‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 62 sur 138 · UNIFORMITÉ, CHASTETÉ, MODESTIE · texte numérisé non relu

UNIFORMITÉ, CHASTETÉ, MODESTIE

(Règles Communes, art. 17, 18 et 19. Y

Mes très chères sœurs, nous continuerons aujourd hui

Entretien 87. — Ms. SV 4, p. 200 et suiv.

à vous faire lecture de vos règles et à noter sur chaque article ce qui vous regarde particulièrement, parce que vos règles doivent être considérées comme les canaux par lesquels Notre-Seigneur fait couler ses grâces sur ses épouses pour, après cette vie, les faire régner làhaut au ciel ; de sorte que vous devez attendre toutes sortes de grâces par le moyen de vos règles. Dieu se comporte en ceci comme à l’égard de son Eglise; et comme il ne donne point de grâces à son Eglise qu en vertu des sacrements, aussi ne donne-t-il ses grâces à une âme que par le moyen de l’observance de ses règles. Non seulement cela, mais toutes les grâces des communautés ne leur sont communiquées qu’en vertu de la fidélité à la pratique de leur règle; et plus elles y sont exactes, d’autant plus les grâces de Dieu y sont abondantes; mais, au contraire, plus elles s’éloignent de l’observance des règles, d’autant plus elles s’éloignent des grâces de Dieu.

Toutes nos opérations procèdent du chef par la contiguïté et union de la tête avec les membres; c'est de là que se répandent les esprits animaux et vitaux dans tous les autres membres. Or, comme le corps qui est bien uni à son chef, et un membre à un autre membre, participent à toutes les influences qui en procèdent, comme, au contraire, un membre pourri ne peut ni être uni au chef, ni recevoir aucune participation à la bénignité de ses effets, ainsi une maison de communauté ne peut recevoir les grâces qui lui sont nécessaires à la conservation de sa vie spirituelle, si elle n'est unie à son chef. Ainsi donc, mes chères sœurs, donnez-moi une fille de qui on puasse dire : « Elle garde bien ses règles », je puis aussi dire qu’elle parviendra à une haute vertu et union avec Dieu, qui n’a point de plus grand plaisir ici-bas en terre que de savoir qu’une personne garde bien ses règles. Il se plaît à voir cela. Et tout ainsi

qu’une épouse est l’objet des plaisirs et contentements de son époux, ainsi Notre-Seigneur a un plaisir extrême lorsqu’il a une âme qui se complaît à suivre toutes ses volontés par la pratique de ses règles. C’est ce qui lui fait jeter les yeux de sa bonté sur elle pour l’embellir de plus en plus par la continuation de ses grâces. De sorte que, comme un père qui n’a point de plus grand plaisir que d’avoir un enfant pourvu de belles qualités et de bon naturel, c’est là toute sa consolation, ainsi mes chères sœurs, il est certain que Dieu prend un plaisir non pareil à voir une communauté qui observe bien ses règles. Ah! il n’y a point de comparaison du plaisir que Dieu reçoit de cette fidélité à celui qu’a un époux de regarder son épouse, ni à celui qu’un enfant donne à son père. Voyez-vous, je le redis encore, d autant qu’il importe que vous soyez bien persuadées de cela : l’objet du bon plaisir de Dieu est une Fille de la Chanté qui garde bien ses règles, c’est une bonne religieuse qui garde bien sa religion. De là vient que le Pape Clément huitième, que j’ai eu l'honneur de voir et qui est un saint, disait : « Menez-moi une personne qui ait vécu dans l’observance ponctuelle de ses règles, je la canoniserai sans d’autres miracles; je ne demande point d’autre preuve de sa sainteté que de savoir qu elle a gardé ses règles. »

