Evangile de saint Matthieu XXII, i2-i
filles de cet esprit. Cela, mes sœurs, est-ce être Filles de la Charité? Point du tout. La robe que vous portez ne vous fait point Filles de la 'Charité. Vous n’avez pas la robe nuptiale. Vous n’êtes pas dignes du nom que vous portez.
Or, que ferons-nous de ces sœurs-là? Il faut prier Dieu pour elles, faire quelques mortifications pour elles à leurs intentions et entendre la messe quelquefois, afin qu’il plaise à Dieu les unir par le lien de la charité.
Une des choses qui m’étonnent beaucoup, c’est qu’il y ait des sœurs qui font... Il vaut mieux que je me taise que de vous dire ce que je sais. L’amitié, mes sœurs, eh! qu’y a-t-il au ciel que la charité? Le nom d’une Fille de la Charité, c’est cet amour de Dieu, du prochain, de ses sœurs ; et où cela se trouve, c’est un paradis.
Or, mes sœurs, faisons réflexion sur nous-mêmes et que chacune se demande : « Porté-je dignement ce béni nom? Ai-je les marques qui font les vraies Filles de la Charité? Non, car tu aimes ton pays, tu t’amuses à des bagatelles, à chercher tes satisfactions, tu désires être avec celle-ci ou avec celle-là. » C’est vivre en bête d’agir de la sorte; ne rien faire que par inclination,, c’est faire comme fait une bête; de sorte qu’une fille qui ne fait que ce que la passion lui suggère, n’a ni raison ni jugement. Celle-là va comme une bête brute, sans penser que ce n’est pas assez de porter l’habit, si on n’a cette belle robe intérieure de la charité. Vous la voyez toujours la même, comme elle est venue ici. Elle a apporté ses habitudes du monde; elle ne les quitte point, et ainsi elle est toujours la même.
Vous me direz : « Monsieur, je voudrais bien faire comme vous nous dites; mais j’ai répugnance à ce que ma sœur me dit, ou à ce qu’elle fait. Je n’ai donc point
d’amitié. » Il y a des personnes scrupuleuses qui pourront alléguer cela. Non, il ne s’ensuit pas de là que, pour avoir répugnance à une chose, on fasse mal en tout. C’est le scrupule qui les fait parler de la sorte. Il leur semble qu’elles ne font rien qui vaille, parce qu’elles sont tentées d’aversion, de dégoût et autres choses. Mes sœurs, cela n’est rien, pourvu qu’on n’y consente pas. Tant qu’une personne qui intérieurement souffre des répugnances sera fâchée de les avoir, pourvu qu’elle se résolve à n’en point avoir de volontaires, pour scrupuleuse qu’elle soit, elle ne doit point se mettre en peine, parce que cela est naturel et arrive contre sa volonté. De sorte, mes sœurs, que, tant que vous ferez ce que vous pourrez pour vous faire quittes de vos aversions et pour avoir de l’amitié l’une pour l’autre, que vous témoignerez même plus d’amitié à celle pour qui vous avez plus d’aversion qu’aux autres, vous aurez les marques d’une Fille de la Charité.
