SUR LA MORTIFICATION DES SENS ET DES PASSIONS
Le premier point de cet entretien est des raisons que nous avons de pratiquer la mortification des sens et des passions; le' deuxième dira en quoi elle consiste et en quels cas il la faut principalement pratiquer; le troisième, quels moyens nous devons prendre à cet effet..
Voilà, mes sœurs, le sujet de cet entretien, où nous verrons combien il importe de' bien entendre ce que veut dire mortification intérieure, autrement dit de ses passions.
Ma sœur, quelles raisons avons-nous de pratiquer la mortification de nos sens et de nos passions?
— Mon Père, c’est l’obligation que nous avons de bien édifier le prochain, et nous ne le pouvons sans cette pratique.
Et vous, ma fille, quel est l’office de la mortification ?
Entretien 65. — Cahier du xvme siècle. (Arch. des Filles de la Charité.)
- — Il me semble, mon Père, que c’est d’assujettir la nature à la grâce.
— C’est bien dit, ma soeur, je suis bien consolé d’entendre cette 'parole. Mais pour l’expliquer plus clairement, il faut savoir qu’il y a deux choses en l’homme : la partie inférieure et la supérieure. La première nous rend semblables aux bêtes, car cette partie est tout animale; et ainsi nous mangeons, nous buvons, nous marchons, nous reposons comme les bêtes. Voilà la partie qui rend l’homme comme un animal. Il y en a une autre qui tend à Dieu, qui aspire aux choses célestes et qui tient de la nature des anges. Selon cela, vous voyez que l’homme est composé de deux parties bien différentes. Quel sujet de nous humilier d’être semblables à la bête! Car, mes sœurs, qui ouvrirait un homme lui trouverait les memes parties qu’à un porc, j’entends un cœur, un foie, des poumons et le reste. Or, dans le corps, à cette heure, Dieu a mis une âme qui lui donne la vie et le mouvement.
Mais, pour mieux comprendre ceci, imaginez-vous dans l’homme deux âmes, deux volontés toutes contraires l’une à l’autre, mais cela depuis le péché, car, avant le péché d’Adam, l’appétit était parfaitement sujet à la raison. Quand Dieu eut créé toutes les créatures, le ciel, la terre et les bêtes, il forma l’homme et souffla sur lui, et, par ce souffle, il inspira dans le corps une âme raisonnable, juste', capable de jouir éternellement de Dieu. Or, cette âme bestiale ou partie inférieure demeura sujette à la raison, et la partie supérieure elle-même à Dieu. Il arriva, comme vous savez, qu’Adtam désobéit à Dieu, mordant dans la, pomme; et de là sont arrivés deux grands maux; car, tout ainsi que l’homme ne s’est pas voulu assujettir à son Créateur, l’âme a aussi perdu sa domination; et non seulement Adam a éprouvé cette misère, mais tous ses enfants avec lui., parce
que, depuis qu’il a eu péché, la volonté humaine n’a point été absolue : tantôt la partie de la bête veut ses plaisirs, tantôt de l’honneur et de la réputation; et quelquefois la partie supérieure veut le contraire. Par exemple, quand l’on est à table, cet appétit sensuel désire se satisfaire aux viandes, veut trouver son goût et rejeter ce qui ne lui plaît pas.
