‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 76 sur 138 · A la nuit tombante · texte numérisé non relu

A la nuit tombante

2. Alphabet pour apprendre à lire, ainsi nommé paice que le titie est ordinairement orné d’une croix.

bien cela. Il ne se peut pas que, dans les Compagnies qui s’assemblent pour servir Dieu, il ne se fasse des fautes notables. Notre infirmité et le diable, qui rôde continuellement autour de nous, sont cause que nous faisons des choses que nous ne devrions pas faire. Puisqu’on la compagnie de Notre-Seigneur il s’en est fait, il n’y a point de Compagnie, pour sainte et parfaite qu’elle paraisse, où il ne se fasse des fautes. Ainsi il ne faut pas s’attendre qu’on n’en fasse point dans la nôtre. Or, si ce mal demeurait caché, on n’y apporterait point de remède, et il perdrait, avec le temps, la Compagnie. Par exemple, voilà une personne qui a un chancre a la mamelle. Elle n’en dit mot, et personne ne le sait. Ce mal viendra avec le temps à une telle extrémité qu’il faudra qu’elle en meure, parce qu’on n’a pas donné les remèdes nécessaires. Ainsi, mes sœurs, lorsqu’il y a dans une Compagnie des personnes qui couvrent des chancres -dans leurs âmes, il faut que celles qui le savent le découvrent, ou bien il faut que la Compagnie périsse. Les personnes qui ont -ce mal et sont agitées de grandes tentations ne le diront pas le plus souvent, ou, si elles le disent, ce sera à quelque confidente de pareil sentiment.

Mes sœurs, je dis que cela arrive rarement qu'une personne dise d’elle-même ses fautes, si elle n’est vertueuse; car il y a des âmes, et j’en connais, qui ne sauraient souffrir quoi que ce soit dans leur esprit sans le dire à leurs supérieurs; mais oe sont des âmes qui ne participent point à cette masse corrompue de la chair et du sang et qui aiment leur perfection. N’ayez pas peur qu’elles cèlent rien à leur supérieure, si elles sont de votre sexe; ou à leur supérieur, si elles sont du nôtre. Parce qu’il y en a peu comme cela, il fallait une règle qui obligeât d’avertir des fautes notables remarquées en ses sœurs. Or, quand ce sont des filles qui veulent être

estimées, elles ne disent pas leurs fautes; et si on n’en sait rien, le supérieur et la supérieure n’en disent mot; incontinent les autres en feront de même et diront : « Voilà une fille qui fait telle chose, et on ne la reprend pas. Assurément il faut que cela ne soit pas mal, puisqu’on ne lui défend pas de le faire.»

Il faut donc avertir telle sœur des fautes que vous voyez en elle : premièrement, parce que la personne qui manque pourra mieux faire au moyen de l’avertissement qu’elle recevra; secondement, parce que la Compagnie reçoit du scandale quand les fautes ne sont pas corrigées. Une supérieure ne peut pas voir tout ce qui se passe en chaque lieu. Ainsi, s’il y a du mal, quel remède à cela? Le remède, mes sœurs, est que vous avertissiez la supérieure ou le supérieur, je ne dis pms de certaines choses qui ne sont rien, mais des fautes considérables. Par exemple, une fille sera tentée de tout quitter, elle aura peine de la conduite de la Compagnie et en parlera souvent avec une autre. Celles qui le savent doivent avertir les supérieurs et dire : « Monsieur (ou Mademoiselle), il paraît quelques particularités en telles sœurs; elles se parlent souvent », ou bien : « Je pense qu’une telle sœur vacille un peu en sa vocation. » Et s’il arrivait, par malheur, que quelqu’une prît de l’argent, oh ! il en faudrait avertir. Si cela arrive, assurezvous que c’est un filet pour perdre la Compagnie. Si cela paraît, incontinent les Filles de la Charité passeront pour des filles qui feront leur bourse de l’argent des pauvres malades. Il faut veiller sur celles qui pourraient être faites de la sorte; car, dès qu’une aura fait cela, toute la Compagnie participera à sa faute par le scandale qu’elle en recevra. Or, pour empêcher que ce malheur n’arrive, que faut-il faire? Mes sœurs, dès que vous savez que quelques filles font des fautes notables contre les règles, en même temps vous devez venir trou-