Vous voyez par là que plus une hile est fidèle a ses règles, plus elle a de vertu, et que d agitant plus elle s’en éloigne, plus elle s’éloigne aussi de Dieu, elle rentre dans ses premières habitudes, fuit les appétits de la chair et du sang et devient pire qu’elle n’était dans le monde. Pourquoi cela? Dieu l’avait appelée dans la Compagnie pour en faire l’objet de ses plaisirs et y garder les règles qu’il lui a données, et il la voit négligente et n’en tenir compte. Oh ! il retire ses grâces d elle et l’abandonne après toutes ses passions. Voilà la puni-

tion du mépris de ses règles. Dieu dit : « Cette fille à qui j’ai fait la grâce de l’appeler hors de la masse corrompue du monde, pour lui faire mener une vie toute contraire par la pratique des règles que je lui ai fait donner, fait tout le contraire. Je vois qu’elle vit comme si je ne lui avais point montré comme elle doit vivre. Je l’abandonne : va, fais, ce que tu voudras. » Cette pauvre créature, ainsi délaissée de Dieu, tombe dans un état déplorable, bien souvent pire que n’était celui d’où elle était sortie avant sa vocation. Vous voyez donc, mes chères sœurs, que votre bonheur ou votre perte dépendent de l’observance de vos règles. Or, pour les garder, il faut les bien entendre; et c’est pour cela que je veux les lire. Il y en a quarante et trois, et nous sommes à la dix et septième, qui est sur l’uniformité qui doit être entre vous.

« Elles garderont, autant qu’il se pourra, l’uniformité en toutes choses, comme celle qui entretient l’union et le bon ordre dans les communautés, et fuiront toute singularité, comme la cause des divisions et désordres d’une Compagnie. Et selon cela, elles s’accommoderont à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure, se conformant à toutes les pratiques et maximes qu’on y enseigne pour la conduite tant spirituelle que temporelle.

Voilà l’article de l’uniformité. Il y en a peut-être parmi vous qui n’entendent pas ce que veut dire ce mot d’uniformité. Etre uniformes, mes chères sœurs, c’est être toutes semblables, par exemple, avoir même coiffure, mêmes collets, mêmes habits, mêmes souliers, et, s’il se pouvait, un même parler, c’est-à-dire qu'il est à désirer que vous parliez toutes d’une même façon, douce, cordiale et humble, une même manière de servir les pauvres, un même avis lorsqu’on est ensemble, même manière d’agir dans les paroisses; non pas qu’il

faille aller voir comme on fait dans l’une pour faire de même dans l’autre, mais voir comme l’on fait ici, et ne pas faire autrement, car c’est de cette maison que vous devez prendre exemple, et vous y conformer par toutes les autres où vous allez, au Nom- de- Jésus, aux Enfants et autres lieux, autant qu’il se peut ; c’est ce qu’on veut dire dans cet article. Après cela, il serait à souhaiter que vous eussiez toutes mêmes sentiments, que vous estimassiez tout ce que la supérieure estime, que les ofhcières et les anciennes fussent toutes animées d’un même esprit et bien unies à leurs supérieures, et que les plus jeunes estimassent toutes leurs anciennes et lissent ce quelles leur disent, et que tant les unes que les autres suivissent les avis qui leur sont donnés.

Saint Paul disait au peuple nouvellement converti r « Je ne vous parle pas encore d’imiter Jésus-Christ, mais imitez-moi, qui suis son imitateur. Voyez comme je fais et faites tous comme moi \ » Or, si saint Paul disait cela aux nouveaux chrétiens, c’est parce qu’il est facile de faire le bien que nous voyons faire. Il faut donc vous conformer toutes à ce qui se fait dans cette maison, et que nulle ne fasse à sa fantaisie; car ne pas suivre le sentiment des autres, c’est une espèce d’orgueil. Oui, être singulière, ne vouloir céder à personne, vouloir assujettir le sentiment des autres au sien, c’est être une fille d’orgueil. Si celle qui est faite de la sorte est encore capable de dire ou penser : « J’ai plus d’intelligence que celle-là; que les autres fassent comme elles voudront; pour moi, je veux faire comme je l’entends )>, voyez-vous, cela c’est un acte d’orgueil. Cette hile est une hile de l’orgueil, que Dieu châtiera tôt ou tard. Cette hile, qui ne suit pas la commune manière des autres, tôt ou tard Dieu la châtiera, parce quelle a

i. Première épître de saint Paul aux Corinthiens IV, rô.

