‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 78 sur 138 · MÉDISANCES · texte numérisé non relu

MÉDISANCES

(Règles Communes, art. 3o, 3i, 32.)

Mes sœurs, voici la 30e règle, que je vais vous expliquer. Mais avant toutes choses, souvenez-vous et établissez-vous la dedans, que, comme ceux qui veulent passer une rivière ne sauraient le faire sans pont et sans bateau, ni ceux qui veulent aller sur mer, sans navire, ainsi, mes chères sœurs, ceux et celles qui veulent traverser la mer orageuse de ce monde et arriver à la perfection qui conduit au ciel, doivent nécessairement être dans le navire de l’Eglise et y garder la loi de Dieu pour passer cette mer.

Voilà pour ceux qui demeurent dans le monde; les autres doivent, de plus, garder les règles de la communauté où ils sont appelés. Voilà, mes sœurs, la voie de salut pour vous. Non seulement cela, mais, si vous gardez vos règles, vous serez toutes saintes. Soyez donc jalouses de cela plus que de vivre; car, quoique la vie soit désirable, elle doit finir, et vos règles sont des voies très assurées pour rendre à Dieu la gloire que vous lui de\ ez et pai venir a la vie bienheureuse, qui ne finira jamais. Ah! c’est là notre grande affaire, mes chères

Entretien 91. — Ms. SV 4, p. 240 et suiv.

soeurs; c’est là où vous êtes appelées et où il faut désirer aller. Or, le grand moyen d’en venir là, c’est de faire en sorte que toutes les Filles de la Charité soient des saintes. Gardez vos règles, car, comme elles sont saintes, elles tendent assurément toutes à vous faire des saintes; et une fille qui les gardera peut s’assurer qu’elle sera heureuse en ce monde et en l’autre. Cela posé, voici la 30e règle, que je m’en vais vous lire.

« Et d’autant que les fréquentes communications avec les externes, hors le cas de nécessité, peuvent être autant préjudiciables à la pureté et à la vocation des Filles de la Charité qu’elles leur sont avantageuses et méritoires quand cela se fait par obéissance et pour s’acquitter de leur obligation envers les pauvres, tandis qu’elles seront dans la maison de leur communauté, elles ne parleront à aucune personne de dehors, particulièrement de l’autre sexe, ni ne lui feront parler aucune sœur sans la licence de la supérieure, ou de la sœur servante, si c’est dans leurs autres maisons. »

Voyez- vous, mes sœurs, cette règle se réduit à deux points : celles des paroisses ne doivent pas faire parler celles qui se tiennent ici à aucune personne du dehors sans permission de la supérieure, et sans celle de la servante, quand c’est dans les autres maisons.

Cette règle donc vous ordonne, mes sœurs qui êtes de cette maison, de ne faire parler à aucune personne du dehors, si ce n’est de l’ordre de la supérieure; et pour cela il faut faire deux choses.

La première est que les supérieurs, pour bien conduire, doivent savoir tout ce qui se passe dans leurs maisons. Cela importe, pour bien gouverner une Compagnie, que le supérieur ou la supérieure sache tous ceux qui demandent à parler aux sœurs.

Mais pour quel sujet? La raison de cela est qu il y a des gens qui, sous prétexte de venir voir une sœur de

leur connaissance, demanderont à parler à une autre et feront des messages pour cela. Il faut savoir, quand on demande à parler à une sœur, quelles gens ce sont. Si on n en usait pas de la sorte, qu’arriverait-il? C’est que, quand une sœur aura demeuré en une paroisse, il y aura des hommes, un médecin, un chirurgien, par exemple, avec qui elle aura contracté familiarité, qui viendront la voir dans cette autre paroisse. Ce sera pour l'entretenir. Il faudra leur repondre et peut-être les faire entrer dans la chambre.

Voyez les inconvénients qu’il y a de ne pas garder cette règle. Mes chères sœurs, l’expérience fait voir que oe sont des maux qui arrivent quelquefois aux communautés et que ces visites des personnes externes nuisent beaucoup. Cela est arrivé en la Visitation, où l’on a remarqué que les hiles qui parlaient aux personnes du dehors s’engageaient à plusieurs embarras d’esprit. Et la même chose peut arriver parmi vous, si le supérieur ou la supérieure ny prend garde. C’est pourquoi les supérieurs des communautés ont sujet d’ordonner qu’on ne parle point sans permission; et c’est ce que cette règle vous défend en disant que jamais une hile de céans ne fasse parler à personne, ni parle elle-même à qui que ce soit sans permission, principalement aux hommes, comme, par exemple, à œtte heure que vous avez des ouvriers. O ma sœur, que pas une ne parle, ni pour savoir des nouvelles, ni pour faire des messages à pas un ouvrier. Prenez-y garde, je vous prie. Vous m’entendez bien, c est assez de vous dire qu’il ne faut jamais parler a personne, surtout aux hommes, si ce n’est avec permission de la supérieure.

