La mère du grand Condé
grand froid ou les grandes chaleurs, offrez cela pour satisfaire a Dieu pour vos péchés. C’est une bonne pénitence, mes sœurs.
Voilà qui regarde l’exercice de cette règle pour l’extérieur. Mais il y a pénitence ou mortification extérieure et intérieure. Nous venons de parler de la première. Reste à voir ce que c’est que la mortification intérieure. Mes sœurs, elle regarde les passions, les sens intérieurs et extérieurs aussi; et ces mortifications sont les principales. Or, cette mortification intérieure doit commencer par l’amour, parce que c’est la première passion. Il y en a onze, mais l’amour tient le premier rang. Par exemple, on aimera tantôt une paroisse, certaines sœurs, certains exercices plus que d’autres. Quand vous sentez du penchant pour ces choses, c’est amour.
Et comment, dira quelqu’une, l’amour est-il 'toujours blâmable en tels sujets? — - Voyez-vous, il faut savoir que tout ce qui nous attache aux créatures sans l’amour de Dieu tient lieu du péché; ainsi, si nous sommes attachées à cette robe, à ce lit, à cette paroisse ou à cette sœur, tout cela mérite mortification, quoique la chose semble petite; et si nous ne travaillons à nous détacher, quand nous serions en la grâce de Dieu, nous sommes en danger de tomber en de grands péchés, parce que celui qui néglige les petites choses tombera facilement aux grandes.
J’ai connu une dame qui n’aimait qu’un chien, mais elle l’aimait passionnément. Il vint à mourir comme il faisait voyage avec elle. La voilà à hauts cris pour avoir perdu son chien. Elle disait : « Qui viendra me caresser quand je reviendrai au logis, puisque mon chien, qui était mon divertissement, est mort ! » Pauvre créature! elle faisait des soupirs dans son carrosse! Pourquoi ? Pour un chien. Elle était tellement affligée qu’elle pensa perdre l’esprit, et les médecins lui oon-
seillèrent d’entreprendre un voyage exprès pour se divertir. O mes sœurs, ô mon Sauveur ! si l’amour pour une chétive créature a fait cela, en quel danger ne sommes-nous pas ! Mes sœurs, prenons garde à mortifier cette passion ; et dès que nous connaissons que nous avons affection à quelque chose, tout aussitôt il faut mortifier cela. Si vous le faites, cet amour que vous avez pour cette sœur ou pour ce lieu reviendra à vous, et, ne portant plus d’affection à ces choses, vous ne penserez plus qu’à Dieu, qu’à acquérir l’amour de Dieu et qu’à porter votre amour à Dieu; car, voyez-vous, l’amour de Dieu est incompatible avec celui des créatures, quand il est désordonné. Vous vous amusez à aimer une personne; elle vous revient toujours à l’esprit, soit qu’elle soit absente ou présente; vous portez votre affection à cette créature et laissez là votre créateur. Mes sœurs, dès que vous sentirez de l’affection pour quoi que ce soit, il faut tout aussitôt chercher les moyens de mortifier cela. Dites-le au supérieur, allez à Mademoiselle et dites-lui : « Je crois devoir vous dire que je me sens prise d’affection pour telle chose; conseillez-moi ce que je dois faire pour cela. »
Il y a la passion de la haine, qui porte à haïr ce lieu, certaines sœurs ou un emploi qui ne revient pas. Aussitôt que nous nous sentons atteints de cette passion, il faut encore mortifier cela; car souffrir cette disposition en nous, c’est souffrir le démon, qui ira tourmentant sans cesse notre esprit. Voilà, par exemple, une fille qui s’amuse à penser en son esprit : a On m’envoie en ce lieu-ci, mais je ferais mieux en un autre où les dames ont un grand support pour les sœurs ; on me fait faire telle chose, e't je serais plus propre à une autre. » Ainsi elle se déplaît en ce lieu et en cet emploi, parce qu’il n’est pas de son goût. Ah! mes sœurs, je ne sache point un plus déplorable état que
celui de désirer des emplois plus grands que ceux qu’on a. S’il y en a quelqu’une parmi vous qui aspire à de plus hauts emplois, par exemple, de supérieure, je vous déclaré que cette fille est en état de perdition, parce que c’est l’esprit d’orgueil qui lui fait désirer d’être élevée; c’est le diable qui la porte à cela; car jamais on ne désire l’honneur, qu’on n’y soit poussé par le diable. Au contraire, l’esprit de Notre-Seigneur cherche toujours à s’abaisser. Retenez donc, mes sœurs, que le propre du diable est de porter à s’élever, et le propre du Fils de Dieu est de porter à s’humilier. Voilà pourquoi quiconque sent en soi les dispositions de ne point souhaiter des charges ni des emplois qui donnent quelque sujet d’estime, est porté à cela par l’esprit de Jésus-Christ, et quiconque sent le contraire doit craindre l’esprit du diable. Il peut être, mes sœurs, que quelqu’une d’entre vous ait été tourmentée de cet esprit du démon. Si cela est, tremblez et priez Dieu qu’il vous donne l’esprit de Notre-Seigneur, dont le propre est de nous faire désirer d’être toujours les derniers; et le propre du diable est de faire chercher à être le premier.
