‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 61 sur 138 · Saint François de Sales · texte numérisé non relu

Saint François de Sales

et plus parfaites que les vôtres pour eux, mais non pas pour vous. Tenez-vous aux vôtres, et cela fera

I uniformité. Que si on vous propose quelque chose qui soit contraire à vos règles, soit confesseur, soit autre, estimez que cela est bon pour ceux qui le peuvent faire; mais que, pour vous, vous avez vos règles qui ne vous permettent pas de faire d’autres exercices,, quoique bons. Il ferait beau voir une fille de la Visitation vouloir suivre les maximes des filles de Saint- Thomas; elle ne ferait pas ce que Dieu demande d’elle.

II ferait beau voir, comme je vous ai dit, un évêque vivre en Chartreux et vouloir être en solitude comme eux. Il ferait beau voir une Fille de la Charité vouloir être semblable à une religieuse et faire des exercices incompatibles au devoir de sa vocation. Tenez- vous donc aux maximes qui vous sont enseignées par vos supérieurs; et dès que quelqu’un vous parle de changement, dites qu’on veut se séparer, criez intérieurement au voleur; car c’est votre esprit qu’on veut vous ravir; criez au meurtre et dites : « Voilà des personnes qui veulent m’ôter la vie en voulant me persuader de prendre des maximes qui sont contraires à l’esprit que Dieu a donné à notre Compagnie. »

Il y a sujet de louer Dieu jusqu’à présent; mars on doit craindre la menace que le diable ht un jour à saint François, comme il se réjouissait du bon ordre qui était parmi ses religieux; il le menaça de mettre dans son Ordre des personnes de condition, par le moyen desquelles il le renverserait. C’est ce qui est arrivé, car il a fallu le réformer deux ou trois fois. Ainsi il est à craindre que, sous prétexte d’avoir -de quoi accommoder la maison, on vienne à prendre des hiles de condition et, par ce moyen, apporter du changement en la Compagnie. Ne pensez pas que je parle de ceci sans sujet; car ce que nous disons ici a été dit :

« Ah ! il faudrait des demoiselles qui apportassent du bien, pour avoir moyen d’accommoder la maison. » Oh ! Sauveur de mon âme ! Dieu vous garde de vous servir de tel moyen pour maintenir La Compagnie ! Mes sœurs, qui est-ce qui a eu soin de vous jusqu’à présent? N’est-ce pas la Providence? Ne doutez pas que Dieu vous abandonne tant que vous serez bonnes servantes de Notre-Seigneur et des pauvres. Que vous a-t-il manqué jusqu’à cette heure? Dieu ne vous a-t-il pas nourries et pourvues, comme une nourrice son petit enfant ? Confiez-vous donc en sa bonté et n’écoutez jamais Geux qui vous parleront de cela. Dites- leur que vos règles ne permettent pas telle chose. Si Dieu en appelle quelqu’une de cette sorte, à la bonne heure ! Mais il ne faut pas la recevoir pour cette considération, non plus que croire qu’il est besoin de se servir de tels moyens pour faire subsister la Compagnie. Oh! non, tous ces moyens sont de la chair et du sang et contraires à la confiance que vous devez avoir en Dieu. Oui, mes chères sœurs, tout ce qui tend à vous faire changer vos maximes vient de la chair et du diable. Et pour cela ne changez jamais.

Ah! mais on fait ceci en tel lieu; on fait de même en un autre; un tel m’a parlé de telle chose. — Il faut croire que leurs maximes sont bonnes pour eux, mais non pas pour vous. Tenez -vous aux vôtres, comme je vous ai dit; prisez les pratiques d’un chacun comme très bonnes pour leur avancement spirituel, sans vous laisser aller à changer quoi que ce soit des vôtres, tant pour le spirituel que pour le corporel, ni avoir plus que les autres; car l’uniformité requiert cela, surtout pour les Filles de la Charité.

Quand on donna les règles aux filles de Sainte- Marie, le bienheureux évêque de Genève voulut qu’elles n’eussent dans leur chambre qu’une image et un livre.

