SUR LA CONDESCENDANCE ET LE SUPPORT
(Règles Communes, art. 38.)
Mes chères sœurs, nous voici parvenus à la trente et huitième de vos règles. Cet article-ci porte ces paroles : (( Elles supporteront leurs compagnes dans leurs petites imperfections, ainsi quelles voudraient être supportées en pareilles occasions, et s’accommoderont, autant qu’il se pourra, à leurs humeurs et sentiments en toutes choses qui ne sont pas péché, ni contre les règles, cette sainte condescendance, jointe avec le support, étant un moyen souverain pour entretenir la paix et l’union en la communauté. »
Mes sœurs, cet article contient deux choses : la première est la recommandation de vous supporter l’une l’autre dans vos imperfections, et la seconde de condescendre aux autres, autant qu’il se peut, sans offenser Dieu. Voilà les deux vertus que vous apprend votre règle : le support des infirmités et petites imperfections qui se peuvent rencontrer parmi vous et la condescendance en toutes choses qui ne sont pas péché.
Quant au support, mes chères sœurs, je vous dirai deux raisons, entre une infinité d’autres qui pourraient s’alléguer, pour lesquelles vous devez vous supporter.
La première est que Notre-Seigneur recommande cela à tous les chrétiens en général, mais bien plus aux per-
Entretien 95.
Ms. SV 4, p. 272 et suiv.
sonnes qu’il a appelées pour vivre en communauté, comme vous et moi. Il dit donc ainsi par son apôtre : Aller atteints onera portate , et sic adimplebitis legem ChristiY. Cela veut dire : « Supportez le fardeau les uns des autres. » Et si vous le faites, qu’arrivera-t-il? C’est que, par ce moyen, vous accomplirez la loi de Dieu : Et sic adimplebitis legem Christi. Saint Paul avait dit en un autre endroit que quiconque est en charité l’a accomplie. Donc, si celui qui aime accomplit la loi, il appartient à la charité de se supporter les unes les autres et de prendre sur soi, si faire se peut, les infirmités des autres. Or, une personne qui en sera là, aura accompli la loi de Dieu. Mes sœurs, Notre-Seigneur vous apprend donc le support par ce premier motif.
Le second motif que vous avez pour vous porter à cette pratique, quoique celui-là devrait suffire, car de dire que nous accomplissons tout ce que Dieu demande de nous, c’est, mes chères sœurs, une raison assez forte pour vous résoudre à cela, le second motif c’est que c’est un moyen d’avoir une sainte amitié entre vous et de vivre en une parfaite union, et ainsi de pouvoir faire un paradis dès ce monde; de sorte que, si Dieu vous fait la grâce de vous supporter l’une l’autre, ce sera un paradis commencé. O Sauveur, que cela est beau ! Etre toujours unies par le lien de la charité et du support, c’est être comme dans un paradis. Mes sœurs, faire comme cela, supporter et condescendre, c’est un paradis sur la terre.
Voilà une sœur qui a quelques défauts. Elle me fait peine. Mais je la supporte pour l’amour de Dieu, et je n’en dirai rien. En voilà une autre qui m'a fait quelque déplaisir; je n’agirai pas avec elle par passion, comme la nature m’y porte, mais je la carresserai et lui parle-
i. Epître de saint Paul aux Galates VI, 2
rai doucement. C’est, mes sœurs, se faire un paradis. Pourquoi est-ce un paradis avancé? Pourquoi? Parce qu’on accomplit la loi de Dieu en paradis, et vous l’accomplissez sur la terre en vous supportant l’une l'autre. O Sauveur! c'est avoir un paradis à bon marché. O mes filles, quel reproche ce vous serait au jour du jugement, où Dieu nous dit : « Je vous ai offert un paradis en l’autre monde; vous ne méritez pas celui-ci, parce que vous avez méprisé l’autre, qui était un moyen pour arriver à celui-ci. » O mes sœurs, que nous devons bien nous servir, pour arriver à celui-ci, des moyens que Dieu nous met en main, afin d’éviter ce reproche!
Le troisième motif qui nous oblige à supporter les autres est que nous avons besoin que l’on nous supporte nous-mêmes; car il n’y a. qui que ce soit, pour avancé qu’il puisse être dans la vertu, qui n’ait besoin de support. Celle d’entre vous qui pourra être la première doit croire qu’elle a besoin qu’on la supporte, parce qu'il n’y a rien de parfait sur la terre. De tous ceux qui ont été au monde, il n’y a eu que Jésus-Christ et la sainte Vierge qui aient été sans imperfections, et ainsi n’ont pas eu besoin de support. Mais, ceux-là exceptés, nous devons passer en condamnation qu’il n’y a rien de si parfait qui n’ait besoin d’être supporté. Qui a un défaut, qui un autre qui est quelquefois pire que celui qui nous fait peine à supporter en autrui. Cela étant ainsi, qui pourra dire n’avoir point besoin d’être supporté? Eh! bon Dieu ! pouvons-nous entendre ceci sans nous donner à Dieu pour nous supporter l’un l’autre !
Or, cela posé, si nous avons besoin de support pour nous-mêmes, comment n’en aurons-nous pas besoin pour les autres ! Car nous nous trouvons quelquefois en des états où nous avons peine à nous supporter nous-memes ; nous ne saurions nous appliquer ni à écouter ni à recevoir satisfaction de qui que ce soit, ni meme à accueillir
personne. Moi-même je me trouve en tel état de corps et d’esprit que quelquefois j’ai peine à me souffrir. Il faut pourtant que nous nous supportions et que nous demandions à Dieu la grâce de nous supporter. Or, si j’ai peine à me supporter en cette lâcheté et tant d’autres imperfections dont nous sommes remplis, comment ne voulez-vous pas supporter les autres, lorsqu’ils sont en pareil état? Dieu veut que nous nous supportions nousmêmes ; et voilà deux sœurs ensemble qui penseront n avoir point besoin de support ! Ce n’est pas possible, mes sœurs. L'une sera sœur servante et l’autre compagne. La servante veut que la pauvre sœur s’accommode à son esprit, et quelquefois aussi la compagne sera d’une si fâcheuse humeur que la servante ne sait comment la prendre. Que faire là? Il se faut supporter et se dire à soi-même : « Eh bien ! ma sœur me fâche ; il faut que je la supporte; car Dieu me l’ordonne; et il se peut que je la fâche et lui fasse plus de peine qu’elle ne m’en donne. » Si nous disons que nous n’avons point de péché ni d’imperfection en nous, nous nous trompons nous-mêmes, au dire de saint Jean 2. Donc, mes chères sœurs, le fruit de tout ceci est que vous vous donniez à Dieu pour vous supporter. Cela est juste. Vous, et moi avec vous, devons croire qu’on nous supporte souvent; et ainsi il faut supporter. Si la compagne fait quelque chose qui fait peine à sa sœur, il faut penser : « Hélas! peut-être que moi-même je fais de plus grandes fautes que celles que je remarque en ma sœur et qui la fâchent plus que je n’ai sujet de l’être. »
Ne voyez-vous pas qu’il faut du support pour toutes choses, ahn de les maintenir? Un bâtiment a besoin de support ; autrement, on ne le pourrait conduire à sa perfection. Ainsi vous voyez que les plus grosses pierres