‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 60 sur 138 · SUR L’UNIFORMITÉ · texte numérisé non relu

SUR L’UNIFORMITÉ

(Règles Communes, art. 17.)

Mes sœurs, nous voici arrivés à la dix et septième de vos règles, qui sera l’entretien d’aujourd’hui. Voici ce que dit ce ij* article : « Elles garderont, autant qu’il se pourra, l’unifoirmité en toutes choses, comme celle qui entretient l’union et le bon ordre dans les communautés, et fuiront toute singularité, comme la cause des divisions et désordres d’une Compagnie; et suivant cela, elles s’accommoderont en tout à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure, se conformant toutes aux maximes et pratiques qu’on y enseigne pour la conduite tant spirituelle que temporelle, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence. Et quant à ce qui regarde les nécessités du corps, elles se garderont bien d’être meublées autrement ou mieux que les autres. Si néanmoins quelqu’une croit en conscience avoir besoin de quelque particularité, à raison de son indisposition, elle pourra le proposer tout simplement et avec indifférence à la même supérieure, laquelle avisera devant Dieu avec le supérieur ce qui sera le plus expédient là-dessus. »

Cet article, mes sœurs, recommande à votre communauté de garder l’uniformité en toutes choses. Qu’est-ce

Entretien 86. — Ms. SV 4, p. 191 et sinv.

à dire uniformité? Mes chères sœurs, être uniformes, c’est agir toutes d’une même manière, être unanimes en tout ce que vous faites, être toutes semblables, avoir toutes une même forme en quelque lieu que vous soyez, dans Paris, aux champs; en un mot, c’est être toutes semblables.

C’est la leçon que Notre-Seigneur vous fait aujourd’hui, par le Saint-Esprit et par l'explication de vos règles, d’être toutes uniformes. Ce n’est pas à dire qu’il faille pour cela se conformer à chaque sœur, ni vouloir suivre les esprits de celle-ci ou de celle-là. Mais, pour être bien semblables, il faut se conformer aux pratiques de la maison de la supérieure, aux enseignements qui y sont donnés et à l’ordre qui s’y garde, et non pas se mouler sur Françoise, ni sur Catherine, pour être dans l’uniformité que Dieu demande de vous. Ce n’est donc pas assez de dire : je suis semblable à ma sœur telle, mais il faut faire ce qui se pratique dans votre principale maison et le faire de même, car c’est elle qui doit donner l’esprit aux autres. Et pour cela, la maison de céans est obligée à une haute vertu, puisqu’elle doit donner à toutes les sœurs l’exemple de ce qu’elles sont obligées de faire. C’est pourquoi, mes sœurs qui avez le bonheur de demeurer ici, vous êtes obligées à vivre dans une grande perfection. S’il y avait de la désunion et que toutes ne se portassent pas unanimement à la pratique des règles et de ce que les supérieurs ordonnent, celles de dehors qui viennent pour être instruites, voyant cela, se laisseraient aller aux mêmes défauts; elles pourraient dire, si on les reprenait : (( On fait bien telle chose chez vous, pourquoi ne le ferions-nous pas? » Oh! que Notre-Seigneur demande une haute perfection de celles qui. résident ici! Car telles elles sont, telles seront les autres ; et comme la maison doit exceller en perfection et les sœurs avoir

grand soin de marcher de vertu en vertu, selon cela vous devez etre bien aises et même souhaiter de venir voir le bon ordre qui s’y garde, pour apprendre ce qui s y fait, et, y étant, s’animer à la pratique des vertus qu’on remarque en nos sœurs, apprendre de l’une le silence, d’une autre l’honnêteté, la modestie, la récollection, et ainsi des autres. Voilà comme il faut faire lorsque vous revenez dans la maison, à laquelle Notre- Seigneur a tant fait de grâces que de lui avoir donné son esprit, pour qu’elle le communique à tous les membres de la communauté, et que Dieu aime si tendrement et conserve avec tant de soin. Or, comme vous voyez que le Saint Sacrement est gardé soigneusement dans les églises, parce que l’esprit de Dieu y réside, ainsi dans tous les Ordres religieux on a toujours eu grand soin d’y conserver le premier esprit que Dieu a donné; et c’est ce que la maison de céans doit faire. C’est elle qui doit avoir et garder soigneusement l’esprit que Notre- Seigneur lui a donné dès son commencement.

