‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 4 sur 138 · Epître de saint Jacques IV · texte numérisé non relu

Epître de saint Jacques IV

que les autres. Et encore' qu’il vous semble que vous voulez communier pour l’amour de Dieu, pour vous avancer à la vertu, si vous regardez bien votre cœur, vous trouverez qu’il prétend secrètement ou se' satisfaire ou être plus estimé que les autres. Examinez-vous bien, et vous verrez que cela est. Ce n’est pas qu’une sœur ne' puisse demander à son supérieur de communier un jour où les autres ne communient pas, quand elle en a un grand désir, ou pour quelqu’ autre sujet, ou de se donner la discipline, ou de faire autre mortification. Mais, du moment que le supérieur lui dit : « Ma fille, conformez-vous à la communauté », il n’y faut plus penser. Si l’on s’inquiète, si l’on se fâche, c’est le diable qui travaille à nous enorgueillir.

Vous semble-t-il, ma sœur, que le diable par là nous fait enorgueillir ?

— • Oui, mon Père.

— • Une autre sorte de tentation, c’est de vouloir changer de lieu, d’office, de paroisse. Vous semble-t-il, ma fille, que ce soit mal de dire à Mademoiselle, à M. Portail ou à moi que l’on désire faire plus de mortifications que la communauté?

— Oui, mon Père.

— Voyez la finesse du diable. Il sait bien que, s’il venait à dire à une Fille de La Charité : « Estimezvous », elle s’apercevrait que cela ne serait pas bien. Oh! il sait bien qu’on repousserait ces peinsées-là. Mais il couvre ce mal sous apparence de bien.

Ma fille, est-ce une tentation de demander d’aller dans une paroisse, quand on est a la maison, dans la

pensée qu on y sera mieux et qu’on y fera mieux son salut ?

— Oui, mon Père'.

Et si, au contraire, une fille de paroisse nourrissait la pensée de venir à la maison et disait : « Je me

perdrai ici, si l’on ne me change; je ne puis rien faire qui vaille », serait-ce une tentation P

— - Oui, mon Père.

— - Oui, mes chères sœurs, c’est une tentation de vouloir changer, de vouloir aller aux champs, quand l’on est dans une paroisse; et, quand l’on est aux champs, de vouloir aller à Paris. C’est une tentation de se déplaire dans le lieu où l'on est par obéissance. — - Ah ! mais ce heu, cet emploi sont incompatibles avec mon esprit ! — Ah ! mes sœurs, gardez-vous de recevoir ces pensées, mais regardez-les comme venant du diable et dites :

« O maudite tentation, tu me veux faire changer le lieu où Dieu m’a mise! » C’est Dieu, en effet, qui a inspiré à votre supérieur de vous y mettre, et vous ne devez jamais chercher d’en sortir, ni changer de vousmêmes.

Est-ce une tentation si une sœur servante désire qu’on Pote de sa charge, en prie ses supérieurs ?

— « Oui, mon Père, parce qu’il faut se tenir où il plaît à Dieu que l’on soit.

— - Est-ce tentation d’avoir envie d’être sœur servante ?

— Oui, mon Père, c’est une fort «dangereuse tentation, qui naît de l’orgueil, et je crois que, pour s’en délivrer promptement, il faut se déclarer à ses supérieurs.

— • Ah ! c’est un bon moyen pour s’en faire bientôt quitte.

C’est donc une tentation, mes sœurs, de vouloir se décharger de la charge de sœur servante; et désirer l’être, c’est une tentation horrible et insupportable. Quoi ! si une hile avait ce désir-là, comment se pourraitelle souffrir avec une marque du démon, qui est si orgueilleux qu’il ne se saurait abaisser, mais cherche toujours à s’élever !

Ma sœur, est-ce une tentation de souffrir une pensée d’aversion contre sa sœur, contre une sœur servante, ou une officière?

— Oui, mon Père.

— - Oui, mes chères sœurs, c’est une tentation horrible. Prenez-vous garde à cela? Ne souffrez jamais aucune pensée d’aversion ni contre une sœur qui ne vous aurait pas satisfaites, ni contre une sœur servante qui ne ferait pas les choses comme vous les désirez. Ah ! mes sœurs, gardez-vous bien de ce mal. Enfin vouloir changer est une tentation. Je dis que tout changement de soi est une tentation, quoi que l’on se propose, quoique l’on pense que l’on fera mieux, que l’on pourra rencontrer une sœur plus douce. C’est le diable qui, sous l'ombre du bien, séduit au mal.