ver la supérieure et dire ce qui se passe, surtout si quelqu’une prenait de l’argent, pour peu que ce soit. Car, dès lors qu’on souffrira ce vice parmi vous, la Compagnie viendra bientôt à rien; et vous ne serez pas plus tôt convaincues en une paroisse, qu’incontinent vous passerez pour des personnes de néant qui s’approprient l’argent des pauvres. On dira que, si on avait su cela dès le commencement, on y aurait vraiment remédié. C’est, mes sœurs, ce que le monde dira.

Mais il y a encore d’autres fautes desquelles il faut avertir promptement. Voilà une fille qui contrevient à la règle, faisant entrer des hommes dans sa chambre. Une autre qui le sait fera de même, si on n’en dit rien. Elle dira : « Une telle sœur ,a fait cela, et il n’en est point encore arrivé de mal, pourquoi ne le ferais-je pas? » Voilà, mes sœurs, le scandale dans la Compagnie. Et si la supérieure le savait, elle y remédierait. Mais, comme elle ne le sait pas, elle n’en dit mot. Ainsi la sœur continue. D’autres de même diront : « Voilà une telle qui fait cela depuis longtemps; que lui en est-il arrivé? » Ainsi le mal ira en augmentant. Et vous qui le savez, vous en rendrez compte devant Dieu, parce que vous vous rendez coupable devant Dieu de son mal, n’en donnant pas avis. Eh quoi ! vous voyez une personne qui offense Dieu, et vous êtes muette! Ah! mutus ! Un muet, un muet! C’est le terme des théologiens qui disent qu’une personne qui fait le muet, souffrant les maux sans y mettre empêchement, se rend coupable elle-même du mal que les autres font, n’en donnant pas avis à ceux qui doivent y remédier.

Il faut donc, mes sœurs, aller au supérieur ou à la supérieure sans en rien dire à la sœur qui fait la faute. Car, si vous le dites à elle-même, elle ne s’en souciera pas peut-être. Si vous faites ce que je vous dis, dans l’esprit de charité, vous mériterez, faisant une œuvre

très utile pour toute l,a Compagnie; si vous ne le faites pas, vous tuerez l’âme de cette personne-là. Car, voyezvous, mes sœurs, comme l’on tue les personnes en deux manières, l’une en leur donnant le coup de la mort, et l’autre en leur soustrayant les choses nécessaires à la conservation de leur vie, ainsi en est-il de la vie spirituelle, qu’on ravit aussi à l’âme en deux manières : premièrement, en couvrant le mal ; secondement, en soustrayant ce qui lui est nécessaire pour vivre, c’est-à-dire lui ôtant le remède que vos règles vous ordonnent de lui procurer par les avertissements que les supérieurs lui donneraient, s’ils savaient son besoin, et les prières qu’ils feraient afin de lui obtenir la grâce de se corriger.

Voilà pourquoi il importe, mes chères sœurs, que vous vous donniez à Dieu pour bien garder cette règle. Et soyez assurées que, tant que vous y serez exactes, vous pourrez espérer que le mal ne continuera pas longtemps, parce qu’on y apportera remède; et qu’au contraire, si vous ne le faites pas, la Compagnie périra à la fin, faute d’y avoir porté remède convenable.

