CORDIALITÉ, RESPECT, AMITIÉS PARTICULIÈRES
(Règles Communes, art. 3g et 40.)
Mes sœurs, voici le trente et neuvième article de vos règles : « Comme elles (parlant de vous) ne doivent pas témoigner trop de cordialité ni de complaisance en parlant à qui que ce soit, particulièrement aux personnes de l’autre sexe, etc. »
Mes sœurs, cette règle-ci vous commande deux choses : l’une, la cordialité; l’autre, le respect que vous devez au prochain et entre vous les unes aux auires. Or, il faut vous expliquer ce que c’est que cordialité. La cordialité, à proprement parler, est l'effet de la charité qu’on a dans le cœur, de sorte que deux personnes qui ont dans le cœur l’une pour l’autre de la charité, que le saint amour y a mise, elles le témoignent à la rencontre l'une de l’autre. Avez-vous de l’amour pour les pauvres, vous leur témoignerez être bien aises de les voir. Une sœur a-t-elle de l’amour pour sa sœur, elle le lui témoigne par paroles. Cela s’appelle cordialité, c'est-à-dire une saillie de cœur par laquelle on fait voir qu’on est fort aise
Entretien 96. — Ms. SV 4, p. 278 et suiv.
ci etre avec elle, lui parlant ainsi : « Ma sœur, je suis bien aise de vous avoir rencontrée.» Ainsi la cordialité vous est recommandée par vos règles, de sorte qu’il importe que vous vous la témoigniez les unes aux autres par une certaine joie qu on a dans le cœur et qui paraît sur le visage. La cordialité est donc une joie qu’on sent dans le cœur quand on voit une personne qu’on aime, et qu’on témoigne en second lieu par le visage ; car, quand une personne a de la j-oie au cœur, elle ne la saurait cacher, vous la voyez bien sur son visage. En troisième lieu, on témoigne encore la cordialité par des paroles d’amitié, par exemple celle-ci : « Ah ! ma sœur, je suis bien aise de vous voir; bénissez Dieu de ce que je vous ai rencontrée. » Ou bien, quand une sœur vous approche, montrez un visage qui fasse voir de l’amitié pour elle, que vous êtes bien aises de la voir. Agir de la sorte, c’est un témoignage par lequel on fait voir qu’on a de la cordialité dans le cœur par une certaine joie qu’on sent dedans, qui rend la personne d’un visage doux et gracieux en parlant à sa sœur ou à d’autres personnes. Cela s’appelle cordialité, qui est un effet de la charité, voyez-vous, de sorte que, si la charité était une pomme, la cordialité en serait la couleur. Vous voyez quelquefois des personnes qui ont certaines rougeurs qui les rendent belles et agréables. Or, si la pomme était la charité, la couleur serait la cordialité. Voilà donc comme la cordialité est une vertu par laquelle on témoigne l’amour qu’on a pour le prochain, qui est fort nécessaire aux Filles de la Charité pour profiter à ceux avec qui elles conversent. On peut encore dire que, si la charité était un arbre, les feuilles et le fruit en seraient la cordialité; et si elle était un feu, la flamme en serait la cordialité.
Ainsi, mes sœurs, il faut que vous vous donniez à Dieu pour pratiquer cette vertu-là et pour témoigner de
la cordialité à toutes les personnes, principalement à vos sœurs et aux pauvres. Il y a des personnes qui ont cette sainte coutume qu’elles n’abordent jamais personne qu’avec une face gaie et riante, et qu elles ne témoignent, par quelque parole de cordialité, la joie qu’elles ont de la voir. Or, mes filles, je souhaite que vous vous donniez à Dieu pour entrer en cette pratique ; c’est ce que votre règle vous enseigne et ce que Dieu demande de vous.
Voilà ce que c’est que la vertu de cordialité. Mais, comme les vertus (ceci requiert .attention, parce que cette règle est une des plus difficiles à expliquer que vous ayez), comme donc les vertus ont deux extrêmes à leurs côtés, l’un à droite, l’autre à gauche, et qu’elles ne se trouvent qu’au milieu de deux vices, il en est de la cordialité comme des autres vertus. C’est un défaut de cordialité de n’en avoir point du tout ; de paraître rudes et fâcheuses, cela est un vice; voyez-vous, cela est un vice. C’est pourquoi toutes les fois que vous témoignerez de la cordialité à votre prochain, vous pratiquerez une vertu qui mérite des récompenses dans le ciel. Faire le contraire, c’est montrer un visage triste et morne, qui fait geler le cœur à ceux qui vous abordent. C’est un vice opposé à la cordialité de paraître rude et rustique aux autres.
