‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 86 sur 138 · III · texte numérisé non relu

III

des mouvements d’aversion; et cela vient d’une nature ainsi faite, que nous avons héritée d’Adam.

D’autres y seront portées par envie, de ce qu’il leur semble qu’on en préfère d’autres à elles. Si on fait faire quelque chose à une autre, elles diront : « On emploie bien une telle; mais toi, on te laisse là! On parle avec cordialité avec celle-là, et à toi on ne parle point de même ! » Le diable se mêle là dedans et dit : « Tu as raison, cette fille est mieux venue que toi. Ah! il faut qu’on ait fait quelque rapport de toi. » De là on passe plus avant; on juge que c’est une telle ou une telle. Voilà le démon qui la possède, car c’est le démon qui produit l’envie. Et ainsi on est possédé du démon de l’orgueil, qui est extrêmement contraire à la charité. Que faut-il faire quand vous vous trouvez comme cela ? Le contraire de l’envie, c’est la charité. Il faut s’exciter à l’amour, de Dieu et dire : « Ah! pauvre misérable ! tu te mets en peine si une telle personne t’aime, et tu ne te mets point en peine si tu aimes Dieu! Tu as de la peine qu’on ne t’emploie pas, et, quand tu l’as été, comment t’y es-tu comportée? Dieu permet que celle-là soit employée; et quand il sera temps, on te trouvera bien, si on te juge à propos. Au reste, que demandes-tu quand tu demandes des emplois? Tu demandes de satisfaire ton orgueil. » Car, voyez-vous, mes sœurs, dès lors qu'une personne désire être employée, elle est tentée d’orgueil, qui fait qu’elle présume être capable de l’emploi d’une antre; et c’est le diable qui fait cela. On tombe d’un péché dans un autre, parce que l’envie vient de l’orgueil, dont le propre est de nous faire désirer de paraître. Tout au contraire, l’esprit de Dieu fait qu’on s’estime incapable d’être employé à quoi que ce soit et capable de tout gâter.

Mes sœurs, quand il vous viendra de la peine pour

les choses, dites : « D’où me vient cela? C’est de l’envie que j’ai contre ces personnes-là. Je suis donc possédée d’orgueil. Ah! misérable créature! que le démon d’orgueil se tient bien à ta tête! » Oui, mes sœurs; car l’envie naît de l’orgueil, comme je vous ai dit. Or, celles qui croupissent dans ces aversions en sont toutes remplies. L’envie les tient aux yeux, parce qu’elles ne peuvent voir les autres satisfaites sans en être fâchées; elle les tient aux oreilles, à la bouche, au cœur; et partout elles ne peuvent entendre parler à leur avantage. S’il est question d’en dire du bien, elles ne le sauraient. Ne voilà-t-il pas un misérable état ! Donnez-vous à Dieu, mes sœurs, pour ne jamais vous y laisser tomber et pour vous rendre dignes du nom que vous portez.

Cela soit dit pour la trente et sixième règle. Voyons la trente et septième.

Trente et septième règle. « Si, par infirmité, il arrivait qu’une sœur eût donné sujet de mortification à une autre, elle lui en demandera pardon à genoux sur-lechamp, ou du moins au soir avant de se coucher; et l’autre souffrira de bon cœur cette humiliation, se mettant aussi à genoux, cette pratique étant un bon remède pour guérir promptement l’aversion qu’on aurait causée. »

O mes sœurs, c’est le remède le plus prompt dont on puisse user. Une des règles qui porte son fruit avec elle, c’est celle-ci. Quand vous pratiquez la vertu, vous n’en voyez pas les fruits tout aussitôt. Je fais cette action ou cette pénitence pour l’amour de Dieu. Je sais bien que dans son temps elle produira son fruit, mais non pas sur-le-champ. Il n’est pas de même de la pratique de cette règle. Vous avez offensé votre sœur et vous lui avez donné sujet de se fâcher. Demandez-lui donc pardon ; et voilà la plaie que vous lui

.avez faite guérie. C'est pourquoi donnez-vous à Dieu pour ne pas manquer à cette pratique, parce que c’est le moyen de conserver la charité avec son prochain que de ne rien faire l'une contre l’autre, et, lorsque vous en aurez contristé quelqu'une, de lui en demander pardon.

Monsieur, sur quoi fondez-vous cela ? — O mes sœurs, c’est contenu dans la Sainte Ecriture, qui dit : « Si tu présentes ton offrande à l’autel et te trouves avoir fâché ton frère, laisse là ton offrande et va te réconcilier avec lui, et puis après présente ton offrande 3. » Pensez- vous être agréables à Dieu si vous, n’êtes unies au prochain par la charité? Non, mes filles^ Dieu n’a point à faire de vos confessions et de vos communions, ni même du service que vous rendez aux pauvres, si cela n’est fait par une âme unie à lui et au prochain par la charité. J’aime mieux la réconciliation de deux personnes qui ne s’aiment pas, que tous vos sacrifices. Vous avez fâché une sœur; eh bien! demandez-lui pardon. Si elle n’y était pas, dites à une autre sœur : « Ma sœur, j’ai fait une chose, quelque chose qui a fâché une de mes sœurs. Elle n’est pas présente; mais, si elle y était, je lui demanderais pardon de bon cœur, je vous le demande en son absence et vous prie de prier Dieu pour moi. )> Cela est dur à la chair et à l’esprit du diable : pourquoi s’humilier et dire ses fautes à ceux qui ne les savent pas? Mais à une âme qui a l’esprit de Dieu, cela est doux et facile.

Mais, Monsieur, fait-on ainsi ailleurs? Le faites-vous chez vous? — Je l’ai fait encore aujourd’hui, mes sœurs, à la répétition d’oraison. Je me suis souvenu que j’avais parlé hier à deux, ou à trois, avec suffisance. T’en ai demandé pardon et ai reconnu devant toute la Compagnie que j’étais la cause de tous les

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