Tout de meme en est-il quand on a la pensée de quitter sa vocation ; car, voyez-vous, mes chères sœurs, le diable fart ainsi pour tenter. Il propose la chose comme fort douce et utile, il met de la sauce pour la faire trouver bonne; s’il voit que l'on n’acquiesce pas à sa proposition, que l'on résiste à cette première tentation, il changera de sauce et jettera cette pensée dans l’esprit « Oh! tu iras dans oe lieu pour faire l’école aux enfants; tu feras la charité là aussi bien qu’ici; il n’y a point de Filles de la Chanté; il y a plus à travailler pour Dieu; personne ne te contredira, et tu n’offenseras pas tant Dieu qu’ioi, où il y a tant d’occasions de tomber. » Voilà, mes filles, comme le diable tente toujours, sous apparence de bien; et c’est pour cela que les Filles de la Charité ne doivent point donner entrée à ces pensées-là.

Ne voyez-vous pas ce que le serpent fait pour tenter nos premiers parents ? Il dit à Eve : « Pourquoi ne mangez-vous pas de ce fruit? » Eve répondit : « C’est que Dieu nous 1 a défendu. » — « Oh ! dit-il, si tu en avais

mangé, tu saurais le bien et le mal. » Ne semble-t-il pas que le diable proposait à Eve un bien, puisqu’il lui promettait la science du bien et du mal? Oui, mais, que prétendait-il sinon les faire désobéir aux commandements, comme il fit? Et après, ils furent misérables; et si Dieu ne leur eût fait miséricorde après tant de pénitences, ils étaient perdus. Après qu’Aaam eut fait penitence et pleuré son péché plus de neuf cents ans, il est dit que Dieu eut pitié de lui. Pour Eve, la Sainte Ecriture n’en parle point.

Eh bien ! mes sœurs, la même chose' n’arrive-t-elle pas aux Filles de la Charité qui quittant leur vocation, sous couleur de faire mieux ailleurs ?

Notre très honoré Père, l’esprit tout occupé de Dieu, dit plusieurs fois :

Or sus, mon Sauveur; or sus, mon Sauveur, gardeznous des tentations. Quand vous dites le Pater , mes sœurs, faites attention à ces paroles : « Et ne nous induisez point en tentation », afin de demander à Notre-Seigneur la grâce de ne point succomber aux tentations. Or sus, mon Dieu ! les tentations purifient les bonnes âmes, les sanctifient, les rendent humbles et les font se perfectionner. O mon Sauveur ! Voyez-vous, mes chères sœurs, si vous avez jamais eu un entretien utile, c’est celui-ci, qui vous doit beaucoup consoler.

Ma sœur, vous souvenez-vous des tentations qui peuvent arriver aux Filles de la Charité?

— Mon Père, une de celles qu’on a remarquées est 'celle de la vocation.

Or sus, ma fille, récapitulons un peu toutes celles que nous avons dites. La première est de voufloar paraître plus que les autres; je ne dis pas être meilleures, car 1 on ne doit jamais faire comparaison aveic personne. Si l’on pouvait être meilleur que les autres, ce serait

bien; mais vouloir être estimé ce que l’on n’est pas, c’est une tentation horrible.

La deuxième, que nous avons dite très dangereuse pour vous autres, est celle contre sa vocation. Oui, je vous demande, mes chères sœurs, à quelles marques peut-on reconnaître si une hile est tentée contre sa vocation?

— Mon Père, c’est, me semble-t-il, quand l'on se veut préférer aux autres.

— Non seulement, mes sœurs, quand l’on se veut préférer aux autres, mais quand l'on trouve à redire à ce qui se fart dans la maison, à la conduite des supérieurs, à ce que' fait une sœur servante; quand l’on trouve à redire au vêtement, comme qui dirait : « Cette coiffure n’est pas propre; un voile serait bien plus honnête que d’aller ainsi la tête découverte » ; après, se plaindre de la nourriture, dire que les viandes ne sont pas bien assaisonnées, que cela n’est pas de bon goût. Ah ! mes sœurs, s’il arrivait qu’une Fille de la Charité en vînt # là, quelle serait en grand danger! Tout cela, trouver à redire à ce qui se fait dans la maison, tend à renverser la Compagnie. Quand l’on voulut perdre Paris, les méchants s’avisèrent, pour en venir mieux à bout, de trouver à redire à tout ce que l’on faisait. Quand l’on voulut renverser Notre- Seigneur, l’on en ht de même. On trouvait à redire à tout ce qu’il faisait, à sa conduite, à sa prédication; on trouvait mauvais qu’il mangeât avec les pécheurs et qu'il conversât avec eux ; on trouvait à redire à ce qu’il disait qu'ils détruisissent le temple et que dans trois jours il le réédiherait ; enfin, on trouvait à redire à tout ce que faisait le Fils de Dieu, quand l'on a voulu le faire mourir. Ainsi, quand l’on trouve à redire à ce qui se fait dans la maison, cela va là, à renverser la Compagnie de fond en comble et à la ruiner.