Pour mieux entendre ceci, imaginez-vous une bête à table avec une nature angélique. La bête demande ses plaisirs à quelque prix que ce soit. L’âme ou la partie supérieure répond : « Il n’est pas raisonnable que tu te satisfasses. » La bête veut être la maîtresse. Mais, si cette âme est dans la grâce de Dieu, elle dira : « Il ne t'appartient pas de me commander et je ne te dois pas obéir. » Si elle n'a pas cette grâce, elle n’aura pas la force de lui résister. Encore quelle veuille dire à cette servante de se taire, celle-ci n’obéira pas et se révoltera. L'ne hile bien exercée dans la vertu et dans la mortification, quand elle sent quelque désir de se satisfaire, soit au boire, au manger, ou en d’autres choses, contre ce que Dieu demande d’elle, dit à cette' bête : « Taistoi, misérable; c’est bien à toi à m’ordonner ce qu’il faut que je fasse; non, non, je ne' ferai pas ce que tu me proposes, mais je pratiquerai les vertus contraires. »
Voilà, mes sœurs, ce que fait la grâce dans une âme où la mortification se trouve : elle assujettit la partie inférieure à la raison, comme ma sœur vient de dire. Mais vous me pourriez demander : quand nous faut-il exercer de la sorte? C’est, mes sœurs, toutes les fois que nous voyons que nos passions veulent se révolter ! ;>nLe 1a raison. Sent-on le désir d'être honoré des permîmes de qui l’on est connu, sitôt qu’on s’aperçoit de vêla, rentrer en soi-même, et, dans la pensée qu’il n’y a d110 iheii digne d’être honoré, dire à cette servante : « Taiscz-\ous, il ne vous appartient que le blâme et
la confusion pour vos péchés. » Si nous avons envie de murmurer, touit de même; si nous avons de la peine à souffrir quelque' petite parole, quelque refus, ou chose semblable', surmonter cela par la mortification et ne pas se laisser aller à rendre parole pour parole, refus pour refus; ce que' cette partie animale voudrait faire, si elle le pouvait Voilà comme il faut toujours s’accoutumer à contredire à l’appétit sensuel. De là vilent que les Filles de la Charité qui sont bien instruites et exercées en la mortification n’obéissent pas à la partie inférieure; car la partie inférieure, elles le’ savent bien, ne cherche qu’à se satisfaire. Elle a beau demander à ces filles, par exemple, de recevoir des visites dans leur chambre, aux paroisses, celles-ci n’en recevront point. Voilà une sœur qui sent quelque désir de voir son confesseur, de lui parler; si elle a la grâce, elle ne' le fera pas, parce que ses règles ne le permettent pas ; mais, si elle ne l’a pas, elle se laissera aller à la tentation. Voilà la différence d’entre les filles qui entendent ce que veut dire la mortification et celles qui ne l’entendent pas.
Voilà ce que notre sœur a dit.
Comprenez-vous bien cela, mes sœurs ? Mon Dieu ! je ne sais si je me fais entendre, car la base et l’économie de la perfection consiste en cette pratique. Par exemple, la nature me demande à reposer. Il y a de la peine, à présent qu’il fait très froid, à se' lever à 4 heures. Cette servante voudrait bien demeurer au lit, car il lui semble qu’elle n’a pas bien reposé la nuit. Ne voilà-t-il pas de belles raisons pour se faire obéir? Oui, ce semble, et une personne qui ne saurait pas combien la nature s’en fait accroire se persuaderait avoir besoin de repos. Mais, si elle sait refuser cette proposition, elle dira : « Levons-nous, au nom de Dieu », et le fe’ra. Si cette nature veut résister, elle lui dira : « Ah ! vous voulez donc vous satisfaire', il n’en ira pas ainsi. »
Voilà, mes sœurs, comme il fau-t vous comporter et vous accoutumer à contredire toujours votre volonté, surtout quand elle n’est pas conforme à celle de vos supérieurs, par lesquels celle de Dieu vous est manifestée.
Voyons quels sont les actes de cette vertu. Il y aurait beaucoup de choses à dite là-dessus, et nous n’avons guère de temps. Or sus, mes sœurs, pour vous dire quelques mots de ces actes, par exemple, vous sentez de la peineà observer exactement les commandements de Dieu, à aller à l’église entendre le service divin; à même temps que vous vous apercevez de cette répugnance, il faut résister et faire le contraire, ou autrement vous offensez Dieu. Une sœur vous aura dit ou fait quelque chose, et tout à coup vous vous sentirez indignées contre elle,, vous trouverez votre cœur refroidi, en sorte que vous aurez même de la peine à lui parler. Si vous ne résistez à cette tentation, elle vous portera à faire quelque chosecontre la charité. C’est pourquoi il faut vous dire à vous-mêmes : « Voudrais-tu bien conserver cette aigreur que tu as conçue contre ta sœur ! Quoi ! tu ne lui veux pas parler! Non, non, il n’en ira pas ainsi. »
Voilà une' fille tentée d’avoir du bien, ou chose semblable. Tout aussitôt qu’elle sent cela, il faut contredire à cette partie inférieure; et si elle veut se rendre maîtresse, il lui faut donner sur le nez et la faire taire.. Car, mes sœurs, une Fille de la Charité qui ne se comporte pas de la sorte n’est pas, en vérité, Fille de la Charité si, aussitôt qu’elle sent une pensée contraire à ce que Notre -Seigneur demande d’elle, elle ne la rejette pas de son cœur. Et comment Dieu régnerait-il dans une âme qui se laisse ainsi gouverner par ses appétits ! C est ce qui ne se peut. Et jamais vous n’aurez la paix intérieure, que vous ne soyez dans cette pratique que Ion appelle mortification intérieure, qni fait les saints; car, mes sœurs, hors de là il n’y en a point et il n’y en
peut avoir. Tous les saints du paradis sont allés par cette voie, et, si vous voulez parvenir à la perfection, il vous faut continuellement contredire à vos passions, à vos inclinations et surtout à votre propre volonté.