On rapporta un jour à saint Jean T Aumônier, archevêque d’Alexandrie, qu’on avait fait quelque affront à un sien neveu ; dont il était fort fâché. Saint Jean, qui était un saint fort miséricordieux, manda à son neveu : « A-t-on été si hardi que de s’adresser à vous! Il faut que je vous fasse avoir raison de cet hommedà. » Savez-vous ce qu’il fit? Il envoya un présent à celui qui avait offensé son neveu et donna, charge qu on l’exemptât de quelques droits qu’il lui avait. Celui qui porta cela dit à cet homme : « Monsieur, voilà un présent que monseigneur l’archevêque vous envoie; et, pour vous témoigner plus d’affection, il vous déchargé du tribut que vous lui devez. » Cet homme s en vint trouver saint Jean, se jeta à ses pieds et lui dit : « Ah ! Monseigneur, je vous ai offensé; et voilà que vous m’honorez de cette faveur sans avoir egard au tort que je vous ai fait. Hélas! je n’ai jamais mérité cela. » Il
fit plus, car il s’en alla se jeter .aux pieds de celui qu’il avait offensé, de sorte qu’il le satisfit entièrement. Après quoi saint Jean dit a son neveu : « Kh bien ! mon neveu, ne vous ai-je pas bien vengé de vous avoir amené votre ennemi à vos pieds ? »
Mes sœurs, quand vous ressentez quelque peine à parler à une sœur qui vous aura fait quelque déplaisir, vous devez tâcher de ne lui en rien communiquer, mais lui sauter au col, l’embrasser, lui témoigner l’affection possible et lui dire : « Ma chère sœur ! » Si vous reconnaissez qu’elle ait peine à vous supporter : « Peut-être que je n’ai pas vécu de telle sorte que j’aie donné lieu de croire que je suis votre sœur. Ah ! je vous demande pardon des peines que je puis vous .avoir données, et je veux dorénavant vous rendre tout le service que je pourrai. » Si vous agissez de la sorte, celle qui avait de !.’ aversion contre vous sera gagnée. Si vous avez peine à oela, ne laissez pas de le faire. C’est pour vous en détourner que l’esprit malin vous y fait trouver de la difficulté. C’est pourquoi une des choses que je vous recommande le plus est celle-là, parce que c’est votre Institut et l'esprit propre des Filles de la Charité, qui se doivent aimer comme filles du même père. C’est pourquoi, dès que vous sentez quelque petite altération dans votre esprit, ou que quelqu’une témoigne se retirer de l’amitié qui doit être en vous, il faut la prévenir et lui dire avec ouverture de cœur : « Ma sœur, si vous saviez comme quoi je vous aime et comme Dieu me le commande! Aimez-moi de même, je vous en prie. » Si la soeur n’entend pas ce langage la première fois, témoignez-lui la même chose une autre fois, et Dieu permettra qu’elle s’adoucira.
Mais, Monsieur, je dirais bien cela de bouche, mais je ne le sens pas dans le cœur; au contraire, j’ai peine à le dire. — N’importe; ne laissez point, pour cela, de
le faire. C’est une inclination maligne qui vous donne cette peine, dont le diable se sert pour vous en empêcher. Ainsi il faut désavouer cela, et il vous quittera si vous persévérez dans cet exercice. Passant par-dessus la répugnance, qu’arrivera-t-il ? C’est que le démon, qui avait excité cette malignité de la nature, voyant que vous ne suivez pas ses suggestions, s’enfuira, et tout cela - se réduira à la gloire de Dieu et à la confusion du diable, qui ne saurait que faire auprès d’une âme qui a cet esprit de charité et qui tend de toutes ses forces à unir les âmes par le lien d’une sainte amitié. C’est là le vrai moyen de donner la chasse au démon, qui est l’ennemi de Dieu, de l’homme et des démons, car ils ne s’aiment pas entre eux ; et quand ils s’adressent à une bonne âme, par exemple, aux âmes humbles, qui, par leur fidélité, font profit de la tentation, oh ! il ne saurait souffrir cela, et quelques docteurs tiennent qu’ils sont alors portés jusqu’au fond des enfers.
Prenez donc garde de vous rendre dignes du nom que vous portez, afin qu’on ne dise pas de vous ce qui fut dit à cet homme : « Tu as un nom de vie, dit l’Apocalypse2, et tu es mort; tu as un nom de charité, et tu es un homme qui n’a point de charité. » Tout de même, vous êtes Filles de la Charité; vous portez ce beau nom et vous avez de la haine contre vos sœurs ! Vous le portez en vain, car la charité ne souffre point la haine. Or, vous remarquerez que le manquement de la chanté vient quelquefois de Fenvie, comme la règle dit, et l’envie part de l’orgueil. 11 peut venir aussi de quelque malignité occulte, qui est le reste du péché, de sorte qu’il y en a qui ne sauraient supporter les humeurs qui leur sont contraires qu’avec peine. Dès qu’ils voient seulement ces personnes, ils ressentent