Il faut aussi mortifier le désespoir, qui fait qu’on n’ose espérer de venir à bout de se mortifier en quelque chef, ni de se vaincre, à cause de l’expérience qu’on a de sa faiblesse.
Il faut .aussi mortifier l’espérance, lorsqu’elle nous fait espérer quelques avantages des créatures. Ah ! Sauveur ! l’espérance aux créatures! Mes sœurs, il faut avoir grande confiance en Dieu; mais il faut se défier des espérances qui sont appuyées sur les créatures.
Voilà pour ce qui regarde les passions; voyons comme il faut mortifier les sens extérieurs.
Premièrement, il faut mortifier la vue, ne regardant point les choses qui peuvent porter à offenser Dieu. Et lorsqu’on voudrait voir quelque chose, même licite et
non nécessaire, il faut dire à ses yeux : « Ne regardez pas cela. » Je rends grâces à Dieu. Prions la sainte Vierge de le remercier de ce qu’il a mis en vos yeux une grande modestie. Continuez, mes sœurs, dans cette pratique. Je vous représenterai le mal, mais je dirai aussi le bien. Celles que j’ai rencontrées par la ville, je les ai toujours vues modestes, qui plus, qui moins. Je n’en sais que deux qui m’ont malédifié. Voyez-vous, je vous dirai le bien, mais je vous représenterai vos fautes, car je le dois.
Voilà ce qu’il faut faire. Surtout formez-vous sur celles qui excellent le plus en mortification. Il y a, à cette heure, la mortification des oreilles, du flair, du goût, du tact, la mortification de l’entendement, se gardant de la curiosité de savoir comme quoi la supérieure et les officières se comportent au gouvernement de la maison. Vouloir juger du jugement des supérieurs, il faut mortifier cela. Je vous en dis dernièrement quelque chose, et je vous le dis encore. Il ne faut jamais juger de ce que les supérieurs ordonnent. Quand les inférieurs s’amusent à éplucher les ordres de leurs supérieurs, c’est un grand défaut, et je n’en sache point de plus préjudiciable. Avant tout, il faut obéir de l’entendement, se soumettant à ce qui est ordonné, comme bien ordonné, et surtout obéir comme la chose est ordonnée et proposée. Quand la sœur servante a dit quelque chose, il la faut faire comme elle l’a dite; quand la supérieure a donné quelque ordre, croire qu’elle a bien ordonné et l’exécuter en la manière qu’elle l’entend. Voilà comment il faut se soumettre aux ordres des supérieurs. Quand c’est une sœur officière, la sœur doit faire ce qu'elle lui dit; si c'est la supérieure, toute la communauté doit se soumettre à son jugement. Et s’il se trouvait quelque pauvre hile si dépourvue de jugement qu’elle voulût voir si la supé-
rieure a raison d’ordonner telle chose, mes sœurs, ce serait la une grande folie que de croire pouvoir mieux ordonner que ceux qui sont appelés de Dieu pour cela, ec surtout dans une Compagnie de Filles de la Charité, qui doit être une Compagnie d’obéissance et d’humilité. Donnons-nous donc bien à Dieu, mes sœurs, pour entrer en cette pratique. La nature pourra gronder. Mais, quand vous aurez envie de trouver à redire à
quelques ordres de vos supérieurs, étouffez cela promptement.
Il faut encore mortifier la volonté, je ne dis pas seulement en ce qu’elle porte au mal, mais encore clans les bonnes choses et de dévotion, par exemple, si on a attache a dire cet office ou cette autre prière. Il faut que les Filles de la Chante soient prêtes à se mortifier en toutes ces choses. Il ne faut avoir des yeux que pour s’en servir aux choses nécessaires.
Mortifier la langue, ah ! c’est là une des principales choses qu il faut mortifier. Il y a un saint, je pense que c est saint Jacques, qui dit qu’une personne qui ne refrène pas sa langue, n’a point de religion6. Vous voyez ce que la règle dit : « Elles se persuaderont que les mortifications extérieures servent peu, si elles ne sont accompagnées de l’intérieure, qui consiste à refuser à ses sens les satisfactions qu’ils demandent et surtout à refréner sa langue. » Ainsi une Fille de la Charité qui ne mortifie point sa langue, n’est point Fille de la Charité.
Voilà, mes sœurs, ce que cette règle vous enseigne. Cela fera d’abord peur, principalement aux âmes qui sont un peu tendres sur elles-mêmes. Quoi ! dira-t-on, toujours se mortifier! Mais souvenez- vous que l’exercice n’en est pas si pénible qu’il semble, et qu’il y a plus