Or sus, il y a des moyens pour connaître en quoi il la faut pratiquer et nous aider à cela. Par exemple, si une fille se trouve inclination à une propreté trop grande, à être gentille, bien ajustée, à être estimée de ses supérieurs ou des dames, la connaissance qu’elle en a est un bon moyen, si elle s’en sert, pour se défaire de ses imperfections et pour en venir à bout. Il faut la mortification intérieure pour renoncer à cette estime et à toutes ces gentillesses.
Voilà pour l’intérieure: voyons pour l’extérieure. II y a de la peine et de la mortification à supporter quelque' affliction, soit de maladie, ou quand on est accusé d’avoir fait quelque chose à quoi l’on n’a jamais pensé; il peut arriver qu’on nous reprendra pour avoir bien fait. La nature se fâche et ne se plaît nullement à ces choses. Mais il la faut gourmander, et tant s’en faut qu’il faille s’impatienter, murmurer et chercher à se justifier, qu’au contraire il faut accepter cette livrée que Notre- Seigneur nous envoie', l’embrasser et dire : « Soyez la bienvenue, ô bonne croix, je vous reçois de bon cœur. » Et si le diable vous tente de ne point souffrir ou de faire chose indigne d’une Fille de la Charité, aussitôt, mes sœurs, et vous et moi disons à Dieu : « Je ne veux point consentir à cela, moyennant votre grâce. »
Il y a la mortification des cinq sens extérieurs, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, lesquels nous sont communs avec les bêtes. Or, nous devons mortifier ces sens, principalement la vue, pour la garder de se porter par curiosité sur des objets capables de nous faire offenser Dieu. Surtout je vous recommande de ne
point regarder d’homme, si ce n’est qu’il y ait utilité ou nécessité. Ah! mes hiles, qu’il y en a d’entre vous qui me consolent quand je les vois par les rues avec tant de modestie ! Je dis en moi-même : « Sans doute Dieu est là dedans. » Je me trouvai, il y a quelques jours, dans une maison de religion, où je vis deux religieuses qui n’étaient guère mortifiées à l’extérieur. Ah ! mes hiles, vous le dirai-je? quand je vis cela, vous me vîntes de suite' à l’esprit, et je me mis en même temps à remercier Dieu d’avoir donné la grâce à cette Compagnie d’être dans cette pratique, qui n’est pourtant rien si vous n’y ajoutez la vertu intérieure. Car, si vous vous contentiez d’aller la vue basse et de donner la liberté à votre esprit de courir çà et là, cette modestie extérieure ne serait pas vraie vertu. Tout de même en est-il d’une hile qui dit ses fautes et les avoue. Si elle le faisait par vanité et à dessein d’être estimée vertueuse, ce serait dissimulation et non vertu. Ah ! mes sœurs, essayez de joindre' toujours l’intérieur à l’extériieur et conservez cette sainte pratique de la modestie, pensant souvent que vous ne vous êtes pas mises dans une Compagnie pour vivre selon vos inclinations, ni pour satisfaire le corps.
