RÈGLEMENT DES FILLES DE LA CHARITÉ
La confrérie des filles et veuves servantes des pauvres de la Charité sera instituée pour honorer la charité de Notre-Seigneur, patron d’icelle, envers les pauvres malades des lieux où elles sont établies ou envoyées, les servant selon l’ordre qui leur en sera donné par les dames ofhcières de la Charité des paroisses où ils seront, corporellement et spirituellement : corporellement, en leur apprêtant et apportant leur nourriture et les médicaments ; et spirituellement, procurant que ceux qui tendront à la mort partent de ce monde en bon état et que ceux qui guériront fassent résolution de mieux vivre à l’avenir.
Ladite confrérie sera composée de veuves et de hiles, lesquelles en éliront quatre d’entre elles, à la pluralité des voix, de trois ans en trois ans, pour être leurs ofhcières, dont La première sera la supérieure ou la directrice; et pourront être continuées. A ladite élection, qui se fera de trois ans en trois ans, présidera un ecclésiastique, qui sera député de monseigneur de Paris pour la direction desdites hiles et veuves.
La supérieure aura l’entière direction de ladite confrérie avec le susdit ecclésiastique ; elle sera comme l’âme qui animera ce corps, fera observer le présent règle-
p? Document 145. — Recueil de pièces concernant la communauté des Filles de la Charité , p. 4 et suiv. Ce règlement accompagnait la lettre 773 (t. II, p. 548).
ment, recevra en ladite confrérie celles qu’elle trouvera propres et les dressera en tout ce qui regarde leurs emplois, mais particulièrement en la pratique des vertus chrétiennes et propres à leur salut, les instruisant plutôt par son exemple que par ses paroles, les enverra, rappellera, retiendra et emploiera à tout ce qui regarde la fin de ladite confrérie, non seulement en la paroisse où. ladite confrérie sera établie, mais encore en tous les lieux où elle trouvera expédient de les envoyer, le tout de l’avis dudit ecclésiastique et avec la bénédiction de messieurs les curés.
La seconde officière sera assistante de la supérieure et la représentera en son absence, à laquelle les autres obéiront comme à la même supérieure, quand elle sera absente.
La troisième servira de trésorière, fera la recette et gardera l’argent dans un coffre à deux serrures différentes, dont la supérieure tiendra une clef, et elle l’autre, excepté qu’elle pourra tenir entre ses mains la somme de* cent livres pour fournir au courant de la dépense.
La quatrième fera la dépense et pourvoira aux nécessités communes de la Compagnie. Lesdites officières rendront compte de leur recette et mise tous les ans entre les mains de ladite supérieure et dudit ecclésiastique.
Elles serviront de conseil à ladite supérieure.
Tant des veuves que les filles de ladite confrérie seront soumises et obéiront à ladite supérieure et à toutes celles qui seront députées de sa part, se représentant qu’elles rendent obéissance à Dieu en leurs personnes, et exécuteront volontiers et ponctuellement les ordres que ladite supérieure leur donnera, soit dans les paroisses où elles seront établies, soit ailleurs où elles seront envoyées.
Elles rendront aussi obéissance, en ce qui regarde leur conduite, audit ecclésiastique qui sera député pour la direction de ladite confrérie.
Celles qui désireront être reçues en ladite confrérie, se présentant à la supérieure, après qu’elle aura éprouvé leur vocation et conféré avec le directeur, elle les reçoit et les dresse en leurs fonctions quelque temps; et puis après, selon qu’elle les juge capables, elle les emploie aux saints exercices que nous avons dits.
Voici l’emploi de la journée pour celles qui demeureront à la maison.
Elles se lèvent à quatre heures et, après s’être habillées et fait leur lit, elles font une demi-heure d’oraison toutes ensemble, après laquelle les unes s’en vont entendre la messe à leurs paroisses et les autres s’emploient aux exercices auxquels elles sont destinées, comme il a été dit ci-dessus; puis vont à la messe, après que les premières en sont revenues.
A onze heures et demie, elles font un examen particulier de la vertu qu’elles se proposent d’acquérir, à la fin duquel elles dînent ensemble, avec lecture de table; font ensuite une heure de récréation d’une manière modestement gaie, en travaillant ensemble, les unes à coudre et à filer, les autres à autres choses, jusqu’à deux heures.
Depuis deux heures jusqu’à trois, celles qui travaillent ensemble gardent le silence ; et cependant une d’entre elles fait tout haut lecture de quelque livre spirituel.
A six heures, élis font un second examen de la même vertu, puis prennent leur réfection, font leur récréation en travaillant ensemble, comme devant; à huit heures, font leur examen général et la lecture de l’oraison qu’elles doivent faire le lendemain, après laquelle elles s’entredemandent pardon les unes aux autres, lorsqu’elles
pensent s’être donné sujet de mortification ; et ainsi se vont coucher.
