‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 4)Chapitre 94 sur 138 · Monopoles, intrigues · texte numérisé non relu

Monopoles, intrigues

clination font comme cela; et ce sont des pestes de communauté. Oh! je le dis pour la connaissance que j’en ai. Une peste ne ferait pas tant de mal, si elle était parmi vous. Dieu vous en garde! Mais elle n’apporterait pas tant de désordre dans une maison, que ces personnes en font par leurs cajoleries. Car, comme elles n’aiment que par inclination, elles parlent tantôt de celle-ci, tantôt de celle-là. Elles sont capables de mettre la désunion entre les autres et même entre les offtcières. C’est pourquoi votre règle vous recommande d’aimer vos sœurs de telle sorte que votre amour soit égal partout et que vous ne témoigniez pas plus d’affection à celle que vous aimez par inclination, qu’à celle qui ne vous revient pas tant. Au contraire, pour rompre votre inclination, il faut être plus réservées et ne lui pas faire connaître qu’on l'aime par inclination. Mes sœurs, prenez garde à ceci; et sitôt que vous vous apercevrez que vous aimez quelqu'une par inclination, tournez votre amour de l'autre cote.

Ah ! Dieu ! que vos règles sont bien ordonnées ! Cet article défend donc expressément les amitiés particulières. Or, souvenez-vous que l’amour d’inclination est un amour de bête et qu’une personne qui n’aime que par inclination, à dire vrai, aime à la façon des bêtes; c’est un amour de cheval et d’âne. O Sauveur! Dieu nous garde que l’amour des Filles de la Charité soit de cette sorte ! Celles qui s’y sentent portées doivent travailler à se défaire de cela. Il y a de la peine, et on ne le peut sans un grand travail, car, quand il faut rompre une inclination, il faut bien se violenter. C’est pourquoi je vous prie de vous bien donner à Dieu pour vous exercer à cela. Et afin que ce que nous avons dit vous serve et que je vous aie parlé utilement en cette conférence, il est à propos qu’une chacune de vous regarde si elle n'a point d’amitié particulière. « N’ai-je point plus d’incli-

nation pour celle-là que pour une autre? J’ai demeuré avec celle-ci en tel lieu, ne l'aimé-je point plus que les. autres? » Il faut s’examiner, mes sœurs, pour reconnaître ce que vous aimez le plus. Et je dis tout à cette heure, tandis que nous parlons, il faut se demander : « Pour qui est-ce que j’ai de l’inclination? Est-ce la grâce qui me porte à aimer, ou la nature? » La grâce n aime que pour l'amour de Dieu et n’a point d’autre fin que d'aider ceux qu’on aime à atteindre à La sainteté. Au contraire, la nature cherche ses propres satisfactions.

Ayant reconnu, par cet examen, que vous avez de cet amour brutal, il faut prier Dieu qu’il vous fasse la grâce de vous en faire quittes, et puis, après, chercher quelque moyen pour vous aider à cela. Mes sœurs, prenez celui-ci ; dites en vous-mêmes, si vous reconnaissez avoir inclination pour quelqu'une de vos sœurs : « Voilà- une telle avec qui je m’entretiens volontiers; je parle avec elle de ce qu’il ne faudrait pas. Je me propose, moyennant la grâce de Dieu, de rompre cette inclination. » Et comment cela? « C’est que je la verrai moins souvent; et, quand je la verrai, je ne lui parlerai que de bonnes choses. Si elle veut me rapporter ce qui se passe, je lui dirai : « Ma sœur, nous avons autrefois fait cela, mais on nous a fait connaître que c’était un vice; c’est pourquoi, je vous prie, rompons ce propos. » Si elle continue, voyez-la le moins que vous pourrez ; et si vous la rencontrez, parlez-lui de bonnes choses, comme de l'oraison du matin, ou de quelque bonne pratique. C’est ainsi que Dieu vous fera la grâce de retirer votre cœur de cette sœur, à qui vous l’aviez engagé, pour aimer, par un saint amour, toutes vos sœurs également.