Voilà tout ce qu’il leur permit d’avoir, parce que ce bienheureux Père expérimenté savait, par l’expérience des autres, que la vanité se met jusque dans les choses de dévotion. Oui, avoir une belle image, ou un beau livre, cela fait plaisir, et ce plaisir engendre la vaine complaisance. C est pour ce sujet que les saints ont toujours blâme la superfluité en ces choses-là. Entre autres, saint Bernard blâmait ceux qui, de son temps, mettaient tous leurs soins à orner les églises et les parer d’argenterie. Non, mes chères sœurs, ce grand saint n’approuvait pas cela ; au contraire, il disait : « Tandis que le temple vivant, qui est le pauvre, est par les rues, qui endure la faim et le froid, vous employez vos biens à des dépenses superflues S » Allez premièrement aux pauvres et les assistez; puis après, si vous pouvez faire le reste, à la bonne heure.

Ceux qui à présent ornent les églises de la sorte ne font pas pourtant mal, d’autant qu’ayant beaucoup de biens, ils peuvent faire l’un et l’autre. Mais, pour vous autres, vous devez aimer la pauvreté, qui fait qu’on ne désire point les belles choses. Car, dès que quelqu’une aura quelque chose de beau, qu’elle aura un bel oratoire bien accommodé, la sœur qui verra cela aura envie d’en avoir autant; elle dira : « Voilà ma sœur d’un tel lieu qui a un bel oratoire ; il y a telle et telle chose ; oh! que cela est dévot! Il faut que j’en achète autant. » Et où prendre l’argent pour cela? Il faut qu’elle le dérobe aux pauvres; car vous n’avez rien à vous. Et si elle y en emploie de celui qui est donné pour la dépense, ce n’est pas plus permis que de le prendre aux pauvues. Vous n’en avez point d’ailleurs, de sorte qu’il faut que vous le preniez aux pauvres ou aux sœurs, puisque vous devez apporter à la maison le surplus de votre dépense. Il faut que je vous dise à ce sujet que j’admire souvent la conduite de la divine

Providence, qui vous a donné la pensée de contribuer à l’entretien de la Compagnie. Tenez-vous-en là, mes sœurs; car de cette sorte vous aidez à nourrir les sœurs qu’on instruit dans cette maison pour le service des pauvres.

Quand je vois un prêtre qui a retiré sa mère pour la nourrir chez lui, je lui dis : « Monsieur, que vous êtes heureux d’avoir moyen de rendre en quelque façon à votre mère ce qu’elle vous a donné, par le soin que vous prenez d'elle! » je vous dis de même, mes sœurs, à l’égard de la maison : c’est votre mère qui vous a élevées et s’est comme épuisée pour vous former; car vous ne vous êtes pas faites vous-mêmes; il a fallu vous instruire et donner l’esprit de la Compagnie. Or, en faisant cela, la maison fait comme une mère qui allaite ses enfants; elle épuise sa propre substance pour les nourrir. Et faisant ce que vous faites, vous aidez à faire subsister la même mère nourrice qui vous a nourries. Quel bonheur, mes sœurs! J’estime que c’est une grande bénédiction de Dieu et qu’il vous continuera ses grâces, tant que vous entretiendrez cette sainte coutume.

La suite de cet article dit qu’elles se garderont d’être nourries autrement ou mieux que les autres. Il faut donc être égales en tout ce qui regarde la nourriture, égales pour le pain, pour la quantité de la viande, égales en tout. Pour ce qui est du vin, vous ne vous en êtes point servies jusqu’à présent, et je pense qu’il faut conserver cette coutume, si ce n’est en cas de maladie, ou qu’il y en eût quelqu’une fort vieille, car alors les supérieurs peuvent, selon qu’ils le jugent nécessaire, les dispenser de cette règle. Mais, hors de là, il ne faut pas le faire; car, croyez-moi, mes sœurs, c’est un grand avantage de ne boire jamais de vin.

Les Turcs n’en boivent jamais, quoiqu’ils soient dans un pays fort chaud, et s’en portent bien mieux qu’on

ne fait ici d’en boire; ce qui fait voir que le vin n’est pas si nécessaire à la vie qu’on croit. Hélas! s’il n’était pas si commun, on ne verrait pas tant de désordres. N’est-ce pas une grande pitié que les Turcs et tous ceux de Turquie, laquelle contient dix milles, qui font 150 de nos lieues, vivent sans cela et que les chrétiens en usent avec tant d’excès! De là vient qu’ils sont si bien composés pour les mœurs, qu’ils ne peuvent pas souffrir qu’une personne parle haut parmi eux. Nous .avons vu un homme, ces jours passés, qui vient de pêcher des baleines en ce pays; et comme je lui demandais la manière dont ils vivent, il dit qu’on n’a jamais vu de vin dans ce grand pays et que ces personnes ne font point de maladies, que ce sont des corps bien faits et que leur nourriture est de morue trempée dans du lait.