Je me souviens, à ce propos, des religieuses carmélites. De quoi pensez-vous qu’elles vivent, mes sœurs ? De viandes bien apprêtées? Point du tout. Elles mangent de grandes écuelles de potage et des œufs pourris. C’est là leur nourriture', quoiqu’elles soient hiles de bonnes maisons, qui autrefois ont été traitées bien délicatement. Mais je ne dis chose que je ne sache très assurément : les œufs qu’on leur sert sont puants comme charogne. 11 faut quelles les mangent.
Je vous le dis encore, mes sœurs, manger et boire sans se mortifier en quelque chose, suivre ses appétits, rejeter ce qui n’est pas à votre goût, c'est vivre en bête.
Il faut vous nourrir et manger du pain en suffisance, à raison du grand travail que vous avez ; mais je vous prie de fuir l’excès et les choses délicates tant que vous, pourrez, et oela pour plaire à Dieu.
Tout ce que nous venons de dire regarde plutôt les cas où il se faut mortifier, que les moyens qu’il faut prendre.
Le premier moyen, mes sœurs, c’est de se bien résoudre à cette pratique, de commencer dès aujourd’hui, car il est bien à croire que, si nous étions bien résolus de nous mortifier dans les occasions qui se présentent, nous n’y manquerions pas tant que nous faisons.
Le deuxième moyen, ce sont les motifs que saint Paul nous donne, dont le premier est qu’il dit : « Quiconque vivra selon la chair mourra b » C’est-à-dire, il mourra de la vie de la grâce. Qui mortifiera cette même chair vivra de la vie des enfants de Dieu. Et moi je vous dis qu’une Fille de la Charité qui aura bien mortifié ses passions vivra de la vie de la grâce et sera sainte en ce monde et glorieuse en l’autre. Je voudrais pouvoir dire ceci à toutes les Filles de la Charité; mais, comme la plupart sont absentes, je vous le dis à vous et vous assure, de la part de Dieu, que c’est la voie de la sanctification et qu’il n’y en a point d’autre. Cherchons ce qui nous plaira, nous ne pouvons nous sauver sans oela.
Un autre motif, c’est qu’il se faut mortifier en ce monde, ou souffrir en l’autre' pour satisfaire pour nos péchés. Or, voyez quelle différence, ou de brûler dans l’autre monde, ou d’avoir un peu de peiine à se surmonter dans les difficultés et à pratiquer les règles. Voyez ce que saint Paul dit : « Pour parvenir à une
i. Epître aux Romains VIII, i3.
éternité de bonheur, je châtie mon corps 2 » ; et : « Pour un moment de mortification je m’acquiers une éternité de consolation 3. » Ah ! mes sœurs, poia un moment , car ce grand saint compare les souffrances de cette vie à des moments.
Le troisième motif, c’est qu’il y a plaisir à se surmonter. Je le disais aujourd’hui, e;t je pense vous l’avoir dit autrefois, il y avait deux religieux carmes déchaussés qui s’entre-demandaient un jour : « Comment cela se peut-il faire que les choses que nous pensions nous devoir donner de la peine, au contraire nous donnent de' la joie; et là où nous pensions trouver à nous mortifier, nous trouvons de quoi nous satisfaire! » Voyez comme de bons religieux trouvaient de la consolation dans les mortifications. Ce qui nous apprend qu’il n’est pas si difficile de pratiquer la vertu qu’il nous semble. Nous savons par expérience la vérité de ces choses. Voyez une Fille de la Charité qui a consenti à la tentation de quitter sa vocation, quels regrets elle a ensuite! Et au contraire, quelle consolation vous avez après que vous avez résisté à la même tentation, ou à quelque autre! CeLa, mes chères sœurs, ne mérite-t-il pas que nous travaillions à nous surmonter?
Ensuite il faut la prière. Sitôt que l’on se sent assailli de quelque mauvaise pensée, il faut avoir recours à l’oraison. Avec cela, voici ce qui nous aidera : c’est de prendre résolution dès aujourd’hui de faire tous les jours trois ou quatre actes de mortification. Par exemple, il faut regarder à quoi l’on est plus enclin. Si à murmurer, trouver à redire à ce que les supérieurs font, il faut, tous les matins, se résoudre à se mortifier tout autant de fois que l’occasion se présentera de murmu-