Ah! mes filles, résolvons-nous à faire ainsi. N est-ce pas une grande trahison de faire autrement? Une sœur qui a un cœur pour toutes ses sœurs I ôte à toutes pour

le donner à une seule, quelle aime à la façon des betes, comme si elle disait : « Tenez, je vous le donne; il n’y en aura point d’autres qui y aient place que vous. » Ah ! Jésus! quelle injustice!

Là-dessus, M. Vincent demanda à une sœur :

Ma fille, les amitiés particulières sont-elles bonnes?

Non, mon Père, c’est un amour de bête.

— • Combien, ma sœur, y a-t-il de sortes d amitiés?

— Il y en a deux sortes : lune fait aimer également toutes les sœurs pour l’amour de Dieu; l'autre est l’amour d’inclination.

— Faut-il aimer de cette dernière sorte?

— Non, mon Père, c’est n’aimer qu’une personne.

— Cela est-il fort dangereux?

, Oui, mon Père, et peut faire tort à la maison.

— Que faut-il faire pour redresser cela?

__ Mon Père, il faut s’abstenir de parler à celle qu’on aime, ou, si on lui parle, il faut que ce soit de fort bonnes choses.

Avez-vous envie de faire cela?

Oui, oui, mon Père, moyennant la grâce de Dieu.

— Voyez-vous, mes sœurs, il est nécessaire que vous ayez toutes ce désir-là et que celles qui se sentent portées à aimer par inclination n'aiment rien par cet amour seul; mais elles peuvent aimer pour 1 amour de Dieu. Car il n’est pas permis de haïr sa sœur ; mais, pour bien réder cet amour, elles doivent changer d’objet, pour ne pas haïr celles qu on aime par inclination, et aimer pour l’amour de Dieu, qui commande d’aimer son prochain.

Et s’adressant à une autre sœur :

Ma sœur, lui dit-il, est-ce un grand crime que l’amour

particulier ?

— Oui, mon Père.

Et quand on sent qu’on aime une personne, par

inclination, plus pu une autre, est-il bon de le lui dire?

— Non, mon Père, parce que c’est un vice.

Comment les F îlles de la Charité se doivent-elles •aimer ?

' * Mon Peie, elles doivent s aimer toutes également pour l’amour de Dieu.

— Oh! je vois bien que vous l’entendez et j’en rends grâces à Dieu. Mais ce n’est rien d’entendre si on n’en vient a la pratique. Voici les moyens que la même règle vous donne; voici ses propres termes : « C’est pourquoi elles les fuiront autant ou plus que les inimitiés. » Il faut donc fuir ces amitiés particulières, parce qu’elles peuvent faire autant ou plus de mal que les inimitiés. Oui, une personne qui a de l’inimitié contre une autre peut s en faire quitte par plusieurs moyens : par prières qu’elle peut faire à Dieu pour obtenir la grâce de se vaincre, par quelque inspiration quelle aura, ou par quelque prédication qu’elle aura entendue. Mais une personne qui a inclination pour quelque autre ne cherche point les moyens d'en sortir; au contraire, elle l’accroît par ses entretiens, de sorte que cela est capable de mettre la division entre toutes les sœurs, parce que, quand on est ensemble, on ne fait que parler les unes des autres et de tout ce qu’on ne doit pas : « Mais que dites-vous de celle-ci et de celle-là? Elle m’a dit ceci et cela. Oh ! vraiment je la ramènerai bien, si elle pense y revenir. »

Enfin, mes sœurs, l'expérience fait voir qu’il arrive de grands maux par ces amitiés particulières et que ce vice peut perdre toute une communauté. De crainte que ce malheur ne vous arrive, travaillons à acquérir l’amour de Dieu et à avoir bonne estime du prochain. Or, pour nous animer à cela, ayons cette pensée : « Je ne ferai pas un acte d’amour soit pour Dieu, soit pour le prochain pour l’amour de Dieu, que je n’acquière quelque

grâcp méritoire, pourvu que ce soit pour cet amour que je viens de dire. »