l'orgueil, qui est le vice du diable, que Dieu chassa du paradis à cause de son orgueil. L'humilité se conserve dans la commune façon de faire des autres. Mais quand une sœur dit : « Ma sœur, faisons ceia », et que l'autre lui répond : « Il me semble qu’il sera mieux autrement », (( Pourquoi? dira la première, je veux faire ainsi. » — « Ah! ma sœur, dira l’autre, on a coutume de faire cela à la maison. » — « N’importe, je crois qu'il sera mieux d'une autre façon. » Ah! pensée du diable et d’orgueil! Oui, parce qu’elle se rend singulière et qu'elle suit son propre jugement, c’est une pensée d’orgueil. Une sœur fait une chose de telle manière; sa sœur le veut bien; mais en voilà une autre qui dit : « Et moi je veux faire comme il me semble mieux. » Dites que c’est l'orgueil qui lui fait croire qu’elie fera mieux que les autres. Toute singularité est une niche à l’orgueil; il est toujours caché dedans; et toute personne qui ne se conforme pas à la supérieure et aux ofhcières autant qu’il lui est possible, cette personne-là est gouvernée par l’esprit dorgueii, qui veut toujours faire son fait à part.

L’humilité, au contraire, suit toujours plutôt l'avis des autres que le sien propre. Voilà, par exemple, une fille qui s’accorde à tout ce qu’on veut. Si on lui dit : « Faites ainsi », elle le fait. Je dis que cette fille a l’humilité, car l’humilité est ennemie de la singularité; et autant qu'elle se conformera aux autres, autant avancera-t-elle dans l’humilité. Or, quand je dis qu’il faut fane comme les autres, je n’entends pas cela des libertines, s’il y en a . Oh ! horrible imitation ! Une fille qui voit les ofhcières, qui considère leur conduite et leur vertu et s’y conforme, qui, dans sa paroisse, s’efforce de contenter les dames et de suivre autant qu’elle peut ce qui lui est ordonné, c’est une marque d’humilité. Elle n’a point de singularité; *elle fait ce que les autres font. Ainsi, mes chères sœurs, l'humilité se conserve sous les

cendres de I imitation des autres ; car, quand vous voyez une fille qui s en fait accroire, qui blâme les autres, qui pvnse qu on se trompe quand on la reprend, n est-il pas vrai que cela vous déplaît? Voyez-vous, une âme humble a toujours meilleure estime des autres que d’elle-même.

Il y avait avant-hier un seigneur de la cour qui me dit entre autres choses : « Quand j’ai quelque chose à faire, je prends avis de ma femme. » Voyez uin peu cette bonne âme, il avait tant d’estime qu’il la croyait plus vertueuse que lui et prenait ses avis. C’est humilité que cela : dire toujours du bien des autres et jamais de soi. Mes sœurs, quand vous entendez une sœur qui parle avec estime de sa sœur, dites : « Voilà une fille vertueuse, vous n avez que faire d’autre modèle, suivez-la. » filais, lorsque vous en voyez une qui ne loue que ce qu elle fait, qui blâme tout ce que les autres font, ou, si elle l’entend louer, elle n’en dit mot, elle témoigne par son silence qu’elle n’approuve pas ce qu’on dit, dites : <( Voilà une orgueilleuse » ; et assurez-vous que Dieu la perdra avec toutes celles qui sont orgueilleuses. Elles perdront les grâces de Dieu, qui ne sont données qu’aux humbles; et après quelles auront méprisé ses inspirations et les avis qui leur ont été donnés, il leur dira :