I ne se plaindra de la nourriture; l’autre, du vête-

ment; une autre, que l’on la traite trop durement; l’autre, que la conduite n’est pas bonne; l’autre qu’il est bien difficile de vivre de la sorte. Et ensuite il arrivera que toutes trouveront à redire. Eh ! que faites-" vous, mes sœurs, quand vous trouvez à redire à quelque chose, quand vous dites : « Il faudrait être nourries plus délicatement, habillées autrement; il faudrait ce'ci et cela. » Voilà uin moyen de renverser votre Compagnie, de laquelle une personne de vertu (c’était Madame la duchesse de Ventadour) me disait hier (je voudrais vous le pouvoir dire sans être entendu, mes sœurs; mais cela ne se peut, il le faut dire); elle me disait : « Monsieur, je ne vois point de condition, ni de Compagnie plus utile à l’Eglise de Dieu que cellelà. » Humiliez-vous, mes filles, entendant l’estime que l’on fait de vous et de votre Compagnie. Voyez ce que vous faites quiand vouls la méprîiisez et quanid vous trouvez à redire faux conduites quelle vous donne.

Eh S mes sœurs, êtes-vous plus sages que Dieu? Voulez-vous renverser ce qu’il a fait? De qui parlez-vous quand vous parlez de la sorte? Vous parlez de votre mère; vous déchirez celle qui vous nourrit, la Compagnie que Dieu honore tant. Ah ! mes sœurs, départezvous de cela, je vous prie. Si vous y trouvez de la peine, surmontez-la.

Je voyais un jour un religieux, qui me disait que la chose à laquelle il avait le plus d’aversion était le vinaigre. Il arriva que le supérieur ordonna un jour que l’on servît à la table1 de la communauté du vinaigre pour le repas, soit qu’il n’y eût point d’autre chose, ou qu’il l’ordonnât par pénitence. Ce religieux, voyant ce vinaigre, commença à sentir l’aversion qu’il avait contre; il pensait en lui-même : « Que ferai-je? Faudrat-il que je désobéisse pour satisfaire à ma sensualité? » Et à même temps, avec toute sa répugnance, il trempa

son pain dans -le vinaigre et mangea tout, quoiqu’avec une extrême violence. Et depuis il n’eut plus d’aversion pour le vinaigre. C’est ainsi qu’il faut faire pour vous rendre maîtresses de vos passions; il faut vous surmonter.

Pensez-vous, mes sœurs, comme la plupart des religieux vivent à présent? La plupart n’ont pas de pain. Un supérieur d'un Ordre religieux m’écrivait il y a quelques jours et me mandait : « Monsieur, pour de la viande, cela est trop pour nous; mais du pain, nom n'en avons pas à -demi. Si Dieu ne nous aide, je ne sais ce que nous ferons. »

Eh quoi! mes sœurs, que dirons-nous après cela? Voir des personnes de condition n’avoir pas de pain; et une Fille de la Charité trouvera à redire à la nourriture, s’en plaindra, l’ira dire à une sœur, et cette sœur l’ira dire à une autre ! Une autre trouvera à redire au vêtement. Ah! mes sœurs, qu’est-ce que cela? Notre bon frère Mathieu, quand il était en Lorraine, nous manda qu’il trouvait les religieuses habillées de toutes sortes de couleurs pour ne pouvoir avoir d’étoffe pour se vêtir. Si quelqu’une trouve à redire à quoi que ce soit, elle veut renverser la Compagnie. Et quand vous entendez une sœur qui vous parle de choses semblables, dites-lui : « Ah ! ma sœur, que dites-vous ? Ne savezvous pas qu’il ne faut jamais parler de la sorte? »

Je m’assure que vous me dites dans vos cœurs que vous etes résolues à cela. Mais que faut-il faire? Quels moyens de ne consentir point aux tentations ?

Mes sœurs, le premier moyen est de vous en souvenir quand vous dites le Pater; le deuxième, de vous bien souvenir de quelles tentations le diable se sert pour tenter les filles de la Charité; le troisième, mes chères sœurs, est d avoir recours à Dieu, de lui demander son aide pour ne point consentir à la tentation, et de dire :

