vertueuses encore plus que les religieuses.

Mes filles, fuyons donc le monde, estimons ce que Notre- Seigneur estime. Cette règle n’est-elle pas belle? Ne vous semble-t-il pas qu’on ait eu raison de vous ordonner cela ? Et qui est-ce qui a inspiré vos règles si ce n’est Dieu?

M. Vincent ayant plusieurs fois répété la même chose, toutes les sœurs dirent qu’elles le croyaient ainsi.

Oh ! que vous êtes heureuses, reprit-il, d’être appelées en cette Compagnie, à laquelle Dieu a donné de si saintes règles !

Une maxime encore du monde, c’est la moquerie. On se moque les uns des autres. S’il y en avait parmi vous quelqu’une qui se moquât de celles qui se donnent à Dieu d’une manière plus parfaite, ah! c’est celle-là qui est dans les maximes du monde; elle a son esprit, ou plutôt celui du diable; car c’est le démon qui excite les mondains à se moquer principalement des bonnes âmes. Et celle qui fait raillerie de ses sœurs, parce qu’elles sont dans la retenue, qu’elles sont exactes à toutes les

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