(( me quittes, misérable, pour de vaines satisfactions, va, je t abandonne et ne veux plus ouïr parler de toi. » De sorte qu’elle ne prendra plus de plaisir en la vertu; elle se rendra insupportable à ses sœurs et à ellememe ; et ainsi elle n’est plus Fille de la Charité qu’en apparence. Elle en porte l’habit, mars elle n’en a pas 1 esprit. L’esprit des Filles de la Charité, c’est l’humilité, et elle est pleine d’orgueil; ce qui est être semblable au diable et même pire que le diable. Hélas ! tant que nous sommes, ai nous étions bien humbles, nous nous estimerions pires que le diable. Ce n’est pas défaut de jugement; mais, en vérité, nous le devrions faire; car, s’il

n 'était point obstiné dans son péché et qu'il vînt à recevoir la moindre des grâces qui nous sont données, il en ferait meilleur usage que nous. Et pour moi, je crois, avec quelques saints, que, si la grâce de changer de resolution lui était donnée, il serait bien meilleur que nous. Mais elle ne lui est pas donnée. Il n’y a que les hommes pécheurs, les hiles et les femmes pécheresses qui aient reçu de Dieu cette grâce de se relever de leurs péchés. C'est ce qu’il disait par la bouche des possédées de Loudun : « O misérables chrétiens que vous êtes de faire sa. mauvais usage des grâces de Dieu! S'il nous était permis de nous convertir, comme à vous, nous ne demeurerions pas dans ce malheureux état où nous sommes et dont nous ne pouvons pas sortir. Mais vous, vous le pouvez ; ne faites pas comme nous , ne demeurez pas obstinés dans vos péchés; convertissez-vous a Dieu

tandis que vous le pouvez. »

Mes sœurs, retenez bien cela, que la singularité est la hile de l’orgueil et que vous devez la fuir comme la cause des divisions.

N’est-il pas vrai, quand vous voyez une hile qui s’habille proprement et qui aime à être jolie par-dessus les autres, que cela fait peine? Une personne qui ne suit pas la communauté, qui veut que les autres plient sous elle et qui fait la demi-supérieure, je ne saurais vous dire comme elle est insupportable. Toutes les divisions et désordres des communautés viennent de ne se pas conformer aux autres. C’est ce qui fait qu’étant dans une paroisse, elle ne veut point céder aux avis qui lui sont donnés, parce qu’elle s’en fait accroire. Et puis, étant accoutumée à suivre ses propres sentiments, la veut-on faire revenir, elle n’en veut pas sortir. Voilà les malheurs que cause la singularité. Elle nous ôte la soumission. Si elle n’en vient pas là, il y a d’autres maux fort dangereux qu’elle produit.

« Elles s’accommoderont toutes à la commune manière de vivre de la maison où réside la supérieure », c’est-àdire que vous devez apprendre, dans cette maison, de '.a supérieure, des officières et autres sœurs ancienne? qui y sont, tout ce qu’il faut que vous pratiquiez. O mes sœurs, vous qui êtes employées dans cette maison, vous voyez bien à quelle vertu cela vous oblige. Estimez-vous bienheureuses que Dieu vous ait choisies pour un ouvrage si saint, pour être les pierres fondamentales de son édifice. Mais souvenez-vous de ce que dit le germe de la vie, parlant aux Filles de la Charité : « Vous en qui j’ai mis toutes les grâces nécessaires pour vous rendre dignes d’un si saint emploi, sachez que j’attends de vous que vous contribuiez, par paroles et par exemples, à la perfection de ces jeunes plantes qui sont parmi vous. » Ah ! mes filles, quelles obligations vous avez de le faire! Toutes les autres jettent les yeux sur vous qui êtes ici. Voilà pourquoi il faudrait que ce fussent des anges incarnés qui enseignassent dans cette maison, si cela se pouvait, pour vous dire qu’il faut que vous soyez bien parfaites ; car, comme c’est la tête de votre corps, si la tête se porte bien, tout le corps se portera bien; mais, si elle est malade, les membres s’en sentiront. Or, comme celles de céans sont obligées à donner bon exemple par la pratique des règles, les autres aussi qui sont employées ailleurs doivent se conformer aux pratiques qu’on y enseigne, sans en prendre d’autres, quoique bonnes et meilleures en apparence.