Or, mes chères sœurs, les choses étant de la sorte que je viens de dire, ne voulez-vous pas bien que vous et moi nous donnions à Dieu pour servir les pauvres de la manière que nous avons enseignée? Ne voulez-vous pas bien vous donner à Dieu pour n’aimer jamais personne par inclination, mais plutôt aimer tout le monde pour l'amour de Dieu? Ne voulez-vous pas bien pendant un mois faire un examen là-dessus pour voir si vous n'avez point quelques amitiés particulières, et prendre à tâche de les changer, en sorte que, nous n'ayons point égard à nos inclinations? Ne voulez-vous pas bien aussi, mes sœurs, que, dans nos examens, nous regardions si nous avons été bien cordiales vers nos sœurs, les pauvres et autres personnes, et si nos cordialités ont été respectueuses? Ne promettez-vous pas bien à Dieu den’être point partiales, mais de témoigner de l’amitié à toutesvos sœurs? Ne voulez-vous pas bien cela, mes sœurs?

S’il plaît à Dieu faire la grâce aux Filles de la Charité de bien s'établir dans ces pratiques, oh ! que vousferez de chemin dans la vertu en peu de temps! S’il plaît à Dieu vous faire cette grâce, vous n’aimerez plus que pour Dieu. Ainsi, étant en la charité, vous serez toujours regardées de la divine majesté avec plaisir. Si vous faites autrement, que vous aimiez par inclination, vous n'aurez plus cette robe de charité qui embellit l’âme et la rend un digne objet de plaisir à Dieu ; car, mes sœurs, dès là qu’une personne n’aime que suivant son inclination, elle n’a plus cette belle robe de la charité et n'est point agréable à Dieu.

Sauveur, si vous faites la grâce à nos sœurs d'être fidèles à la pratique de leurs règles et d’aimer généralement tout le monde pour l’amour de vous, quel avantage leur arrivera-t-il ? Ah ! c’est quelles seront approu-

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vées de vous pour être de vraies Filles de la Charité, parce que leurs âmes seront ornées de la charité, qui est a dire hiles de la Charité et vraies hiles de la Charité, qui est à dire hiles de Dieu. Mes sœurs, si vous faites de la sorte que nous avons dit, assurez-vous que vous recevrez beaucoup de grâces de Dieu ; mais, si nous sommes si faibles et bas de courage de nous ravaler à la condition des betes, nous ne serons pas revêtues de la robe nuptiale, c’est-à-dire de la grâce de Dieu, qui est la robe de lame. Croyez-vous qu’avec l’habit vous soyez Filles de la Charité? Non, ce sera l’amour de Dieu, l’amour du prochain et l’amour pour tous; car la charité ne regarde point ses intérêts. Oh ! revêtons-nous bien de cette robe, n’aimons rien que pour Dieu et en Dieu, renonçons aux amitiés particulières, craignonsœs comme un vice qui peut perdre la Compagnie. C’est, mes sœurs, la grâce que je demande à Dieu, priant sa bonté mhnie, tant pour les présentes que pour celles qui s°nt absentes, qu elles soient excitées par cette même grâce d entrer dans la pratique de ce qu’on nous dit ici.

Je prie N otre- Seigneur de vous accorder cette grâce. Oh ! c est avec toutes les tendresses de mon cœur que je vous prie, Seigneur, qu’il vous plaise nous donner quelque vive flamme de votre amour pour bannir de nos cœurs tout l’amour désordonné des créatures. Et cela, nous le demandons pour toutes celles qui sont présentes ■et absentes. Mes sœurs, adressons-nous à la sainte \ ierge. Elle obtiendra cela pour nous. Plaise à la bonté de Dieu nous faire cette grâce par la bénédiction que je m’en vais vous donner de sa part !

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