Et comme les Chartreux ont une maison en laquelle leur premier esprit se conserve et est toujours en sa vigueur, aussi tous les supérieurs des maisons de cet Ordre sont obligés à y aller tous les ans pour voir si l’on y garde toujours leur ancienne austérité et s’il n’y a point quelque nouvelle pratique, pour, après cela, l’introduire dans leur maison. De même, mes chères sœurs, vous devez venir de temps en temps pour apprendre ce qu’on y fait et si l’on n’y a point augmenté quelque chose, et, lorsque vous êtes en quelque lieu, observer ce que vous y avez vu pratiquer. C’est assez de savoir qu’on fait cela dans notre maison pour vous porter à le faire; car elle doit être esprit et vie pour animer toutes les autres; de sorte que, tant celles qui sont à 1a. ville qu’aux champs, il faut qu’elles ap-

prennent de cette maison, la réglé et le modèle de tout ce qu’elles font; et c’est pour cela que les sœurs de céans doivent avoir une haute perfection; il faudrait, s il était possible, quelles fussent des. anges, puisqu elles sont obligées de conduire et donner exemple à celles qui ne jouissent pas de ce bonheur.

Cette uniformité que votre règle vous recommande

est de grande importance pour toutes les Filles de la Chante. Mais que fait-elle entre vous, ô mes sœurs ? Elle entretient la charité; et tant que vous serez uniformes, la charité se conservera. Mais, quand il y aura de la différence en vos habits, que l’une voudra être coiffée a sa façon, une autre avoir les souliers autrement faits que les autres, et qu’il s’en trouvera qui, à la campagne, feront des exercices qu’un père ou un confesseur leur aura enseignés, cela blessera la charité

qui doit etre entre vous, et votre sœur qui aime ses règles, voyant que vous suivez une autre conduite, s’en fâchera, et elle n’aura pas tant de confiance ni d’affection pour vous qu’elle aurait; d’autant qu’elle verra qu il n y a point la ressemblance, qui engendre l’amour : laquelle ne se trouvant plus parmi vous, il n’y faut plus chercher de charité, ni cette amitié qui se voit entre vous. Car 1 uniformité fait cela : elle entretient

1 union. Et autant que vous conserverez l’uniformité, autant, mes chères sœurs, la charité sera parmi vous. Mais, dès qu’il s’en trouvera qui diront : « Quoi! être toujours ainsi faites! Oh! il faudra prendre un voile; cela serait bien plus modeste » ; ne les écoutez pas, mais fuyez-les comme des personnes qui veulent vous perdre. Et quand vous en verrez qui diront : « Il faudrait prendre des filles de condition qui apportassent du bien, pour aider a accommoder la maison », dites que c’est un démon, qui veut changer l’ordre que Dieu a tenu pour vous assembler. Pauvres créatures, qui ne

savent pas que Dieu veut conserver les choses comme il les a faites! Et comme les premières qui ont été appelées dans cette Compagnie étaient de pauvres hiles de village, il est a croire que le dessein de Dieu est quelle soit composée de pauvres et simples hiles; ce qui ne se rencontre pas dans les personnes de qualité pour l’ordinaire; de sorte qu’il faut bien se garder d en venir la. Si Notre- Seigneur a mené parmi vous quelque hile de condition, il faut espérer de sa bonté qu’il lui fera la grâce de lui donner les qualités revquises, et qu’elle fera bien, comme nous le voyons en belles qui y sont. Mais de le désirer et d’en chercher les occasions par autre voie que celle-là, c’est ce qu’il ne faut pas faire; car, voyez-vous, mes chères sœurs, vous devez craindre tout ce qui tend à vous faire changer vos premières coutumes; et s’il s’en trouvait qui voulussent porter des couvertures sur la tête, oh ! il ne le faudrait pas faire.

Nos chères sœurs qui sont allées à Arras ont trouvé que la coutume de ce pays est de porter certaine façon de cape pour se couvrir. Elles m’ont écrit pour savoir si elles s’accommoderaient à la façon de ce lieu, parce qu’elles semblaient si étranges qu’on les regardait comme des personnes venues de l’autre monde, bref qu’on les montrait au doigt. On leur a fait réponse 1 qu’il faut bien se garder de cela, parce que ce serait un sujet de division entre elles et celles-ci, et que, quand le monde sera accoutumé à les voir, tout ce que l’on peut dire ou penser de la façon de leurs habits cessera.

Elles n’ont point fait de mal en nous proposant cela de la façon qu’elles l’ont fait; car elles ont témoigné être prêtes à suivre l’avis qui leur serait donné; et

i. Tome VI, p. n3, lettre 2160.

c’est de cette sorte qu’il en faut user, et ne jamais rien changer en vos habits en quelque lieu que vous alliez. Nous voyons venir ici des personnes étrangères habillées à la façon de leur pays; eh bien! elles ne se mettent pas en peine de prendre d’autres habits, quoiqu’on les regarde et qu’on s’étonne de les voir.