Mes sœurs, il se peut faire qu’il tombera dans l’esprit à quelque fille, par exemple, de faire l’oraison comme les Carmélites, qui se tiennent là devant Dieu, attendant ce qu’il lui plaira de leur donner. Si Dieu leur envoie quelque chose, elles le prennent; s’il 11e leur donne rien, elles se tiennent en repos. O mes sœurs, cela est bon pour les Carmélites, mais non pas pour vous.

Voilà les Filles de la Croix. Elles sont habillées de noir, portent une coiffe quand elles vont par la ville. Il semble que, si vous étiez ainsi, vous seriez bien plus modestement habillées. Cela est bon pour les Filles de la Croix, mais non pas pour vous, qui avez été choisies pour honorer la pauvreté de Jésus-Christ en cette sorte d’habit. Et comme il a été le plus pauvre de tous les hommes, il a voulu que vous fussiez habillées de cette sorte comme les plus pauvres. Voilà pourquoi vous devez l'aimer plus que pas un autre.

11 pourra se faire qu’il viendra une hile dans la maison qui dira : « On fait cela dans une telle communauté; pourquoi ne le fait-on point ici? » Ah! pauvre créature! qu'est-ce que tu dis? Dieu veut te conduire d’une manière la plus pauvre qui ait jamais été au monde; et tu veux contrevenir à ses desseins, prenant une autre conduite que celle qu'il veut que tu suives. — Mais cela est bon; quel mal y a-t-il de faire comme elles? — ■ Oh ! ce n est pas pour vous. Quelque pratique qu'on vous enseigne, pour parfaite qu’elle soit, si elle est contraire aux vôtres, laissez-la pour ceux à qui Dieu l’a donnée. Il ne faut pas blâmer les autres. Au contraire, vous devez les estimer toutes bonnes; mais il faut vous tenir aux vôtres.

Mais, mon Dieu ! nous sommes si chétivement habillées, nourries si pauvrement ! Il n’y en a point de si mal accommodées que nous. Dans les autres communautés, on n’est pas nourri comme cela. — Laissez ce qui regarde les autres; ce n’est pas votre esprit; c’est l’esprit de Notre-Seigneur humilié, 'inconnu et méprisé de tout le monde. N 'êtes-vous pas bienheureuses que Notre- Seigneur pense à vous et vous ait choisies entre tant d’autres pour l’imiter en une manière de vie si basse et si humble qu’est la vôtre, par laquelle il veut que vous le suiviez en la chose la plus difficile qua soit au monde,

qui est de s’humilier ! Car il n’y a rien de si difficile que oela, ni à quoi nous ayons tant de peine. O mes sœurs, ne cherchez point de meilleure vie que celle dans laquelle Notre-Seigneur vous a mises; vous n’en trouverez point qui soit si propre que celle-là. JN avez-vous jamais vu une mère toute chassieuse avec un visage laid tenir son enfant entre ses bras? Si la reine veut le prendre, il n ira pas. Il se tient au sem de sa mère, toute laide qu elle est. On a beau lui dire : « Mon enfant, que fais-tu? La reine te veut avoir et tu n’en fais pas d'état! )) Voyez-vous, Dieu et la nature lui enseignent qu’il a plus d’obligation à sa mère qu’à toutes les reines du monde, parce qu’il tient sa vie d’elle. Voilà pourquoi il ne trouve rien de si beau; et il a raison, puisqu’elle est sa mère et sa bienfaitrice.

Mes sœurs, il y a des maisons bien autres que la vôtre, qui, à la vérité, sont en grande estime. Oui, il y a dans l’Eglise quantité d’Ordres grandement respectés, auxquels la Compagnie de la Charité étant comparée, elle est comme cette pauvre mère chassieuse. C’est pourquoi quelqu'une, considérant ces grands Ordres, pourra dire : « Ah ! mon Dieu ! que les religieuses sont heureuses ! Je voudrais bien être Carmélite, ou bien je voudrais faire comme elles font. )) Vous ne vous êtes pas mises dans la Charité pour faire comme les Carmélites; mais vous êtes appelées à vous humilier, à servir Dieu et les pauvres et à faire votre possible pour contenter les dames, afin d’avoir plus de moyens d’assister le prochain. C’est là ce que votre mère vous enseigne. Elle est chassieuse; mais vous la devez aimer si vous voulez être humiliées, comme a été le Fils de Dieu. Si vous êtes mal nourries, réjouissez-vous-en, souffrez cela pour un temps. Encore êtes-vous mieux que n’était Notre-Seigneur. Aimez toujours votre mère, quoique chassieuse, et vous trouverez bon tout ce qu’elle vous donne. Ne

