‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 53 sur 138 · Epître aux Galates VI, io · texte numérisé non relu

Epître aux Galates VI, io

dans; ils recevaient des écoliers, qui buvaient et man geaient. Et comme ils venaient à diverses heures, vous eussiez dit, à voir cette maison, que c’était une gargoterie. Ce qun a fait un si grand désordre que les supérieurs ont résolu qu’on n’y ferait plus manger personne; ce qu’ils observent exactement; car on ne mange jamais chez eux, si ce n’est quelque docteur de leur Compagnie, et aux heures réglées.

Vous voyez bien, mes chères sœurs, par cet exemple, où cela va et combien il importe de se donner à Dieu pour bien observer cette règle, puisque, si vous ne le faites, vous désobéissez aux supérieurs et aux règles, vous dérobez aux pauvres, ou plutôt à Dieu, ce que vous donnez, vous perdez le temps et finalement vous causeriez dans la Compagnie de grands désordres, qui la pourraient perdre à la fin.

Mais, Monsieur, je suis de la campagne, et voilà mon frère qui vient me voir ; il ne sait rien de nos obligations ; il me prie de lui donner le couvert ; il est nuit ; qu’est-ce que je lui dirai? Si je le renvoie, il aura peine que je ne le loge pas, et me tiendra pour une ingrate. J’aurai peine de cela. — Ma sœur, tenez ferme, faites vos excuses; car, voyez-vous, si vous le recevez une fois, le cousin viendra bientôt, qui demandera la même chose. Mais bien davantage, car un péché attire l’autre, quand on l’aura reçu, on dira : « Nous n’avons poinf^He lit, mais voilà une petite couche, ou bien je coucherai avec ma sœur et vous laisserai mon lit. » En bonne foi, mes sœurs, cela n’est-il point déjà arrivé? Je vous en appelle en témoin devant Dieu. Si cela est arrivé, comme je le crains fort, en vérité vous vous êtes exposées à la tentation contre la pureté. Quoi ! une sœur verra un homme couché dans sa chambre et peut-être dans son propre lit! Cela devrait faire horreur. Après cela, le scandale des voisins ne peut manquer, et vous vous

êtes exposées à leur calomnie; car ils diront : « Si ces filles étaient si sages qu’on tient, feraient-elles coucher un homme chez elles, quoique ce soit un frère? Cela

n’est pas honnête. » Voilà ce qu’ils auront sujet de dire.

Je veux croire que ce désordre n’est pas encore arrivé; mais il arrivera tôt ou tard, si vous ne vous tenez sur vos gardes. Et si vous recevez ce frère, vous ne le traiterez pas comme vous; il faudra avoir du vin; après il dira : « Ma sœur, il faut que vous en buviez aussi avec moi. » Et si elle s’excuse sur ce que cela ne lui est pas permis, il dira : « Je n’en boirai point si vous n’en buvez. )) Et enfin elle se laissera gagner. Voilà ce qui arrivera, mes sœurs, n’en doutez pas ; car cela vaut fait, et j’ai sujet de le craindre; ce que je ne veux pourtant pas croire.

Pour toutes ces raisons, mes chères sœurs, donnezvous à Dieu, et, à ce moment, élevez vos cœurs au ciel pour demander à sa bonté qu’elle ait agréable la résolution que vous faites pour bien observer cette règle; car, dès lors qu’elle ne s’observera plus, on ne pourra conserver la Compagnie dans la pureté; et c’est de cette maison qu’on doit prendre l’exemple de tout ce qu’il faut faire dans les autres. Si cela ne se faisait pas, comment voulez-vous que les filles qui sont envoyées dans des établissements nouveaux sachent ce qu’elles sont obligées de faire, si elles n’en ont vu la pratique?

Par exemple, voilà M. le chancelier qui en demande pour envoyer à 150 lieues; celles qui iront à Cahors, à Arles et à Angers, ne faut-il pas qu’elles soient instruites et bien informées de toutes les règles et bonnes coutumes de la maison de la supérieure pour les introduire dans ces lieux-là. Voyez-vous, il est très important que vous vous donniez à Dieu pour être fidèles à cela en quelque lieu que vous soyez. Or, encore que ce que nous avons

dit ne soit pas arrivé, il faut prévoir les accidents qui peuvent arriver, pour y remédier, et il n’y en peut arriver de plus dangereux pour la pureté, qui vous est si nécessaire.