Il y a un autre vice de l’autre côté de cette vertu, et cest l’excès de la cordialité; par exemple, quand on voit sa sœur témoigner avec excès l'amour quelle porteà une autre et dire : « Je suis si aise de vous voir! » la prenant par le corps, cela est un vice entre les sœurs. Mais il serait bien plus grand si c’était aux personnes du dehors, surtout avec celles de l’autre sexe. A votre égard, quand on dit l’autre sexe, il faut entendre que ce sont les hommes, vers lesquels il faut user d une grande retenue.
Ce vice donc s’appelle excès de cordialité. Or, passer à l’excès, c’est, comme je viens de dire, prendre par le corps. Pour ce qui est de cela, il ne faut jamais le faire. S’embrasser avec une certaine avidité, se dire l’une à l’autre : « Ah! que je vous aime! Je ne voudrais pour rien au monde ne vous avoir rencontrée ! » c’est là un excès de cordialité. Ressouvenez-vous donc du fondement que nous avons posé, qu’il n’y a point de vertu qui n’ait ses vices. L’excès à témoigner son affection à une personne, c’est une cordialité, mais une cordialité vicieuse.
Le second vice de la cordialité, c'est de paraître triste et de ne témoigner aucune amitié. Il faut, quand vous, conversez avec le prochain, que vous vous étudiiez à exercer cette cordialité, comme, quand vous servez les malades, faire en sorte qu’il paraisse certaine joie sur votre visage, par laquelle vous leur témoigniez prendre plaisir à les servir, et être bien aises de les entendre parler; mais il faut que ce soit modéré, crainte d’y excéder.
La libéralité est une vertu. Mais pour vous faire bien entendre cela, elle a deux vices : l’avarice et la prodigalité. L’avarice, c’est être trop tenant et ne rien vouloir donner. La prodigalité, c'est un excès de libéralité. Et entre ces deux vices se trouve la vertu de libéralité, comme entre le défaut de cordialité et l’excès de cordialité se trouve la vertu de cordialité.
Mes sœurs, je vous recommande de pratiquer cette vertu et de vous habituer à être bien cordiales entre vous autres, avec les dames, avec les malades et toutes les personnes avec qui vous aurez à faire, pourvu que vous observiez ce que nous venons de dire, qui est de ne pas excéder. Hors de là, efforcez-vous de montrer de la cordialité par vos paroles et un visage doux, qui témoigne que vous êtes satisfaites dans le cœur; mais avec les
hommes un peu moins qu'avec les personnes de l’autre sexe.
Or, mes sœurs, voila que la cordialité est la première vertu marquée par cette règle. Mais il y en a une autre recommandée par la même règle aux Filles de la Charité, qui est le respect.
Que veut dire respect, mes sœurs? C’est une vertu par laquelle une personne témoigné qu elle a de la déférence et de la vénération pour une autre et quelle l’estime. Or, cette vertu a deux vices a ses côtés. Le premier est un éloignement de la personne que l’on respecte, comme si l’on n’osait l’approcher. C’est .aller d’une extrémité à une autre. Le deuxième vice, c’est manquer de respect. Qu'est-ce que manquer de respect? C’est traiter l’un avec 1 autre, comme l’on dit, de pair à compagnon. Or, Notre-Seigneur veut que vous vous respectiez l’une l’autre, puisqu’il vous a élues pour ses épouses. Ainsi vous devez vous traiter comme épouses de Jésus-Christ, régnant la-haut au ciel. Cela ne vous doit-il pas obliger à vous estimer il’une l’autre? Quoi! je sais que ma sœur est épouse de Notre- Seigneur et comme fille de Dieu, et je ne lui porterai pas respect ! Qui ne respectera pas l’épouse du roi? Mes sœurs, vous vous devez estimer comme les épouses de Notre-Seigneur et comme filles de Dieu; car dire Filles de la Charité, c’est dire filles de Dieu; et pour cela, quelque part que vous vous trouviez, portez-vous du respect. Après tant de vertus qui sont quelquefois cachées en une fille, tant de belles vertus qui se sont trouvées en nos sœurs, comme vous le savez, ayant rapporté la patience des unes, l’amour des autres pour les pauvres, dans les autres un grand zèle pour 1 observance de leurs règles, n’est-ce pas là un sujet de faire estime de ses sœurs?