vous empressez point à désirer cet Ordre saint, ni les habits de celle-ci, ni la façon d’agir de celle-là. Cela est bon pour elles, mais n’est pas bon pour vous.

Hélas! mes sœurs, ce que je vous dis, croyez que je ne le dis pas de moi; je l’ai appris d’un grand maître, c’est le bienheureux évêque de Genève qui me l’a dit à moi-même. Il me disait : « Voyez-vous, je dis à mes filles qu’elles estiment toutes les autres maisons par-dessus la leur, mais qu’elles aiment la leur préférablement à toutes les autres. » je vous en dis de même, mes chères sœurs : estimez toutes les autres plus parfaites que vous, mais aimez votre Compagnie plus que toutes les autres, parce que c'est votre mère qui vous a allaitées et nourries jusques ici, et le fera tant que vous vous tiendrez sous sa conduite. Vous avez promesse de Dieu pour cela que; tant que vous vous tiendrez entre les bras de Notre-Seigneur, il ne vous manquera pas.

Il faut pour cela se conformer non seulement à la conduite spirituelle, mais encore à la temporelle, selon que votre règle porte. Voyez-vous, mes filles, je vous disais dernièrement, et vous le dis encore à cette heure, comme vous devez vous comporter en vos maladies, c est-à-dire qu’il faut éviter la trop grande tendresse et se contenter du traitement qu’on fait aux pauvres. Mais je vous dis que, si quelqu’une, à cause de ses infirmités ou de l’âge ou trop grande faiblesse de corps, a besoin de quelque chose de plus, la Charité qui conduit bien toutes choses, doit avoir égard à cela. Voilà, par exemple, une personne infirme dans la Compagnie, qui n’a point de force, de qui la santé est aussi frêle qu’un verre et qui est morte il y a vingt ans. Quoi ! aller traiter cette personne de même sorte que les autres qui se portent bien ou qui ne sont pas d’une complexion si délicate ! Cela ne serait pas à propos. La Compagnie est une bonne mère qui traite les infirmes comme infirmes. Et

tout ainsi qu’une mère se comporte avec beaucoup plus de tendresse et de compassion auprès de son enfant malade, quenvers ceux qui se portent bien, ainsi la Charité doit avoir égard aux personnes qui sont impuissantes pour suivre le commun.

Vous voyez que, pour moi qui suis obligé de donner l’exemple aux autres, la Compagnie, ayant égard à mon incommodité de jambes, m’a donné un carrosse pour me porter. Je l’ai refusé quelque temps, mais, après, je l’ai accepté, voyant la nécessité que j’en avais. De plus, il y a un an et 'demi qu’on m’a donné une chambre à feu et un tour de lit. Or, je souffre cela à cause de mes incommodités; car je n’en avais pas auparavant, non plus que les autres.

Ainsi les personnes infirmes ont besoin de quelque soulagement particulier; sans cela, ce serait une boucherie. Comment traiter une personne infirme et âgée comme les autres, sans exception ni considération ! O mes sœurs, il faut les assister quand l’âge ou les infirmités les ont réduites en cet état ; autrement, ce serait une grande injustice. Ainsi, mes chères sœurs, consolezvous, ne vous affligez pas, vous qui êtes âgées et infirmes, si vous ne pouvez pas suivre les autres en tout. La Compagnie est une mère qui sait bien faire distinction entre ses enfants malades et ceux qui se portent bien.

