D UNE SOMME D ARGENT
(25 août 1644)
Nous, Vincent de Paul, supérieur général de la congrégation des prêtres de la Mission, savoir faisons et déclarons à tous présents et à venir à qui il appartiendra, que :
La Providence divine ayant depuis plusieurs années permis que plusieurs de nosseigneurs les prélats de ce royaume, notamment Monseigneur l'Illustrissime et Révérendissime Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris, ayant jeté les yeux sur nous, quoique très indignes, pour ériger dans leurs diocèses la confrérie de la Charité, composée de femmes et filles, pour l’assistance corporelle et spirituelle des pauvres malades, et que, depuis quelque temps, notre Saint-Père le Pape Urbain huitième, d’heureuse mémoire, nous ait
Document 144. — Doc. signé. — Original chez les Filles de la Charité de Caen, 71, rue de Bayeux. Au début, en marge, est écrit : « Cette somme a été depuis employée au profit des Filles de la Charité, et partant cet acte est inutile. »
donné un pouvoir général de l’établir en tous les lieux où nos seigneurs l’agréeraient, ainsi qu'il appert par la bulle de la confirmation de notredite congrégation, et l’expérience nous ayant fait voir que celles qui sont établies dans les villes, ne pouvaient subsister, à cause que les dames qui en sont ne savaient, a raison ae leur condition, vaquer par elles-memes a tous les services bas et pénibles qu’on doit rendre auxdits malades selon que porte le règlement de ladite confrérie, la meme Providence nous avait adressé quelques bonnes filles de village, que nous avions reçues à cet effet, et mises par ensemble sous la conduite de Mademoiselle Le Gras, dont la piété et le zèle est connu à chacun, et incontinent après employées, comme elles sont à présent, dans la plupart des paroisses de Paris et autres lieux de ce royaume; le tout avec l’agrément de nosdits seigneurs les prélats, chacun en son diocèse, et spécialement de mondit seigneur archevêque de Paris.
Et une certaine personne de grande piété et charité qui, par humilité, n a pas voulu etre nommée, ayant su par expérience et souvent considéré tous les biens que Dieu, par sa bonté, opère par ces pauvres filles, et les bénédictions qu’il donne à leurs emplois, qui consistent au soulagement, tant spirituel que corporel, non seulement des pauvres malades, mais encore des forçats condamnés aux galères, pendant qu ils sont arrêtes audit Paris, et même des petits enfants trouves, que leMites filles élèvent depuis quelques années, comme aussi des pauvres petites filles qu elles instruisent gratuitement , Et de plus ayant été touchée de la piété, charité, modestie, simplicité, pureté et étroite union que ces pauvres filles ont toujours fait paraître en elles depuis leur établissement, qui a commencé il y a quatorze ou quinze
ans ;
Et considérant que ces bonnes filles ne pourraient pas subsister en demeurant toujours en une maison empruntée et de louage;
Elle aurait eu dévotion de donner de quoi leur en acheter une qui leur fût affectée pour toujours, et nous aurait à cet effet, de son propre mouvement, mis entre les mains la somme de neuf mille livres, à condition pourtant qu’au cas où il ne plût pas à Dieu que cette petite Compagnie de hiles subsistât dans l’état et les exercices quelles pratiquent à présent, elle donnait ladite somme à notre congrégation de la Mission, laquelle somme nous aurions acceptée et touchée en l’intention de l’employer selon la fin susdite; ce que n’ayant pu faire encore pour n’en avoir trouvé l’occasion avantageuse, et craignant d’être surpris de la mort sans nous être auparavant acquitté de cette obligation, et même sans avoir assuré ladite somme au profit desdites hiles, aux fins et conditions que dessus, nous aurions jugé pour le plus expédient de mettre ladite somme en dépôt entre les mains de quelque personne pieuse et charitable qui peut mieux que nous l’appliquer selon les fins susdites; et croyant que nous ne saurions commettre cette œuvre de miséricorde à personne du monde qui peut mieux s’en acquitter que haute et puissante dame Madame la duchesse d’ Aiguillon, comme étant particulièrement liée d’affection auxdites hiles;
Pour ces causes et autres à ce nous mouvant, nous, en vertu du susdit pouvoir à nous donné pour lesdites confréries, avons résolu et arrêté que maclite dame duchesse serait très humblement suppliée, pour l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, père des pauvres, d’accepter cette charitable commission. Nous lui avons délivré ladite somme de neuf mille livres pour être employée selon les fins et conditions que dessus. Et quoique per-
sonne ne nous ait obligés à payer l'intérêt de ladite somme pour les quatre années qu’il y a que nous lavons reçue, néanmoins, considérant que cet argent est proprement destiné pour les pauvres, et ne désirant nullement profiter de ce qui leur appartient, nous en avons payé auxdites filles l'intérêt au denier dix-huit, leur ayant délivré à cet effet la somme de deux mille livres pour lesdites quatre années, partie en argent comptant, partie en leur quittant le louage de notre logis, qu’elles tiennent de nous, ainsi qu’il appert par la quittance que madite demoiselle Le Gras nous en a donnée, au nom et corn, me ayant charge desdites filles. Et pour mieux autoriser et affermir ce que dessus et obvier à tout ce qui pourrait empêcher son effet, nous avons pareillement résolu et arrêté qu’il y aurait trois exemplaires du présent acte, signés et scellés comme est celui-ci, dont l’un demeurerait entre les mains de madite dame la duchesse d 'Aiguillon, l'autre en celles de madite demoiselle Le Gras et l’autre entre les nôtres h
Et outre tout cela, nous avons soigneusement recommandé, et par cet écrit recommandons à tous nos missionnaires présents et à venir de tenir la main à ce que les volontés de ladite personne, qui n’a pas désiré être nommée, soient entièrement exécutées, et ensemble contribuer de tout leur possible à l’affermissement et manutention de la Compagnie desdites filles, autant et en la manière qu’il plaira à mondit seigneur l’archevêque et à chacun de nosdits seigneurs les prélats dans les diocèses desquels elles sont ou seront établies.
En foi de quoi nous avons signé de notre main propre le présent acte et fait contresigner par notre secrétaire ordinaire et ensemble apposé le sceau de notredite congrégation.
i. L’archevêque de Chicago possède l'un de ces documents.
Fait en notre maison Saint-Lazare de Paris, le vingtcinquième jour d’août mil six cent quarante-quatre.
A. Portail.
Vincent Depaul.