Mes sœurs, il y a tant de raisons d’estimer sa compagne, qu’il n y a point d’excuse pour vous en dispenser,
quand même on ne la connaîtrait pas. Et quand il n’y aurait que celle-là, que Jésus-Christ est mort pour nous, n’est-ce pas assez pour estimer une personne? Jésus nous a tant témoigné d’estime qu’il a voulu mourir pour nous, tellement qu’il paraît par là qu’il nous a plus estimés que son sang précieux, lequel il a répandu pour nous racheter; comme s’il disait qu’il n’estime pas tant son sang que tous les prédestinés et les Filles de la Charité, pour lesquels il l’a donné jusqu’à la dernière goutte. Cela supposé, ne faut-il pas se donner à Dieu pour avoir une haute estime du prochain ?
Outre cela, une personne qui a toujours un ange avec soi, car vos anges gardiens vous accompagnent partout, ne mérite-t-elle pas d’être honorée?
O mes filles, il faut vous honorer l’une l’autre comme les épouses de Notre-Seigneur, et encore les personnes du dehors ; car, mes filles, il faut que ces deux vertus de cordialité et de respect se trouvent aux Filles de la Charité, encore qu’elles ne soient point l’une sans l’autre, parce que, si vous ne témoignez que de la cordialité à une personne, vous lui manquez de respect; et si vous ne témoignez que du respect, vous manquez de cordialité et de respect tout ensemble. Dieu veut que nous nous respections. « Honorez-vous et prévenez-vous de respect les unes les autres fi » Il vous est donc recommandé par cette règle d’être tellement cordiales que cela n’empêche point le respect qu’il faut porter aux personnes. Je ne sais si vous entendez bien ce que je dis. La cordialité donc, mes sœurs, est une vertu qui vous fait témoigner l’amour que vous avez pour tout le monde. Le respect est un témoignage de l’estime que vous faites de la personne que vous respectez. La cordialité vient du cœur. Le respect prend sa source dans l’entende-
i. Epître de saint Paul aux Romains XII, io.
ment; car il vient de la connaissance du mérite de la personne pour lequel vous la jugez digne d’honneur. Il faut marcher avec vos sœurs et avec les pauvres, en sorte que vous témoigniez de la cordialité, mais non pas aller jusqu'à l’excès. Je ne sais si je me fais bien entendre, parce que voioi une règle des plus difficiles à accorder.
Ma hile, dit M. Vincent, s’adressant à une sœur, qu’est-ce que je viens de dire?
— Mon Père, vous avez dit qu’il faut s’aimer l’une l’autre, mais qu’il ne le faut pas trop témoigner.
— De sorte donc, ma sœur, qu’une hile qui se laisserait aller à embrasser, comme je viens de dire, et à faire toute cette badinerie, cela s’appelle-t-il cordialité?
— - Non, mon Père.
— - Non, mes sœurs, ce serait un vice.
Et s’adressant à une autre :
Ma sœur, lui dit-il, qu’est-ce que cette règle vous recommande?
— Mon Père, c’est une cordialité respectueuse.
— Voyez-vous, mes sœurs, il faut demander à Dieu la grâce de bien marier les deux vertus. Nous avons la cordialité au cœur, car le cœur est le signe de l’amour; mais nous ne voyons pas ce qui est dans le cœur, si on ne le témoigne au dehors. Or, quand nous témoignons 1’, amour que nous avons pour une personne en la manière que nous venons de dire, est-ce une vertu?
— Mon Père, vous nous avez dit que c’était un vice.
Puis il dit à une autre sœur :
Oue veut dire cordialité, ma sœur?
— ■ Mon Père, c’est avoir de l’amour l’une pour l’autre.
— Et quand nous témoignons l’amour que nous avons dans le cœur par nos paroles et par notre visage, comment s’appelle cela?
— C’est cordialité.
— - Mais, quand nous témoignons trop de cordialité, est-ce ume vertu?
-—Non, mon Père, c’est un vice.
De sorte donc, ma sœur, que la cordialité doit
être accompagnée de respect?
— Oui, mon Père.
Ainsi, mes sœurs, vous voyez que la vertu de cordialité ne doit pas être seule, mais qu'elle a besoin d’une autre vertu, qui est le respect. Il est bon de témoigner de la cordialité à sa sœur, et je vous le recommande, pourvu que ce ne soit pas la tenant par le bras, la baisant, lui parlant comme je vous ai dit ; car on ne traite pas de la sorte une personne qu’on respecte.
Ma sœur, qu’est-ce que je viens de dire?1 — - Vous avez dit, mon Père, qu il ne faut pas trop . faire voir l’amour que nous avons, qu il faut bien le témoigner, mais non pas tant que nous manquions au respect.