J’excepte une chose, qui est d’introduire dans la Compagnie une manière d’habits qui ne soit pas conforme aux autres. Par exemple, une fille qu’on reçoit dans la Compagnie voudra porter une coiffe. Il ne faut pas souffrir cela. Si elle ne peut s’accommoder à faire comme les autres, c’est une marque que Dieu ne l’y appelle pas. De là vient que l’on tient qu’une personne que Dieu appelle en une communauté reçoit de lui toutes les grâces dont elle a besoin pour se conformer à tout ce qui s’y pratique. C’est pourquoi, quand il s’en présentera

quelqu’une faite comme nous venons de dire, il y a sujet de craindre; et pour moi, j’estime qu’on lui doit dire que, si elle veut demeurer, elle doit se résoudre à être tout comme les autres; et, si elle pense ne le pouvoir, qu’elle ne passe pas plus avant. Si elle a besoin de quelque chose pour couvrir sa tête, elle peut en user dans la maison avec permission. Mais prenez garde que, sous ombre que la règle permet de traiter les infirmes en infirmes, on ne s en fasse point accroire; car, voyez-vous, mes sœurs, la nature tâche toujours de nous attirer de son côté; elle pense facilement qu’elle a des infirmités, et bien souvent les fait plus grandes qu’elles ne sont’ Voilà pourquoi, quand vous pensez avoir besoin de quelque chose, recommandez cela à Dieu et priez-le que, si c est un véritable besoin, il vous le fasse connaître. Et après l’avoir bien recommandé à Dieu, si la volonté continue d en parler, alors on peut le proposer avec indifférence à la supérieure. Retenez bien cela, qui est de le proposer avec indifférence et nécessité, et demandez a Dieu qu’il vous fasse connaître si c’est sa volonté jusqu’à ce que vous vous sentiez dans l’indifférence ou de 1 avoir ou d’être refusée. Et quand on sait qu’on est en cet état, qui est l’état de perfection qui nous approche le plus de Dieu, on peut dire tout simplement son besoin et suivre ce qui nous est enjoint sur ce sujet.

Voyons la 18e règle. « Elles feront toutes leur possible pour conserver parfaitement la chasteté du corps et du cœur. A cet effet, elles chasseront promptement toutes sortes de pensées contraires à cette vertu et fuiront soigneusement toutes les occasions qui la pourraient tant soit peu léser, etc. »

O mes sœurs, la chasteté ! O mes sœurs, cela mériterait bien un plus grand entretien, si le temps le permettait. Vous remarquerez seulement avec moi que le désir de paraître agréable est tout à fait contraire à cette

vertu. Oh ! combien misérable devant Dieu celle qui veut paraître agréable aux autres ! Mais agréable à qui ? Aux sœurs, par certaine gentillesse d’esprit; aux dames, pour en tirer de la louange. Mais encore plus malheureuse celle qui cherche à agréer aux hommes, surtout aux confesseurs! C’est encore pis que tout le reste. Mes sœurs, prenez-vous bien garde à cela? Défiez-vous des confesseurs plus que de tout autre; car il se contracte une telle liaison entre le confesseur et sa pénitente en suite de ce qu’il lui a dit, que souvent ce qui avait commencé par un motif de charité se change en une certaine amitié fondée toute sur la chair et le sang.

Mais ce confesseur dit de si belles choses quand il vient à la maison ! — Il ne faut lui donner entrée sinon en cas de nécessité ou de maladie; car si, après cela, il faut aller à un autre, on n’y trouve point de satisfaction, et, si on vient à le quitter, on pense qu’il n’y en a point de semblable au monde. Mes sœurs, soyez assurées que, quand vous avez peine à changer de confesseur, vous y avez de l’attache, et dites : « Me voilà prise; sans doute que le diable me tend quelque piège pour me perdre. »

Mais c’est un confesseur qui ne dit que de bonnes choses. — - Voyez-vous, l’expérience fait voir qu’il n’y a rien de si dangereux que l’attache aux confesseurs; et dès que vous voyez que vous avez plaisir d’aller à un et peine à venir à un autre, dites : « J’en tiens. » Et dès lors que vous sentez cela, allez à un autre; dites à la supérieure : « Je sens avoir de l’attache à mon confesseur; assurément le diable me tend là quelque piège. » N’est-il pas vrai que l’attache fait cela? On dit : « Celui-là est si bon, et cet autre nous déplaît. » Mes sœurs, quoiqu’il vous semble moins spirituel et moins charmant que l’autre, il vous est néanmoins plus propre. C est Lia la chassieuse. Mais ce fut elle qui reçut le bien de

lecondite. Le diable fs.it cels pour vous fsire regarder

1 autre et vous faire perdre le fruit de ce que celui-ci vous dit.