Comprenez donc bien, mes chères sœurs, ce que la règle dit, que, si quelqu’une pense avoir besoin de quelque particularité à raison de son indisposition, elle le pourra proposer tout simplement. Oh ! que vos règles sont raisonnables et qu’on y a pensé de fois avant que de vous les donner! Voilà, mes chères sœurs, comme il faut faire quand on croit en conscience avoir quelque besoin; il faut dire : « Mon Dieu, je pense .avoir nécessité de telle chose; je le demanderai; et si c’est votre bon plaisir qu’on me l’ accorde, à la bonne heure; sinon, votre volonté soit faite! »

Souvenez-vous surtout de vous conformer à ce qu’on fait céans et d’y venir pour l’apprendre, afin de vous ressembler toutes. O mes chères sœurs, que cela est beau d’être uniformes en toutes choses !

Vous me direz : « Monsieur, dans la maison il y en a de nouvelles qui ne font que d’arriver; faut-il prendre exemple sur elles ? » Non, quand je dis de venir à la maison, je n’entends pas que vous vous conformiez aux

nouvelles, mais aux anciennes, surtout à celles qui observent bien leurs règles et aux officières. Faites cela et vous conserverez la charité et T uniformité. Si vous êtes fidèles à ce que nous venons de dire, vous contribuerez à la conservation du bon ordre dans la communauté et à tout le bien qui s’y fera. Quel bonheur, mes filles, d’avoir des règles qui n’ont point d’autre fin que de vous perfectionner ! Quel bonheur de savoir que Dieu vous a inspiré une vie si conforme à celle de son Fils! Oh ! que vous serez heureuses, mes chères sœurs, si, comme servantes de la Charité, vous vous comportez en la manière que ce beau nom vous oblige de faire! On vous appelle servantes, et celles qui en effet se servent de ce beau nom pour s’humilier et servir les pauvres et leurs sœurs, sont bienheureuses. Mais, dès lors que vous ferez la suffisante, que vous voudrez que les autres plient sous vous, que vous ferez la hautaine, adieu l’esprit d’humilité! Il n’y aura plus que l’apparence, d’autant que vous vous transformerez de l’état de servante en celui d* indépendante. Or, pour éviter ce malheur, il faut que celles qui sont appelées à l’office de servantes soient toujours les premières à s’humilier et à donner aux autres l’exemple de ce qu’elles sont obligées de faire. Si une sœur qui doit avoir soin de la Compagnie souffre qu’une autre fasse des fautes contre ses règles et n’en donne pas avis aux supérieurs, oh ! la mauvaise servante ! Elle est cause, par son silence, du mal que sa sœur fait; car elle doit premièrement l’avertir charitablement; et si, après qu’elle a fait ce qu’elle a cru devoir faire, la sœur continue, elle est obligée d’avertir la supérieure, afin qu elle y apporte le remède nécessaire. Si elle manque a cela, elle fait faute, et il pourrait se faire qu’avec le temps, elle conniverait avec sa sœur et ainsi consentirait au mal qu’elle a fait. O mes sœurs, quel sujet

de remercier Dieu de vous trouver dans une Compagnie qui a pour maxime Y uniformité !

O uniformité, tu es en perfection dans la Sainte Trinité : le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont pas plus l’un que l’autre. L’uniformité était aussi parmi les apôtres.

Bienheureuses êtes-vous, mes chères filles, de ce que vous avez une règle qui est de Dieu et qui vous oblige à imiter la sainte égalité et uniformité qui est entre les trois personnes divines ! Tenez-vous à vos règles sans jamais y apporter de changement; et assurez-vous, mes chères sœurs, que si vous observez bien celle-ci, Dieu fera de grandes choses en la Compagnie. Qu’est-ce qu’il y fera? Oh! il fera qu’elle fleurira en vertus et qu’on verra toujours une même manière de vie et l’uniformité entre vous. C’est la prière que je fais à Notre- Seigneur. Je le prie qu’il vous remplisse toutes du désir de l’observance de cette règle, afin que l’ uniformité soit entre vous pour honorer celle qui est entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et ainsi vous serez semblables aux apôtres et observerez les mêmes règles que Notre- Seigneur leur a données. Plaise à la divine bonté de vous remplir toutes de cet esprit d’uniformité et que vous y fassiez progrès de jour en jour, en sorte que chacune aime mieux mourir que s’en départir ! C’est la grâce que je lui demande par l’amour qu’il porte à la sainte vertu d’uniformité.

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