Voyez-vous, mes hiles, il faut faire comme l’on fait dans les villes frontières. Non seulement le gouverneur, pour la rendre imprenable à l’ennemi, fait faire garde; mais encore il met ordre que nulle personne étrangère

n’entre dans la ville sans sa permission. Et quand quelque étranger arrive, on lui dit : « Monsieur, que demandez-vous? )) Puis on l’emmène au gouverneur, qui l’interroge du sujet de son voyage; et si, en ce qu’il dit, il y a lieu de soupçon, on le renvoie. En d’autres villes, où l’on n’est pas si exact, on le laisse entrer; mais on lui ordonne le lieu où il doit aller ; on lui donne un billet et on lui dit : « Vous logerez en cette hôtellerie-là. » Et nul n’oserait le loger sans cela, parce que l’expérience a fait voir que, quand le parti ennemi avait dessein de prendre une ville, il y faisait entrer de ses gens peu à peu. Et ainsi, sans qu’on s’en aperçût, les étrangers, sous prétexte de négoce, donnaient moyen aux ennemis de prendre la ville. La première prise d’Amiens a été faite comme cela. Or, si, pour conserver des villes où il ne s’agit que de la perte des biens temporels ou de la vie, on est si exact que personne n’y entre sans permission du gouverneur, mes sœurs, jugez de là si vous, qui êtes les épouses de Notre-Seigneur, devez avoir crainte de tout ce qui pourrait donner à l’ennemi prise sur vous.

Quoi! une épouse de Notre-Seigneur ne craindra pas! Oui, mes hiles, vous êtes des épouses, et il a bien voulu se déclarer époux. Mais de qui? De vous, qui avez tout quitté pour être ses épouses. Or, voyez-vous; c’est un époux jaloux. (( Je suis un Dieu jaloux », est-il dit dans la Sainte Ecriture. Oui, il est jaloux de ses épouses. Cela vous oblige donc, mes sœurs, à être sur vos gardes et à reconnaître la nécessité de garder oette règle ; car il ne s’agit pas seulement ici de la vie temporelle, mais de la vie éternelle et du bon gouvernement de la Compagnie. Jugez de là, mes chères sœurs, quelle importance il y a qu’on sache tout et que les sœurs n’aient point de commerce avec ceux du dehors à l’insu des su périeurs.

C’est pour cela que Notre-Seigneur, qui savait toutes les choses, pour éviter qu’il ne se passât rien dans sa compagnie d 'indigne de telles personnes, envoyait toujours ses apôtres deux à deux. Et pourquoi? C’était pour apprendre l’un de l’autre tout ce qu’ils faisaient et que 1 un fut témoin des actions de l’autre, parce qu’il sa\ ait 1 infirmité humaine et combien il est dangereux de converser avec le monde, surtout avec l’autre sexe. Mais il ht bien plus : il défendit aux apôtres de saluer personne par les chemins, ni parents, ni amis. Pourquoi cela ? C est qu il savait que le salut est un moyen de s’entretenir avec ceux à qui on le rend. Or, comme Notre-Seigneur savait toutes choses, il avertissait les apôtres des surprises de l’ennemi, afin qu’ils les évitassent lorsqu il les envoyait par le monde. Il leur disait : « Gardez-vous du levain des pharisiens 1 ; gardez-vous de ceux qui viennent à vous couverts de peau de brebis, et au dedans ce sont des loups ravissants 2. » Si le Fils de Dieu, instruisant ses apôtres, leur a dit de ne parler point aux externes, même aux pharisiens, quoique savants, afin de ne participer point à leurs maximes, voyez, mes sœurs, si on n a pas bonne grâce de vous recommander cela, et si vous ne devez pas remercier le Saint-Esprit de vous avoir donné une règle si semblable à celle que Notre-Seigneur donnait à ses apôtres.

Il y a encore plus que cela ; je vous le disais dernièrement, savez-vous qu’il n’est pas loisible aux hiles de Sainte-Marie de parler à une religieuse du même Ordre sans permission de la supérieure? Et si quelqu’une le faisait, ce serait une grande faute, qui serait bien corrigée; oui, si une hile contrevenait à cela, elle en serait punie très sévèrement. Pourquoi? C’est que l’expérience a fait

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