« O mon Dieu, souffrez-vous en moi une telle tentation? » Et si cela continue, recommencer à prier, et le dire à Mademoiselle, à M. Portail et à moi. Voyez-vous, mes chères sœurs, une Elle qui est fidèle à se découvrir à ses supérieurs ne saurait être trompée du diable à cette heure. Si la tentation continue après avoir fait tout cela, ne vous en étonnez pas, parce que Die'u a dit que tous ceux qui veulent vivre saintement seront tentés. Vous ne seriez pas Filles de la Charité si vous n’étiez tentées. S'il y en avait quelqu’une qui ne le fût pas, il lui arriverait ce qui est arrivé à une personne que j’ai connue, qui n’avait point du tout de tentations, mais en avait une, la plus insupportable de celles dont j’ai entendu parler, qui est qu’elle pensait qu’elle était réprouvée, à cause qu’elle n’avait point de tentation. 'Quand elle entendait que tous leis amis de Dieu et ses serviteurs n’en étaient pas exempts et que tous ceux qui veulent vivre saintement endureront persécution, elle pensait : (( Eh quoi ! mon Dieu ! puisqu’il en est ainsi, je suis donc damnée, puisque je ne suis point tentée. Tous ceux que Dieu aime ne sont point exempts d’afflictions et tentations, et moi cependant je n’ein ai aucune; oh! je suis donc réprouvée ! »

Voyez- vous, mes chères sœurs, comme il faut se résoudre à souffrir la tentation, puisque n’en avoir point faisait une telle peine à cette âme que je viens de dire. Toutes celles qui sont ici dans la résolution de' persévérer dans leur vocation ne se doivent donc pas étonner de cela; au contraire, elles doivent prendre de là occasion de s’encourager, puisque c’est une marque que Dieu vous aime, vous traitant de la même façon que ses serviteurs. Retenez bien cela, mes chères sœurs, et consolez-vous, dans la pensée que Dieu permet au diable de nous tenter pour nous rendre plus vertueux et plus exacts à notre devoir.

Mademoiselle, vous plaît-il nous dire vos pensées sur ce sujet ?

— Mon Père, regardant ce que c’est que tentation, il m’a semblé que nous la devons craindre. J’ai considéré qu’elle nous vient par trois diverses voies,, qui sont le diable, le monde et la chair; que, par la première voie, toutes les tentations n'ont d’autre fin que de nous amener à agir contre la volonté de Dieu,, à l’ offenser et à nous perdre éternellement avec lui. Il nous peut arriver, prenant la tentation pour inspiration, ou sous apparence de mieux, de tomber dans le malheur d’adhérer au diable et renoncer à Dieu.

Si nous écoutons les tentations du monde et de la chair, qui nous font toujours entendre mille raisons pour prendre nos satisfactions, le malheur de suivre notre propre jugement est inévitable, et, par ce moyen,, nous sommes en danger de tomber en mille confusions. Si, nous défiant de nos forces et de ses trois ennemis; les rebutant au lieu de les écouter; si, au lieu de nous enorgueillir, nous nous humilions; au lieu de nous décourager, nous renouvelons nos résolutions; et ainsi de toutes les autres suggestions; alors, au lieu d’être la victime des tentations, nous en retirons un grand bien, aides de la grâce de Dieu, et en peu de temps 1 âme fera de grands progrès en la vertu.

De toutes les tentations du diable, la plus dangereuse pour les f il les de la Charité est celle qui les met dans les occasions de perdre leur vocation. Une autre est celle qui les induit à prendre trop de part à ce qu’elles font par la trop grande satisfaction, par l’applaudisserrKnt des personnes du monde, par lorgueil qui les lire du devoir d humiliation pour se rendre trop hard.e^ et familières avec les grands, en sorte que, s’oubliant, elles s élèvent trop. Les tentations qui nous viennent du monde et de la chair sont, ce me semble, les

recherches de ses propres satisfactions, la curiosité de savoir plus que l’on ne doit, ta fréquentation des gens du monde, la tendance à faire les suffisantes. Tout cela est très dangereux pour les Filles de la Charité, et propre à leur faire oublier ce qu’elles sont de leur condition naturelle, ou par le choix que' Dieu a fait d’elles; car il les a appelées à une Compagnie qui doit être dans l’ exercice continuel d'humilité, pauvreté, simplicité et charité, non seulement affectivement par l’amour dû à ces vertus, mais effectivement par la pratique des actes en toute rencontre, à l’égard des personnes dru monde, des pauvres, des sœurs et de soi-même. Pour ne point nous laisser endommager par les tentations, il faut, ce me semble, .nous tenir souvent sur nos gardes, quand nous sommes agitées de pensées ou désirs, de crainte de contrevenir à nos oblieations de chrétiennes, ou de vraies Filles de la Charité.

je prie Notre- Seigneur Jésus-Christ qu’il nous donne la graoe de faire bon usage de tout ceci et surtout de bien connaître les ruses de l’esprit malin, d’y résister en la manière qui a été dite, et aussi de nous souvenir que le diable nous peut bien tenter, mais que, sans notre volonté, il ne nous entraînera pas dans le mal.

Benedictio Dei Patris ...

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