Voilà, par exemple, les Capucins. Avant qu’on fût accoutumé d’en voir, on les trouvait si étranges qu’on ne savait à qui les comparer. Ont-ils pour cela changé leur façon de se vêtir? Point du tout. On a vu les Polonais venir à Paris quérir leur reine, équipés à leur mode, et personne ne trouvait mauvais qu’ils ne fussent pas habillés comme les Français.

Ainsi donc, mes chères sœurs, ne vous étonnez pas si l’on vous recommande tant l’uniformité en vos habits et que vous n’y apportiez jamais de changement sous ombre de s’accommoder aux coutumes des lieux où vous pouvez être envoyées. S’il se trouvait une hile parmi vous qui voulût persuader le contraire, sous quelque prétexte que ce soit, sachez que c’est une tentation qui la pousse à cela pour perdre votre Compagnie, qui ne peut subsister que par le moyen de l’union et de la charité. Or, ce qui maintiendra l’amour entre vous, ce sera la ressemblance; car on a de l’affection pour les choses qui ont quelque rapport à nous ; et la ressemblance engendre l’amitié, comme la singularité cause la division. Or, vouloir avoir ce que les autres n’ont pas, c’est se rendre dissemblable, faire quelque chose plus que les autres. Tout cela est contre votre règle.

Il y en a qui deman lent à communier plus souvent que les autres, et cela ne se doit pas, d’autant que l’uniformité demande qu’on soit semblable en toutes choses; et c’est ce qui nourrit l’humilité, de ne rien faire que les autres ne fassent. Au contraire, l’orgueil

s engendre dans la singularité. Il faut donc prendre aujourd’hui cette résolution et se donner à Dieu pour ne point communier plus souvent que les règles le permettent. Si vous faites autrement, vous donnerez lieu à l’envie, et les autres diront : « Pourquoi ma sœur communie-t-elle, puisque nous ne le faisons pas? Quelle grâce .a-t-elle reçue de Dieu, qui lui donne ce privilège? » Voilà pourquoi je suis d’avis que vous ne le fassiez pas et que, lorsque vous aurez envie de communier hors les jours que la règle le permet, vous offriez à Dieu votre désir. Et ainsi vous aurez le mérite de la communion et celui de l’obéissance à votre régie. Car, voyez-vous, la perfection ne consiste pas en la multiplicité des choses qu’on fait, mais à les bien faire, dans l’esprit que Notre-Seigneur faisait toutes ses actions. Voilà en quoi consiste la vraie et solide sainteté : à bien faire ce qu’on fait, conformément à sa vocation. Ainsi la sainteté d’un prêtre consiste à bien dire son office, bien faire ses lectures et s’acquitter des obligations de son caractère.

La sainteté d’une Fille de la Charité consiste à observer ses règles, mais je dis à les bien observer avec esprit, à bien servir les pauvres à point nommé, avec amour, douceur et compassion, à bien faire les ordonnances des médecins, à faire ses exercices, tant spirituels que (corporels, dans la vue d’acquérir les vertus qui composent l’esprit que Dieu a donné à votre Compagnie, qui sont trois, que nous allons bientôt dire. Si une personne observe tous les points de ses règles, ne doutez pas qu’elle n’arrive à une haute sainteté. Et pour cela, le Pape Clément VIII avait accoutumé de dire : « Amenez-moi un religieux de quel Ordre que vous voudrez et qui ait bien gardé ses règles, je le canoniserai. » Il ne demandait point d’autre miracle pour preuve de sa sainteté, afin de le canoni-

ser. De meme, mes cheres soeurs, ce sont ces Filles de la Charité qui font bien le contenu de leurs règles, qui seiont saintes, et il ne faut que cela pour le devenir. C est pourquoi donnez-vous à Dieu pour bien faire tout ce qui est de vos règles, et rien davantage, pour éviter toute singularité, selon ce qu’elles nous recommandent.