Lorsque vous voyez une tille qui se vante, qui veut paraître, qui raconte ce quelle a fait : « J’ai, dit-elle, été employée à ceci; j’ai fait cela », elle a de l’orgueil, qui est incompatible avec la chasteté; et sachez que, quand vous seriez des anges, si vous avez de la vanité, vous tomberez dans l’impureté, parce que c’est le châtiment de ce vice, Dieu permettant que les personnes orgueilleuses tombent dans cet horrible péché, pour les humilier; et quiconque aura de l’orgueil peut bien s’attendre à être tenté des plus horribles tentations, parce

que le démon de la vanité est le démon qui tente à l’impureté.

La curiosité de voir et de regarder le monde est encore une occasion qu il faut fuir pour conserver la pureté. Il est vrai que jusqu’à cette heure je vous dois ce témoignage que j’ai vu une grande modestie en toutes vous autres, excepté une ou deux, qui m’ont malédifié. Je ne veux pas me souvenir qui elles sont. Mais, hors cela, j ai toujours été édifié, quand je vous ai vues. Continuez, mes filles, et fuyez la conversation des hommes, hors de nécessité; car il y a un venin entre l’un et l’autre sexe, qui se communique imperceptiblement. Voilà pourquoi il est dit dans la Sainte Ecriture :

« Fuyez 1e péché comme vous le feriez à la face d’un serpent. » Faites comme la sainte Vierge, qui craignait de voir un ange en forme d’homme dans sa chambre. Que si vous sentez quelque pensée d’impureté, le plus prompt remede est de la chasser vite hors du cœur, de recourir au secours de Dieu, aux saintes considérations,

à la discipline et autres mortifications, toutefois avec permission.

Il y a encore impureté des yeux et pureté des yeux,

impureté des oreilles (cela s’entend assez), impureté de la langue, impureté en tous les sens, si nous n’y prenons garde. Mais une Fille de la Charité qui a Dieu pour témoin de toutes ses pensées et qui fait pour lui toutes ses actions, sera retenue par là dans l’observance de ses règles. Qui la retiendrait si ce n’est Dieu? Mais surtout je vous recommande de ne laisser point entrer dans vos chambres des personnes de l’autre sexe, quand ce serait moi-même, qui suis votre supérieur, moi, indigne; ne m’y laissez point entrer.

Dix et neuvième règle. « Et d’autant que la sainte modestie leur est non seulement nécessaire pour édifier le prochain, étant comme une prédication muette et continuelle, mais encore pour conserver la pureté, etc. »

Mes chères sœurs, cet article nous apprend qu’il faut garder la modestie partout, même en nos récréations. Saint Paul disait aux chrétiens de son temps : « Réjouissez-vous, mais que votre modestie paraisse à tous2. » Il y en a parmi vous que je ne vois jamais approcher sans être édifié. Non, je pense que je n ai jamais vu une de ces filles qui sont véritablement modestes, que je ne sente de la satisfaction et que je ne rende grâces à Dieu de ce qu’il lui plaît etre présent en cette fille-là.

Saint François prit un jour un frère avec lui et lui dit : « Mon frère, allons prêcher. » Quand il eut été par la ville et qu’il fut de retour, ce frère lui dit : « Mon Père, vous disiez que vous alliez prêcher et pourtant vous n’avez point prêché. » — « Eh quoi ! mon frère, n’est-ce pas avoir prêché que d’avoir ete avec modestie par la ville? C’est une prédication muette. »

Combien pensez-vous que de personnes m ont dit, et des hommes même qui vous voient aller par les rues .

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