Hélas ! entend rez-vous sans une grande joie ce que je vais vous dire? C’est une lettre qu’un des nôtres m’a écrite du siège de Varsovie, par laquelle il me mande : <( La reine a envoyé quérir les Filles de la Charité et moi pour traiter les pauvres soldats blessés. » Ah ! mes sœurs, quelle consolation j’ai reçue à ces nouvelles! Des hiles avoir le courage d’aller dans les armées! Quoi! des Filles de la Charité de Paris, vis-à-vis Saint- Lazare, aller visiter les pauvres blessés, non seulement dans la France, mais jusque dans la Pologne! Ah! mes sœurs, y a-t-il rien de pareil à cela? Avez-vous jamais ouï dire qu’il se soit fait chose pareille? Mais avez-vous entendu, quelque part que vous ayez été, que des hiles aient été dans des armées pour pareil sujet? Pour moi, je n’ai jamais vu cela et ne sache point qu’il se soit trouvé compagnie qui ait fait les œuvres que Dieu fait par la votre. Ah ! mes hiles, cela vous oblige à vous donner de grand cœur et de toutes vos affections pour le servir dans votre vocation. Car, voyez-vous, Dieu a de grands desseins sur vous, qu’il accomplira pourvu que vous croyiez ce qu’on vous dit et que vous soyez hdèles à la pratique de vos règles. Ah ! Sauveur ! cela n’est-il pas admirable de voir de pauvres hiles entrer dans un siège? Et pourquoi faire? Pour y réparer ce que les méchants y détruisent. Les hommes y vont pour détruire, les hommes y vont pour tuer, et elles pour y redonner la vie par le moyen de leurs soins. Ils les envoient en enfer, car il ne se peut faire que, parmi ce carnage, il n’y ait de pauvres âmes en état de péché mortel ; et voilà- que de pauvres hiles font ce qu’elles peuvent pour les faire aller au ciel.

Mes sœurs, ne vous semble-t-il p,as que Dieu veut se servir de vous? Je vous prie, parlons un peu cordialement ; il faut que je vous entretienne là-dessus. Avez-vous jamais entendu que des filles aient fait ce que nos sœurs font? Non, cela ne se voit point. Et pourquoi? Je pense qu’il n’est jamais entré dans l’esprit humain que des filles vierges allassent dans les armées réparer le mal que les méchants y font. Cela n’est-il pas tout à fait extraordinaire? Ne faut-il pas vous donner à Dieu pour être fidèles à garder vos règles? Mes sœurs, je ne doute pas que vous ne soyez toutes dans cette résolution; mais j’ai voulu vous dire ceci pour votre consolation et la mienne. Surtout il faut être fidèle à ce que nous avons dit; et pour vous y aider, il faut que, dès demain, vous fassiez votre oraison là-dessus et pensiez devant Dieu au grand mal qui arrivera si l’on met la nappe sans nécessité. Pensez à quelle suite de maux on s’engage si, par une fausse cordialité, on rompt cette règle. Quoi ! pour l’appétit peut-être d’un œuf, d’une poire, ou autre chose semblable, rompre l’obéissance et se mettre en danger d’offenser Dieu! O mes chères sœurs, quelle bassesse de cœur! Voilà comme il faut faire et, après avoir considéré ce que je viens de dire, prendre résolution d’être fidèles à cela et dire à Dieu : <( Mon Dieu, je vous remercie de m’avoir fait avertir du péril où je me mettrais si, par une fausse cordialité, je contrevenais à cette règle. Je me donne à vous pour ne faire manger personne sans nécessité; et si mes sœurs m’en prient, je leur demanderai si elles en ont besoin. » Oui, mes sœurs, il n’y a point de danger, quand une sœur vous demande quelque chose, de lui dire : « Ma sœur, en avez-vous besoin? Si cela est, très volontiers. » Voilà le premier moyen, et je pense qu’il serait bon de faire oraison tous les mois sur ce que nous avons dit, afin de se bien établir en cette pratique.

En second lieu, et c’est le second moyen que je mets en avant, celles qui sauront que quelques-unes de leurs sœurs, tentées par l’esprit malin, auront rompu cette règle, doivent en donner avis aux supérieurs. Si elles ne le font, elles seront cause que le mal continuera, et elles en répondront à Dieu. Vous êtes donc obligées, mes sœurs, tant que vous êtes, d’avertir dès que vous savez qu’on manque à cela, et de dire : « Mademoiselle (ou Monsieur) je me sens obligée devant Dieu de vous avertir qu’il se passe telle chose en tel lieu. J’en décharge mon âme en vous le disant. Vous y apporterez le remède que vous jugerez à propos. »

Voilà, mes sœurs, ce que vous devez faire. Pour celles qui sont éloignées de Paris, si on envoie un visiteur, comme c’est une des meilleures pratiques que nous ayons, il faut l’en avertir. Par exemple, un prêtre de la Compagnie va visiter nos maisons, si, par même moyen, il visite les vôtres, la première chose dont vous devez lui rendre compte, c’est de dire si vous avez été fidèles à garder cette règle, ou si vous savez que quelques-unes de vos sœurs y aient manqué sans un véritable besoin. Cela n’est-il pas facile, mes sœurs? On ne demande pas que vous souffriez dans le besoin, comme vous voyez. Etes-vous incommodées, hélas ! proposez avec grande liberté votre besoin, et on y apportera le remède avec charité.

Le troisième moyen, c'est de demander instamment cette grâce à Dieu et de vous observer les unes les autres. Il est dit dans la Sainte Ecriture que Dieu a donné charge de son prochain à chacun de nous : Unïcuique mandavit de proximo suoA. Par exemple, moi je suis obligé de veiller sur ceux avec lesquels Dieu m’a mis, et toutes personnes spirituelles sont obligées de veiller les

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