Or, quand vous pensez devant Dieu être obligées à avertir des défauts des sœurs, il faut prendre garde de le faire charitablement, n’exagérant point. Et comment cela? Mes sœurs, vous n’avez rien à craindre. Voici comme il faudra y procéder. Premièrement, demander conseil à Dieu sur ce qu’on a à dire, et le prier ainsi : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de connaître si je dois avertir d’un tel défaut. » Après cela, si vous croyez que ce mal peut porter préjudice à la Compagnie, en avertir au plus tôt les supérieurs, comme porte la règle. Pour ce qui est des vétilles, il n’est pas nécessaire d'aller toujours avertir; mais il faut considérer devant Dieu : « Si je ne dis rien de cela, ne sera-ce point au préjudice de ma sœur? » Et si après y avoir pensé, vous jugez que ce mal doive être découvert, vous devez vous dire : « Je

dois avertir ma supérieure de telle faute et le faire au plus tôt. »

Il sera bon de voir s’il n’y a point quelque jalousie qui fasse paraître le mal plus grand qu'il n’est; et si vous sentez qu’il y a quelque antipathie, parce qu’elle n’est pas de votre humeur et que cela vous empêche de bien juger de la chose, eu ce cas-là, mes sœurs, il faut suspendre l’ avertissement et attendre qu'on soit lib e de passion; car il ne faut pas donner d’avertissement par aversion. A cette heure, si vous avez peine à avertir, quoique vous connaissiez des choses qui méritent d’être sues, il faut vous demander à vous-mêmes : « D’ou vient oela? Pourquoi ai-je de la peine d’avertir de ce mal? Ne peut-il pas porter préjudice? N’est-ce point que j’ai trop d’affection pour ma sœur? » Si on trouve que cela soit ainsi, il faut prier Dieu de vous faire connaître ce qu'il veut que vous fassiez, et le lendemain voir à quoi vous vous sentez plus inclinées. « Dois-je parler de cela? Il me semble que oui; mais aussi il me semble que non. )> Car quelquefois ces pensées peuvent venir à même temps. Si cette disposition continue, deux jours après il faudra vous demander à vous-mêmes : « Que voudrais-tu avoir fait à l’heure de la mort? » Mes sœurs, il n'y a point de doute qu’à l’heure de la mort on voudrait avoir averti une personne qui serait en danger de son salut. Or, ce qu’on voudrait avoir fait à cette heure-là, il faut le faire à présent. Il faut donc avertir et passer par-dessus la peine qu’on a; car, voyez-vous, mes sœurs, c’est une affaire de grande importance pour la conservation de la Compagnie et pour faire que chaque part culière se tienne à son devoir ; ce qui ne se peut qu’au moyen des avertissements.

Voilà un conseiller de la cour qui vient de sortir de chez nous comme je venais ici; il m’a dit : « Monsieur, j’ai vu deux de vos filles, dont l’une portait un panier

et l’autre le pot de ses malades. J’en ai observé une qui avait une modestie si grande qu’elle n’a pas levé les yeux. »

Voyez comme la modestie de cette fille a édifié cet homme. S'il avait vu le contraire, il aurait été scandalisé. Mes sœurs, rendez grâces à Dieu de ce qu’il y a parmi vous des filles qui sont à édification, et soyez assurées que, s’il y a quelque chose d’important, c’est d’avertir lorsqu’il y a sujet de craindre ou le scandale du prochain ou quelque autre mal. Si vous le faites, vous mériterez que Dieu continue ses bénédictions sur vous et sur toute la Compagnie, et vous accomplirez le conseil de l’Evangile, qui ordonne d’avoir soin les uns des autres. Soyez donc fidèles à cela, et Dieu vous bénira.

(( Chacune sera soigneuse d’avertir humblement et charitablement. » Oh! j’oubliais celui-là. C’est, mes sœurs, que, quand vous vous sentez obligées d’avertir les supérieurs ou Mademoiselle Le Gras des défauts de vos sœurs, il faut le faire humblement, dans la pensée que vous faites de plus grandes fautes. Hélas! voilà une faute qui paraît extérieurement en ma sœur; mais j’en fais bien d’autres en mon intérieur, etc. Et avec cet esprit d’humilité dites : « Monsieur (ou Mademoiselle), j’ai grande confusion de vous dire telle chose », comme vous le savez. Ne pas augmenter le mal et ne le pas excuser, mais dire la vérité comme vous voudriez qu’on la dise, si c’était vous qui eussiez fait la faute.