Oi, la singularité n’est autre -chose que s’approprier quelque chose, ou vouloir faire quelque chose que les autres ne font pas. Elles s’imaginent être meilleures que les autres et pensent pouvoir prendre plus de liberté; elles veulent être estimées meilleures. Tout cela est contraire à l’esprit d’humilité, qui ne permet jamais de singularité, mais qui nous fait toujours tenir au rang des autres ; etre meilleure et plus vertueuse que les autres, cela est bon; mais ne vouloir pas être tenue pour telle, au contraire, s’estimer la pire de toutes, croyant que vous ne faites rien qui vaille, et surtout s’accommoder à la communauté. Oh! que vous avez une grande obligation, mes sœurs de céans, d’être dans cette pratique, c’est-à-dire de faire tout ce que vous entendez que les supérieurs ordonnent, de profiter de l’exemple que vous donnent les autres et de vous soumettre à toutes, principalement aux officières ! Et toutes généralement doivent se conformer, pour la conduite tant spirituelle que corporelle, aux maximes qu’on tient dans la maison. Par exemple, on a ici pour maxime de s humilier en tout ce qu’on peut, d’aimer son abjection, d êtie bien aise qu’on nous méprise, de croire qu’on est la plus misérable de toutes. Voilà la pratique de céans, à laquelle il faut se conformer, tant celles des -paroisses que celles qui sont aux champs; et c’est pour cela qu’on revient à la maison, afin de reprendre votie esprit; car, si on se relâche étant éloignées, il faut venir se renouveler; et si le feu de la dévotion’ s’éteint aux autres lieux, il faut venir le rallumer ici.

Lne autre maxime et la deuxième vertu qui compose votre esprit, c’est la simplicité et candeur à l’égard des supérieurs, qui fait qu’on n’use point de finesse, ni de parole à double entente, point de menterie, enfin qu on ne dise jamais les choses autrement qu’on les pense; car cela est contraire à la simplicité, comme le feu l’est à l’eau; et il n’y a pas plus de différence

de l’un à l’autre qu’il y en a entre la finesse et la simplicité.

La charité fait aller a Dieu; c’est elle qui fait qu’on 1 aime de toute 1 étendue de ses affections, qu’on souhaite qu il soit aime et servi de tout le monde, qu’on connaisse et qu’on ;aime cette éternelle vérité, cette immensité, cette purete, cette bonté, cette sagesse, cette providence divine, cette éternité dans laquelle il communique sa gloire aux bienheureux et qui fait offrir continuellement des prières à Dieu pour tout le monde. Voilà, mes chères sœurs, les effets de la charité à 1 égard de Dieu; et les filles qui vivent comme cela vivent selon l’esprit de Dieu et non pas selon l’esprit de la chair. Oui, se comporter de la sorte, mes chères sœurs, c est vivre dans l’esprit que Dieu a donné à votre Compagnie; mars vivre selon la chair, c’est chercher à nous satisfaire et ne se soucier plus de Dieu, ni du prochain.

Voila les maximes qu’on pratique ici, à savoir l’ humilité, qui fait qu’on veut être estimée la moindre; la simplicité, qui fait qu’on ne dit jamais rien de contraire à la vérité, et c’est là notre esprit ; mais surtout la charité envers Dieu et le prochain. C’est donc à ces maximes-là qu’il faut vous tenir, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence.

Il ferait beau voir des Filles de la Charité prendre les maximes des Carmélites, qui ont un esprit fort austère; et le vôtre est un esprit de charité, qui vous

oblige à vous consumer pour le service du prochain. Il ferait beau voir un eveque entrer en chartre, c’està-dire être chartreux; il ne ferait pas ce que Dieu demande de lui, mais des autres. Leurs pratiques sont bonnes pour eux et non pas pour nous.

i-e bienheureux éveque de Genève 2 me disait un jour : « Monsieur, je dis à nos sœurs qu’elles estiment toutes les autres religions plus que la leur, qu’elles estiment que les Carmélites sont plus parfaites qu’elles; mais je désire, encore qu’elles estiment les autres au-dessus d elles, qu’elles aiment leurs règles plus que toutes les autres. » Il me disait encore : « Je veux même quelles croient que leur règle est meilleure et plus parfaite pour elles, je veux qu’elles estiment les filles de Saint-Dominique, même toutes les filles du monde plus parfaites qu’elles, et leur manière de vie meilleure que la leur ; mais pourtant je veux qu’elles aiment mieux la leur. » Et il me donna cette comparaison : (( Voyez-vous, Monsieur, comme un enfant trouve sa mère plus agréable et son lait meilleur que celui de pas une autre, quoiqu’elle soit difforme, contrefaite et fort laide, néanmoins il l’aime mieux, parce que cest sa mère, que si c’était une reine. Ainsi faut-il que nos sœurs aiment leur mère, qui est leur religion, plus que toute autre. »

Voici ce qu’il voulait dire : comme les enfants ont plus d affection pour leur mère que pour la plus grande dame du monde, ainsi les filles de Sainte-Marie doivent avoir plus d’amour pour leur religion, qui est leur mère, que pour toutes les autres, quoiqu’elles paraissent plus relevées.

Je vous dis de même, mes chères sœurs : estimez les règles et pratiques de toutes les autres meilleures

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