— Dieu soit loué, mes sœurs! Je suis consolé de voir que vous entendez bien cela; mais il faut que dorénavant vous vous exerciez en cela et que, quand une sœur vient parler à une autre, elle l’aborde avec un visage gracieux, mais respectueux; et l’autre, de même. Pour mieux faire cela, je vous prie, mes sœurs, de prendre un mois pour faire vos examens particuliers là-dessus, afin de voir si vous excédez en cette cordialité, ou si vous n’en avez pas assez, et si, en l’exerçant, elle a ete respectueuse. Que si vous trouvez que vous avez tout cela, bénissez-en Dieu.
Pour ce qui est des personnes externes, voyez si, traitant avec elles, vous l’avez fait avec respect. Si vous trouvez y avoir manqué, demandezœn pardon à Dieu, vous examinant, comme je vous ai dit, pour voir les fautes que vous y faites, jusqu à ce que vous voyiez que
vous abordez les pauvres, vos sœurs et toutes sortes de personnes avec cordialité et respect.
En voilà assez pour la 39e règle; venons à la 40e, qui parle des amitiés particulières.
Quarantième règle : « Quoiqu’elles doivent beaucoup s aimer les unes les autres, elles se donneront pourtant de garde des amitiés particulières, lesquelles sont d’autant plus dangereuses quelles paraissent moins l’êtrer parce qu’on les couvre ordinairement du manteau de la charité, n’étant cependant qu’une affection de la chair et du sang. C’est pourquoi elles les fuiront autant ou plus que des inimitiés, ces deux extrémités vicieuses étant suffisantes avec le temps pour perdre la Compagnie. »
Mes sœurs, nous venons de parler de la cordialité et de l’excès de cette vertu. Voici une chose quasi de même nature, mais qui est vicieuse. Pour entendre ceci, posons un fondement. Il faut savoir que les chrétiens ont deux sortes d’amours : l’un humain, et celui-là leur est commun avec tous les hommes; l’autre est l’amour chrétien. Tous les hommes donc ont cet amour et sont naturellement enclins a aimer. Mais les uns aiment par inclination et les autres par raison. L’amour chrétien, dans une Fille de la Charité, fait qu’elle aime tout le monde pour l’amour de Dieu, commençant par ses sœurs, puis s'étendant aux pauvres et à tout notre prochain. Or, aimer de la sorte, c’est un amour chrétien et un amour de religion. L'autre amour, c’est un amour d’inclination, par lequel on aime une personne plutôt qu’une autre, parce qu on a une certaine inclination pour elle qu’on n’a pas pour d’autres. C’est un amour d'inclination. Ainsi voyons-nous qu’on aime les parents, son pays et certaines choses plus que les autres. Les personnes de communauté ont ces deux sortes d’amours : l’un est d’aimer son prochain pour l’amour de Dieu; l’autre est un
amour d’inclination, comme je viens de dire; et c’est un amour de bête; car aimer par inclination, c’est aimer en bête, dit le bienheureux évêque de Genève. Le dernier amour donc s’étend à quelques-uns seulement, l’autre à tous en general, et c’est le bon amour. Or, mes sœurs, Dieu vous recommande d’aimer toutes vos sœurs de ce second amour et vous défend d’aimer par cet amour d’inclination. Quand cet amour règne dans les communautés, on en voit arriver souvent de bien mauvais effets. Une fille a de l’inclination pour une autre fille; elle lui dira tout ce qu’elle a dans le cœur, tout ce qu’elle voit et tout ce qu’elle ne voit pas; elle lui consacre tous les sentiments de son cœur et ne réserve rien pour ses pauvres sœurs, qui ne lui sont rien au prix de celle-là; et ainsi elle n’a ni l’amour de Dieu, ni l’amour du prochain. Pourquoi? C’est qu’il n’y a là que de l’amour de bête. Elle préfère l’amour de cette créature à l’amour du créateur, qu’elle devrait aimer par-dessus toutes choses, et puis, après, le prochain pour l’amour de Dieu.
Or, cet amour d’inclination, mes sœurs, est très dangereux et peut faire beaucoup de maux et même perdre toute une communauté; et les filles qui sont portées à. aimer par inclination sont capables de bien des maux. Cela fait faire de petits monopoles 2. Quand on est ensemble, on parle de la supérieure, de la sœur servante; et si quelque chose ne leur revient pas de ce côté-là, ou touchant le gouvernement, elles murmurent : « Ah ! l’on fait ceci, cela; et à quel propos faire de la sorte? » Et ainsi elles donnent sujet aux autres de faire mépris des supérieurs et de trouver à redire à leurs ordres. « Celleci gouverne de telle façon ; il faudait qu’une telle gouvernât. » Les personnes qui s’aiment d’un amour d’in-