Il faut surtout le faire à propos. O mes sœurs, quand il s’agit de donner un avertissement, il faut que ce soit en vue de Dieu, et penser aux fautes dont on veut parler : sont-ce des fautes notables ou de peu d importance? Sont-ce des fautes qui continuent, ou ne sontelles que par intervalle? Il faut donc prendre garde a la qualité de la faute : si c’est par infirmité, ou bien si

ce sont des fautes de la qualité de celles dont nous venons de parler, comme s’approprier de l’argent, ou contrevenir à la règle qui défend de laisser entrer des hommes dans vos chambres. Si on sait que quelque hile est tentée de quelque tentation forte et s’entretient . de cela avec les autres, celles qui le savent sont obligées de le dire à la supérieure, si ce n’est que cette sœur l’ait dit pour demander avis. Voilà, par exemple, une hile vertueuse à qui elle s’adresse; elle lui dit, comme demandant conseil et par tendresse : « Ma sœur, je suis tentée contre ma vocation; conseillez-moi, je vous prie, ce qu’il faut faire. » Oh! en ce cas, savoir si on en doit donner avis, cela mérite attention et qu’on prie Dieu.

Suite de la règle : « Elle sera contente que ses défauts soient pareillement découverts au même supérieur et à la supérieure, et recevra de bon cœur les avertissements qui lui seront faits tant en public qu’en particulier. )> Cela veut dire, mes sœurs, que vous devez vous donner à Dieu, et moi avec vous, pour profiter des fautes que nous faisons en recevant les avertissements que la supérieure ou le supérieur nous donnent. Il est bien difficile qu’on ne tombe parfois, même les plus vertueux; mais l'important est que, lorsqu’une sœur a fait quelque faute, elle souffre d'en être reprise.

Une bonne âme dira : « Ah! Mademoiselle, voilà les fruits d’une pauvre pécheresse comme je suis; priez Dieu pour moi, je vous supplie, ahn que sa bonté m’aide à me corriger. » Voilà comme il faut se comporter; et demandez à Dieu cette grâce : « Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien recevoir les avertissements que vous me ferez donner. » Car, au fond, ce n’est pas une hyperbole de dire que Dieu parle par la bouche des supérieurs. C’est Notre-Seigneur qui le dit en ces termes : <( Qui vous écoute m’écoute et qui vous méprise

me méprise3. » Or, c’est mépriser les supérieurs de ne pas bien prendre les avis qu’ils nous donnent. Voilà une fille qui dit, quand on l’avertit de quelque chose :

« Mademoiselle, je ne sais qui vous a dit cela; c’est quelqu’un qui m’en veut. Vous écoutez trop facilement les rapports qu’on vous fait. » Mes sœurs, voilà comme font les imparfaites; car une âme humble ne s’excuse point. Lorsqu’on lui parle de ses fautes, elle les avoue ingénument.

Quelqu’une dira : « Mais, si cela n’est pas vrai, que faut-il faire? » Mes filles, si la chose est importante, la fille fera bien de recevoir la correction avec humilité sans s’excuser; mais il sera bon de dire quelques jours après, non pas à l’heure même : « Mademoiselle, j’ai rendu honneur à l’humilité ; mais je dois aussi le rendre à la vérité. Par la grâce de Dieu, je ne sache point être tombée clans la faute dont vous me fîtes la charité de m’avertir un tel jour. »

Mes chères sœurs, voulez-vous acquérir la perfection, voilà un chemin pour y parvenir et pour vous faire des saintes, comme doivent être les vraies Filles de la Charité, il ne faut que l’observance de vos règles. Cherchez-vous les moyens d’être saintes (vous y aspirez toutes, comme je crois, cela est contenu en vos règles), gardez-les et vous le serez, selon le dire du Pape Clément VIII, dont je vous parlais la dernière fois : « Une personne qui garde ses règles, je la canoniserai sans autre chose pour preuve de sa sainteté. » Le moyen donc de parvenir à la sainteté et vous et moi (oh! moi, misérable, j’en suis bien éloigné), mais le vrai moyen, est l’observance de vos règles. C’est le vaisseau par le moyen duquel vous passerez heureusement de ce monde-ci à l’autre; c’est le canal par lequel Dieu vous en-

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