N’INVITER AUCUN EXTERNE A MANGER SANS PERMISSION
(Règles Communes, art. n.)
Mes chères sœurs, le sujet de cette conférence est sur votre onzième règle. Voici ce qu’elle contient : « Pendant quelles sont dans la maison de la supérieure, elles se garderont bien d’y faire manger personne sans sa permission. Celles aussi des paroisses et des autres maisons éloignées en useront de même à l'égard de la sœur servante, laquelle ne le permettra pas sans grande nécessité et une permission particulière ou générale de la même supérieure, et cela à l’égard seulement des personnes de leur sexe, quand bien il n’y aurait aucun mal en cela, sinon que ce serait donner un bien qui ne leur appartient pas, elles n'en ayant que l’usage pour la nécessité de leurs personnes et de celles des pauvres. »
Voilà votre règle, mes chères sœurs, qui consiste à ne faire manger personne sans permission. Nous en parlerons en trois points à notre ordinaire : au premier, nous expliquerons la règle; au second, nous verrons les raisons que nous avons de la bien observer; et au troisième, ce qu’il faut faire pour cela.
Or, cette règle semble d’abord être de peu d’importance, et néanmoins elle l’est si bien que l’observance d’icelle fera marcher la Compagnie en bon ordre et l'inobservance de cette règle fera de grands désordres,
Entretien 84. — Ms. SV 3, p. 174 et suiv.
lorsqu'on n'y sera pas fidèle. Elle dit donc qu’il ne faut pas que les sœurs fassent manger personne de dehors dans la maison sans permission. Et pour le rega,rd de celles qui sont hors de la maison de la supérieure et qui sont aux paroisses, aux forçats, aux hôpitaux et autres lieux où la Providence vous appelle, il ne faut jamais y faire manger personne sans permission de la sœur servante; et les sœurs qui tiennent lieu de servantes ne doivent pas donner cette permission à pas une, si ce n’est après avoir eu celle de Mademoiselle Le Gras, la supérieure. Et quand on doit faire manger des personnes chez vous, cela s’entend des personnes de votre sexe, et entre celles-là il faut que ce soit des personnes de votre Compagnie; car, pour les externes, il ne faut pas les y faire manger. Elles pourront donc les y faire manger ; mais il faut que ce soit par nécessité, et non par compliment, ni sous prétexte de cordialité. Voilà une hile qui s’en va en ville ; elle se sent incommodée ; oh ! pour lors elle peut prendre quelque chose. Mais, voyezvous, retenez bien ceci, il faut qu’il y ait nécessité vraie pour faire manger une Fille de la Charité ; en ce cas, la servante, ayant permission, peut la faire manger; hors de là, il ne le faut jamais. Mais il arrive rarement que d’une paroisse à une autre on ait besoin de prendre de la nourriture ; et ainsi cela ne se doit faire que peu souvent, si ce n’est des hiles de cette maison qui vont en divers lieux par la ville; pour celles-là, il peut y avoir nécessité; mais, pour les personnes du monde, il ne faut pas leur donner cette liberté. — Mais c’est ma mère qui vient me voir ; c’est ma sœur ou mon frère. — Oui, mais, si vous le faites, vous faites mal. — - Mais, Monsieur, quel mal y a-t-il en cela? N’est-ce pas bien fait de faire plaisir à sa mère et de rendre service, en ce qu’on peut, à ses parents? — Mes sœurs, pour répondre à cette question, il faut trancher le mot; il n’y aurait pas de
mal en cela, n’était le vœu de pauvreté que vous avez fait , qui fait que le bien que vous possédez n’est pas à vous, et vous n’en pouvez user que pour la nécessité de vos personnes.
Mais, direz-vous, c’est ma sœur. — Il n’importe. Vous n’avez point permission pour cela. — Mais quel mal y aurait-il? — Il n’y en aurait point si vous n'étiez pas Filles de la Charité et si ce que vous avez était à vous. Mais, dès lors qu’une hile a fait le vœu de pauvreté, il ne lui est pas permis de disposer d'un Fard seulement, ni du bien des pauvres, ni de celui quelle a pour son usage, si ce n’est avec permission ; et si elle le fait, elle viole son vœu et pèche par conséquent. Si elle n a pas encore fait le vœu, elle doit pourtant garder cette règle ; car on 1 a reçue dans la Compagnie à condition quelle y gardera les règles; de sorte que toutes sont ooligees a cela, aussi bien celles qui n’ont pas fait vœu, que celles qui l’ont fait.
Ouelqn une dira : « Monsieur, voilà qui semble bien ruae. Encore faut-il avoir quelque sorte d’humanité et de charité. Voilà une mère qui me vient voir; si je ne lui piesente a souper, elle pensera que je n’ai point de chanté d’en user ainsi. » Parce que vous déroberiez aux pauvres ou à la communauté, vous devez ne pas lui présenter à manger. Il ne vous est point permis de donner le bien des pauvres, car ce serait contre la justice d ’ôter à une personne ce qui lui appartient, pour le donner à une autre. A Paris, on ne manque pas d’hôtellerie pour prendre son repas. Il faut dire que vous n’êtes pas maîtresses de 1 argent que vous avez entre les mains et que vous n en pouvez pas disposer, que, si vous ôtez un liard du bien des pauvres, vous péchez.
Mais c’est un père, c’est un frère. — Il n’y a point d’exception; non, il n’y en a point. — Offenserai-je Dieu, si je le fais? — Oui, vous l’offenserez. — Mon-
sieur, cela semble bien rude a la nature. — Oui, au commencement, mais par la pratique toutes choses deviennent faciles.
De plus, toutes les communautés ont cette coutume de n’inviter personne à manger, hors quelques-unes, qui ne s’en trouvent pas bien. Qu’on aille aux Carmes, aux Capucins et autres voir s’ils donnent la collation aux personnes qui les vont voir! Point du tout. Pourquoi? C’est que le bien qui est dans ces maisons appartient à la communauté, et ils ne peuvent en détourner aucune chose sans faire tort à toute la communauté.
Mais il y a plus de mal pour vous autres, car vous ne faites pas seulement tort à la communauté quand vous donnez quelque chose, mais encore vous l’ôtez aux pauvres. Quelqu’une dira : « Monsieur, y a-t-il si grand mal à rompre cette règle? » Oui, mes sœurs; Dieu a inspiré de la faire ; et contrevenir à une règle, c’est toujours offenser Dieu, parce que c’est faire une chose contre la défense qui vous en a été faite. Secondement, vous faites une désobéissance, contrevenant à l’esprit de la règle et à la pratique de la communauté.
La seconde raison que je mets en avant, c’est que ce que l’une fera, toutes les autres le feront bientôt. L’exemple d’une seule maison suffira pour que les autres fassent comme elle. Dès que Saint-Germain 1 aura fait cela, Saint-André 2 n’en est pas bien loin; ainsi des autres.
Voilà donc pour remédier aux désordres qui pourraient arriver si l’on transgressait cette règle. Mais, si quelqu’une passe par-dessus, tout ce que je viens de dire arrivera, n’en doutez pas. Disons tout : si vous commencez à ne donner que le pain à une sœur, une