Celles qui sont dans les paroisses, tant des champs que de la ville, observent les mêmes choses et les mêmes heures, autant que leur emploi le permet, et les unes et les autres se confessent et communient tous les dimanches et bonnes fêtes à la paroisse, et tous les ans font une petite retraite et une confession annuelle à la maison où réside la supérieure.
Elles sont toutes habillées de même façon, à la villageoise.
Etant envoyées en quelque paroisse, elles iront prendre la bénédiction de messieurs les curés, qu’elles recevront à genoux, et tandis qu’elles seront dans leurs paroisses, elles leur rendront toute sorte d'honneur et de soumission.
Elles rendront aussi obéissance aux dames ofhcières de la Charité et à messieurs les médecins, l’un et l’autre en ce qui concerne les besoins des pauvres malades.
Leur principal soin sera de servir les pauvres malades, et feront leur possible de s’ajuster à l'emploi de la journée oi-dessus, et particulièrement pour les heures du lever et du coucher, des oraisons, des examens, tant généraux que particuliers, des lectures spirituelles, confessions et communions et du silence, nommément avant l’oraison du matin et après les prières du soir.
Elles auront aussi soin de garder l’uniformité, autant qu’elles pourront, à l'égard du vivre, du vêtir, du marcher, du parler, du service des pauvres, et particulièrement en ce qui est d'être coiffées et habillées, comme a été dit.
Si elles épargnent de l’argent, elles le mettront en la bourse commune, qui leur servira pour leur fournir leurs habits et autres nécessités, quand il en sera temps.
Et pour mieux honorer Notre-Seigneur, leur patron,
elles auront en toutes leurs actions une droite intention de lui plaire et tâcheront de conformer leur vie à la sienne, particulièrement en sa pauvreté, son humilité, sa douceur, sa simplicité et sobriété.
Et pour obvier à beaucoup d’inconvénients, elles ne recevront rien de personne, ni donneront aucune chose à qui que ce soit, sans en donner avis à ladite supérieure.
Elles ne feront aucune visite, hors celle des malades, et ne souffriront point qu’on en fasse chez elles, particulièrement les hommes, sans le consentement de la même supérieure.
Allant par la rue, elles marcheront modestement et la vue basse, ne s'arrêteront point pour parler à personne, particulièrement de divers sexe, s’il n’y a grande nécessité; encore faudra-t-il qu’elles coupent court et expédient promptement.
Elles ne sortiront point de la maison sans la permission de la supérieure, ou autre qui en sera députée; et au retour, elles se représenteront à elle et lui rendront cpmpte de leur voyage.
Elles n’en verront point de lettres, ni ouvriront celles qu’on leur aura écrites, sans la permission de la même supérieure.
Elles ne s’amuseront point à parler aux portes avec les externes, non plus que dans la maison, sans la même permission.
Elles seront soigneuses d’aller, du moins tous les mois, en la maison de ladite supérieure pour communiquer avec elle de tous leurs emplois, et s’y rendront toutes les fois qu’elles y seront mandées, pourvoyant auparavant aux besoins des malades.
Elles se souviendront qu’elles s’appellent Filles de la Charité, c’est-à-dire hiles qui font profession d’aimer Dieu et le prochain; et partant, qu’outre l’amour souve-
rain quelles doivent avoir pour Dieu, elles doivent exceller en la dilection du prochain, notamment de leurs compagnes. Selon cela, elles fuiront toute froideur et aversion à leur égard, comme aussi les amitiés particulières et attaches à quelqu’une d'entre elles, ces deux extrémités vicieuses étant les sources de la division et ruine d’une Compagnie, particulièrement quand on les fait paraître au dehors.
De plus, elles se représenteront qu'on les nomme servantes des pauvres, qui, selon le monde, est une des plus basses conditions, afin de se maintenir toujours dans la basse estime d’elles-mêmes, rejetant promptement la moindre pensée de vaine gloire qui leur passerait par l'esprit pour avoir ouï dire du bien de leurs emplois, se persuadant que c’est à Dieu à qui tout l’honneur en est dû, puisque lui seul en est l'auteur.
Et comme leurs emplois sont la plupart fort pénibles, et les pauvres qu’elles servent un peu difficiles, jusque-là que quelquefois elles en reçoivent des reproches, lors même qu’elles ont le mieux fait à leur égard, elles tâcheront, de tout leur possible, de faire bonne provision de patience et prier tous les jours Notre-Seigneur qu'il leur en donne abondamment et leur fasse part de celle qu’il a exercée envers ceux qui le calomniaient, souffletaient, flagellaient et crucifiaient.
Elles seront fort fidèles et exactes à observer le présent règlement et ensemble les louables coutumes et la manière de vivre qu’elles ont gardées jusqu’à maintenant, particulièrement celles qui regardent leur propre perfection.
Elles se souviendront néanmoins qu’il faut toujours préférer à leurs pratiques de dévotion le service des pauvres et les autres emplois, quand la nécessité ou l’obéissance les y appelle; se représenteront que, ce faisant, elles quittent Dieu pour Dieu.