‹ Correspondance, entretiens, documents (volume 5)Chapitre 192 sur 314 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

La sœur dit que de la mettre à un village, elle ne cesserait pas de faire toujours les memes discours, mais qu’il lui semblait que, pour le reste de ses jours, ce serait le plus sûr de la laisser dans la maison faire à sa volonté, et prendre soin que 1 on la nourrit pour 1 amour

de Dieu.

La sœur suivante fut de même avis et ajouta :

Les autres n’y prendraient point l’exemple, voyant que ce n’est que pour l’amour de Dieu qu’on la tiendra.

— Et que dit Mademoiselle Le Gras là-dessus?

Mademoiselle dit qu’il était très necessaire de 1 oter, parce que la tenir comme volontaire céans serait de mauvais exemple aux autres. Outre ce, il ne serait pas assuré que, pour cela, elle demeurât en paix, parce qu a la première fantaisie qui lui prendrait, elle recommencerait comme devant, qu’au moindre mécontentement qu’elle a, elle s’adresse aux nouvelles venues ou à celles qu’elle doute qui soient les plus faibles, et que plus que tout cela encore était la raison que notre très honoré Père avait dite, qui est qu’elle ne faisait pas son salut; que, pour être en un village, c’est là qu’elle s’était premièrement gâtée; mais que, si d’elle-même elle se voulait retirer ou au sien ou à quelque autre, et travailler pour gagner quelque chose, la Compagnie la pourrait aider en quelque façon pour vivre. Elle avait sur ce sujet pensé que, si Madame de Lamoignon en eût eu à faire, on l’eût pu mettre en quelqu’une de ses maisons; c’eût été un bon expédient; et pour cela elle l’en avait priée. D’ailleurs, elle avait encore pensé que, si on l’eût pu mettre aux Petites-Maisons, elle eût encore été bien. Songeant à cette place, elle la souhaitait pour elle-même, mais il fallait que ce fût sous prétexte de servir les pauvres, parce qu’il était toujours resté à cette bonne fille parmi tous ses caprices une volonté de servir les pauvres ; et elle disait qu’elle avait quitté son pays pour cela.

Madite demoiselle ajouta encore que, sur ce sujet, elle avait écrit à monsieur le curé des Petites-Maisons, lequel lui avait mandé qu'elle y serait très nécessaire et que le moyen ordinaire qui se tenait pour cela était d’être premièrement à l’aumône, et puis voir messieurs du Bureau et que quelquefois il faut attendre longtemps, que celles qui y portent leur bien n’ont qu’à avoir un ordre de monsieur le procureur général, mais que, celle-ci entrant pour rendre service aux malades par la faveur de Monsieur Vincent, il pensait que cela se pourrait faire facilement.

Notre très honoré Père, ayant écouté attentivement tout ce que dessus, demanda à Monsieur Alméras, son assistant, ce qu’il en pensait, qui dit ne la point connaître, mais que, sur le rapport qui s’en était fait, il jugeait qu’il était nécessaire de l’ôter et pensait être bon de la mettre en quelque village, ainsi qu’il avait été dit, ou à la maison de quelque dame, comme Mademoiselle avait pensé de Madame de Lamoignon, ou quelqu’autre de qualité, où elle pût aller et venir, être libre et faire ce que bon lui semblerait, sans que personne la contredît, ni prît garde à ce qu’elle ferait.

Après quoi, Monsieur Vincent reprit :

Oh ! Dieu soit béni ! Je pense, mes hiles, que, pour toutes les raisons qui ont été dites, il est bon qu’elle sorte. Mais de quelle façon? J’y suis un peu empêché, car de la tenir céans à son ordinaire, il n’y a pas d’apparence; et libre, encore moins; cela donnerait trop de mauvais exemples, et il y en aurait d’autres qui, ne sachant pas les raisons, se voudraient licencier d’en faire autant, pensant que l’on le souffrirait aussi. Et en un village, il lui demeurera l’imagination du mauvais traitement qu’elle prétendra lui avoir été fait et ne laissera pas de faire bruit. Ce que Mademoiselle a proposé des Petites-Maisons lui serait très avantageux, et vous avez

eu raison de le souhaiter pour vous. Mais il n y a rien où je voie tant de difficulté. Si c était que la Charité y fût établi, cela se pourrait facilement; mais, premièrement, pour l’entrée, ou il faut attendre un long temps, ou elle est extrêmement difficile. Je vous dirai bien qu il y a peut-être plus de vingt-cinq ans que je me suis mêlé pour la première fois de faire mettre du monde aux Petites-Maisons et n’en ai jamais eu le crédit. Néanmoins peut-être le pourrait-on par quelque moyen. Mais, quand elle y serait, elle n'y durerait pas, et cela pourrait faire tort à la Compagnie. Premièrement, on la connaîtrait pour être de la Compagnie. Après, ce sont toutes personnes folles et aliénées, esprits extrêmement mal faits, qui vivent tout à rechignechat 3. Ce sont de perpétuelles disputes. Oh! il n’y a rien de meme. Je ne le vous puis dire. Enfin il y a si peu de société qu’elles ne peuvent seulement vivre deux ensemble, et on a ete contraint de les séparer. Chacune fait son pot-au-feu. Celle-ci n y aurait pas été peut-être un mois qu’elle aurait prise avec quelqu’une aussi mal faite qu’elle; et incontinent vous en entendriez faire des plaintes à messieurs du Bureau; et cela pourrait beaucoup nuire à la Compagnie. Néanmoins il faudra voir; mais je crains qu’elle ne puisse conserver son bonheur. Si d’elle-même elle se pouvait porter à se retirer quelque part et vivre tout doucement, comme il a été dit, je pense qu’il serait bien à propos. Oh bien! nous ne résoudrons point cela aujourd’hui.

La seconde proposition que vous faites est de savoir si vous devez garder la petite Catherine. Qu’en pensezvous, Mademoiselle?

Mademoiselle dit que c’était une fort bonne fille, mais que c’était aussi tout ce qui en était considérable, parce qu’il n’y avait pas à espérer qu’elle pût faire aucun ou-

Page 1